Orgue et liturgie

Cathédrale de Nancy, 1944.

Cathédrale de Nancy, 1944 : Les 20 "aiglons" de la maîtrise de la cathédrale (alors dirigée par l'abbé Alexandre Roussel, maître de chapelle) chantant l'alléluia près de l'Aigle sculpté durant l'été 1943 par M. Michel, de Pont-à-Mousson. Parmi eux : André Valette, futur maître de chœur à l'abbaye bénédictine de Randol en Auvergne (1er rang, 1er à gauche) et Claude Hilger, futur organiste de St-Martin de Sucy-en-Brie (2ème rang, 2ème à partir de la gauche)
( photo X..., coll.DHM )

Avec cet article consacré à l'orgue, il me paraît intéressant de faire le point sur la place de "l'instrument-roi" dans la liturgie traditionnelle, dans la liturgie telle qu'elle est si communément déformée depuis de trop nombreuses années, de faire aussi en quelque sorte un état des lieux, -entretien, rénovation des orgues- , afin d'essayer de cerner l'état d'esprit des organistes.

I - Un rappel : la place de l’orgue dans la liturgie traditionnelle.

Avant les réformes liturgiques de Vatican II, l'orgue tenait un rôle important dans le déroulement de nos cérémonies liturgiques, un double rôle, pourrait-on dire : rôle de soliste dans les moments bien définis (Entrée, Offertoire, Communion, Sortie), chacun d'à peu près égale importance. J'évoque là les offices liturgiques à proprement parler, c'est à dire la Grand'messe, l'Office des Vêpres, etc... Il est vrai qu'en certaines églises, pour quelques "messes basses" c'est à dire non chantées, l'orgue jouait à peu près sans interruption durant tout le déroulement de la messe, outrepassant alors nettement sa fonction normale. On parlait de "messe-récitals".

Joseph Bonnet
( photo X..., Musica, février 1910 )

Mais tenons-nous en au rôle officiel de l'orgue -le plus répandu- fixé par les rubriques d'alors. Cette place importante de l'orgue dans la liturgie, la conscience professionnelle de la majorité des organistes, même de talent inégal, leur état d'esprit profondément influencé par la belle liturgie, l'amour désintéressé de leur éminente fonction, la modestie et l'anonymat qu'ils pratiquaient souvent contribuèrent à rendre leur place indispensable dans la liturgie et aussi donna lieu à une floraison de pièces d'orgue éditées peu à peu, directement inspirées de thèmes grégoriens: pièces de difficulté variable et même de valeur inégale qui perpétuaient avec bonheur une longue tradition remontant aux compositeurs du XVI° siècle. La majorité des organistes, soit en improvisant, soit en jouant des pièces écrites, commentaient réellement la liturgie du jour.

Un exemple entre mille : Joseph Bonnet1, organiste de Saint Eustache, à Paris, et parmi les plus grands dans la première moitié de notre siècle, avait édité un recueil donnant un choix de programmes de pièces d'orgue directement inspirées de la liturgie de chaque dimanche et de chaque grande fête de l'année liturgique.

Parmi les organistes-compositeurs les plus connus qui se sont inspirés de la liturgie et du chant grégorien il faut citer notamment, après Titelouze, Le Bègue, Nivers, de Grigny aux XVII° et XVIII° siècles, Guilmant, Gigout, Dupré, Duruflé, Fleury, Langlais, Nibelle, Litaize... plus près de nous. Nombreux étaient les compositeurs peu connus et les organistes plus modestes ne bénéficiant pas toujours d'instruments renommés qui manifestaient la même ardeur, la même intelligence et la même conscience dans la préparation de leurs programmes liturgiques.

II - L'orgue dans la liturgie actuelle

Il n'est pas nécessaire de revenir sur les détails des démolitions accomplies brutalement dès l'après-concile; démolitions, destructions qui ne peuvent toujours pas se justifier en regard des textes officiels de ce Concile mais dont les résultats demeurent hélas toujours aussi affligeants dans une majorité de paroisses. Notre revue ainsi que celle de nos amis d'Una Voce ont bien souvent décrit ces pratiques lamentables dans une liturgie qui n'en mérite plus le nom et se fait constamment l'écho de divagations devenues le pain quotidien d'un certain clergé bénéficiant de la bénédiction de son évêque.

Les années passant, une génération d'organistes a disparu dans sa majorité; certains artistes avaient même démissionné avant de disparaître ou d'occuper d'autres fonctions ou encore de prendre leur retraite, dégoûtés à tout jamais de l'atteinte faite à leur rôle et à leur talent.

En effet, du jour au lendemain nombre d'organistes en furent réduits à accompagner d'insipides cantiques dans lesquels la musique (?) rivalisait d'indigence et de bêtise avec le texte chanté. Plus de grégorien, plus de belles polyphonies, plus de chorales. Quelques brèves minutes étaient accordées à l'organiste pour jouer en soliste. Parfois, afin de paraître ménager sa susceptibilité, on lui suggéra de se produire à l'orgue entre les messes consécutives du dimanche... c'est à dire pour les chaises vides! C'est ce que l'on demanda notamment à Marcel Dupré à Saint-Sulpice. Autre prière adressée à l'organiste pour lui prouver qu'il pouvait encore être utile : "Jouez cinq ou dix minutes avant le début de la cérémonie afin de couvrir le bruit des conversations ". Ainsi plus le malheureux organiste jouait fort, plus les fidèles élevaient la voix! Autre habitude actuelle, l'orgue doit jouer quelques secondes pour "meubler" un temps de méditation (?) ou accompagner d'un "fond d'orgue" (c'est l'expression consacrée dans les "scripts" remplaçant les missels) la lecture d'un psaume ou de tel poème usurpant le rôle et la place d'un texte sacré2 .

Plusieurs conséquences sont apparues à la suite de ces bouleversements :

- Le grand répertoire d'orgue apparaît presque incongru et déplacé dans cette atmosphère de vulgarité et de niaiserie.

- Les thèmes des cantiques devenus chants liturgiques ne portent guère à l'improvisation au clavier.

- Une nouvelle génération d'organistes de grand talent occupe des tribunes parfois importantes mais ne possède aucune connaissance de l'accompagnement du chant grégorien si par hasard on leur demande d'en accompagner, n'ayant aucune notion des huit modes, de leur finale et de leur teneur.

- Ces mêmes organistes n'ont pas réellement le sens d'une vraie liturgie, de l'atmosphère profonde et particulière de certains offices. Mais comment le pourraient-ils s'ils n'ont pas connu cette liturgie traditionnelle? Leurs programmes sont souvent en marge de la signification de l'office célébré même si les pièces qu'ils interprètent présentent un véritable intérêt.

- Quant à leurs improvisations, elles permettent parfois de découvrir et d'apprécier un réel talent ou seulement une belle vélocité mais elles ne commentent nullement la liturgie puisque nous l'avons dit, les thèmes chantés ne peuvent nourrir la moindre inspiration. En fait, elles meublent un silence... Improviser sur les thèmes liturgiques traditionnels apparaîtrait incongru, sans signification, sans rapport réel avec la cérémonie telle qu'elle se déroule plus ou moins lamentablement. Mais, répétons-le, encore faudrait-il que l'organiste connaisse ces thèmes grégoriens, qu'ils lui viennent à l'esprit, et qu'ils évoquent quelque chose de précis auprès des fidèles devenus souvent bien ignorants en ce domaine.

Au chapitre des dégradations, on peut aussi constater d'autres tristes résultats: La musique d'église -je n'ose pas dire liturgique- est passée sous la responsabilité et l'autorité d'un clergé ne possédant aucune culture musicale ni de goût pour la musique dans sa grande majorité et d'animateurs qui pour la plupart, avouent ingénument "ne pas connaître les notes" (sic). Ce sont eux qui, sans complexes vis à vis de l'organiste qui va les accompagner, décident du choix des cantiques (aussi abondants que possible) pour chaque célébration paroissiale et même, bien souvent, pour des obsèques et mariages. L'organiste-accompagnateur ne peut que s'incliner...sur son clavier et obtempérer. Sans complexes non plus, l'animateur, qui ne connaît pas plus les mesures à deux temps, ni à trois, ni à quatre, va agiter les bras en tous sens "pour entraîner la foule" (?) et abuser du micro sans s'occuper de l'état de ses cordes vocales et sans se douter combien le pauvre organiste souffre et attend la fin de cette prestation avec impatience!

Dans bien des paroisses modestes, on a abandonné ou revendu l'harmonium ou encore laissé l'orgue se détériorer faute d'entretien et procédé à l'achat d'un "orgue" de synthèse aux sonorités atroces même pas dignes d'une musique de bastringue : pour faire plus moderne!

Inversement, on peut évoquer l'effort considérable accompli par la Mairie de Paris et bien d'autres municipalités qui ont restauré quantité d'orgues intéressantes ou parfois remplacé par un orgue neuf l'instrument devenu trop vétuste. Ainsi, l'organiste, certes, se désintéresse de son rôle liturgique qui ne lui donne en effet aucune satisfaction artistique mais il demeure titulaire de son instrument pour le titre, pour disposer d'un orgue de valeur et pour avoir facilement la possibilité de donner des récitals. Je pourrais même citer un organiste connu qui, étant titulaire d'un bel instrument dans une magnifique église d'Ile de France, n'est jamais présent dans sa tribune ni pour les offices paroissiaux ni pour les cérémonies d'obsèques ou de mariage.

Une seule victoire dont les organistes peuvent se prévaloir et se féliciter : l'orgue que l'on a souvent voulu détrôner au profit de guitares mal gratouillées accompagnées de percussions malsonnantes s'est en définitive majestueusement maintenu laissant fuir ces modestes guitaristes peu à la hauteur. On peut même constater que, pour de nombreux prêtres, c'est l'affolement si, l'orgue étant prévu, l'organiste vient à manquer. Et pourtant son rôle reste modeste. Inversement il faut hélas bien avouer qu'il est encore de nombreuses églises où l'orgue est remplacé par des cassettes... que l'on fait tourner sans ménagement pour le début et la fin de l'oeuvre enregistrée : là encore il n'y a pas de victoire mais une piètre défaite!

III - Espoir pour l'organiste?

Pour conclure cette sombre analyse, pour trouver quelques consolations et quelque espoir, il convient d'évoquer tout de même plusieurs églises, plusieurs cathédrales dans lesquelles l'orgue a conservé ou, plus souvent, retrouvé son rôle important et indispensable.

Ailleurs, de timides efforts ont été accomplis pour revenir à une liturgie plus digne précisément grâce à l'orgue qui recouvre en partie sa place même si les chants se maintiennent encore dans leur triste médiocrité3. L'organiste lui-même, dans ces cas-là, a retrouvé son rang et une certaine considération à laquelle son talent et ses responsabilités lui donnent droit.

Souhaitons que ce renouveau qui semble se dessiner se propage et s'amplifie sous l'impulsion de jeunes prêtres, hélas trop peu nombreux, mais, j'ai pu le constater, plus cultivés, moins sectaires que leurs aînés et n'étant plus sous l'influence d'un certain printemps 68.

Joachim HAVARD DE LA MONTAGNE (1993),
Maître de chapelle de l’église de la Madeleine, Paris VIII°,
organiste de Sainte-Marie-des-Batignolles, Paris XVII°,
ancien Secrétaire de l’Union des Maîtres de Chapelle et Organistes

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Joseph Bonnet dans les années vingt
( Coll. D.H.M. )
1) Joseph Bonnet, né le 17 mars 1884 à Bordeaux, décédé le 2 août 1944 à Sainte-Luce (Canada), élève du Conservatoire de Paris, organiste de l'église Saint-Eustache du 23 mars 1906 jusqu'à sa mort, fut notamment le fondateur de l'Institut Grégorien de Paris (1923). De plus, il succéda à son professeur Alexandre Guilmant à la Société des Concerts et fut également professeur d'orgue à l'Eastman School of organ de Rochester (USA) et à l'Ecole supérieure de musique César-Franck, à Paris. [ Retour ]

2) Parmi les auteurs les plus prisés, il faut citer Prévert, Saint-Exupéry, Kipling, Aragon, J. Brel... nouveaux pères de l'Eglise ! Marchent très fort également les chansons de Julien Clerc, Brassens, les Beatles ou Charles Trenet... [ Retour ]

3) Je bénéficie d'une expérience complète dans les deux domaines opposés: là au service d'une belle liturgie mêlant intelligemment et sans a-priori le latin et le français, avec du chant grégorien, avec de la polyphonie, disposant d'un chœur important, avec l'orgue d'accompagnement, avec le grand orgue qui a largement sa place, avec deux organistes de talent; ici ou ailleurs, en supportant aux claviers de l'orgue un certain style fantaisiste et souvent lamentable évoqué plus haut. [ Retour ]


Voir également l'article : Le monde des organistes, du même auteur.

 


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