LES ORGUES DE TUNISIE


Je tiens à remercier ici toutes les personnes qui ont apporté leur contribution à la rédaction de cet article: l'abbé Silvio Moreno, vicaire à la Cathédrale de Tunis, l'abbé Sergio Perez, Messieurs Marc Boulagnon, Jérôme Legrand, Michael Soto, organistes, ainsi que monsieur François Sabatier, directeur de la revue L'Orgue. Il va de soi que les apports de lecteurs seront les bienvenus afin de compléter ou corriger éventuellement certaines informations.



CARTHAGE

Carthage: ancienne cathédrale et buffet (vide)
Ancienne cathédrale de Carthage: buffet décoratif (vide) placé sur une tribune latérale
( photo Michael Soto ) DR
Ancienne cathédrale de Carthage
Carthage : ancienne cathédrale
( coll. O. Geoffroy ) DR


Ancienne Cathédrale Saint-Louis


Cet ancien lieu de culte construit entre 1884 et 1890 a été transformé en institution culturelle et touristique et a pris le nom «d'Acropolium». Un buffet réduit à une sobre façade constituée de trois rangées mal agencées de tuyaux trône encore sur une des tribunes latérales de l'édifice, maigre vestige à visée décorative qui ne comble pas la disparition de l'ancien orgue Mutin-Cavaillé-Coll de la cathédrale. Cet instrument dont on ne connaît pas les caractéristiques figure toutefois dans l'inventaire réalisé par la firme sous la dénomination: «Carthage, Cathédrale- Grand Orgue» (Paris, 1923, p. 28). L'étrange buffet que l'on voit aujourd'hui provient du reste peut-être d'un autre lieu de culte qui se serait séparé de son orgue au moment de la cession de nombreuses églises à l'Etat tunisien vers 1964-65.


TUNIS

Cathédrale Saint-Vincent-de-Paul

Cathédrale de Tunis
Cathédrale de Tunis dans les années 1920
( coll. O. Geoffroy ) DR
Un orgue Mutin-Cavaillé-Coll, commandé en 1921 et installé deux ans plus tard, est encore fièrement posé sur la tribune de la cathédrale de Tunis construite entre 1893 et 1897. Cet instrument de trois claviers de 56 notes et un pédalier de 30 marches se compose depuis l'origine de 33 jeux réels et 1853 tuyaux. Certains jeux de pédale sont empruntés au sommier de Grand-Orgue, d'autres fonctionnent par dédoublements pneumatiques à partir de deux jeux réels, comme sur le Mutin-Cavaillé-Coll (1918) de l'ancienne Cathédrale d'Oran, en Algérie (cf. : http://orgue.algerie.free.fr ).

Le périodique religieux de Tunisie La Tunisie Catholique (novembre 1923, pp. 714-715) nous donne des précisons sur la cérémonie de bénédiction de l'orgue le 28 octobre 1923, dans un article consacré à L'inauguration des orgues de la Cathédraleet de la XIVe année de la Messe des Hommes :

Dimanche dernier 28 octobre eurent lieu d'abord la bénédiction des orgues de la pro-cathédrale de Tunis par Mgr le Primat et leur inauguration, et aussitôt après, la première conférence de Mgr Pons pour cette quatorzième année.

La bénédiction fut donnée par Monseigneur, avant la messe, de son trône pontifical, et à peine fut-elle terminée que l'organiste, M. Righo, fit entendre une entrée majestueuse. On put ainsi apprécier tout de suite la puissance des nouvelles orgues et la beauté du son. […]

C'est de la maison Cavaillé-Coll que sortent les orgues de la Cathédrale de Tunis.  Les orgues que nous possédions auparavant étaient les orgues d'accompagnement de Versailles, achetées par le Cardinal Lavigerie pour la Cathédrale provisoire de ce temps-là et transportées ensuite dans la Cathédrale actuelle: elles étaient bien inférieures à ce que les Tunisois veulent avoir dans la principale église de leur ville: aussi des réclamations avaient-elles été respectueusement adressées, que Mgr Pons avait d'ailleurs transmises et appuyées, au vénéré Mgr Combes: celui-ci déclara qu'il ouvrait un crédit de trente mille francs. Dès ce moment, l'achat de nouvelles orgues était donc une chose décidée, mais les choses n'allèrent pas aussi vite qu'on aurait souhaité et il fallut la vigoureuse impulsion de Mgr Lemaître pour réaliser ce voeu unanime de la population.

Il fallut aussi naturellement augmenter beaucoup les crédits ouverts par Mgr Combes: les orgues que l'on vient d'inaugurer sont des Orgues de grande valeur. […]

Vers la communion, on entend un choeur sur le Psaume 150, composé par M. Righo, notre excellent organiste, choeur parfaitement exécuté par la maîtrise archiépiscopale. Il est d'une belle facture régulière et très religieux.

On ne peut que louer à la fois le maestro et ses exécutants, et se réjouir de ce que peu à peu la maîtrise de Tunis arrivera à être tout à fait remarquable. Mais Paris ne s'est pas bâti en un jour, et aucune maîtrise non plus.

Comme cela est précisé dans l'article relatant son inauguration, l'organiste titulaire est alors A. Rigo [nom parfois orthographié «Righo»] qui avait sans doute indirectement succédé à Mgr Emile Bayonne (organiste à partir de 1900 et durant une douzaine d'années) :
[…] notre nouvel organiste, M. Righo. On sait qu'il nous vient d'Asie Mineure, à la suite des troubles de ce malheureux pays.» («La Maîtrise» in: La Tunisie Catholique, 1923, p. 267).

Nous apprenons avec plaisir que Monsieur Rigo, le distingué organiste de la cathédrale de Tunis, et compositeur, a reçu le Nicham Iftikar: nous lui présentons nos sincères félicitations
(«Distinction méritée» in: La Tunisie catholique, 21 et 28 septembre 1924, p. 673).

Un premier relevage fut réalisé en 1947 par le facteur Renevier de Casablanca.

Léonce de Saint-Martin, organiste de Notre-Dame de Paris, qui joua cet instrument lors d'une tournée de concerts en Tunisie du 10 au 14 décembre 1952, le considérait comme l'un des plus beaux d'Afrique. Maurice et Marie-Madeleine Duruflé se produisirent également en concert sur cet orgue le 9 décembre 1954 dans des oeuvres de Bach, Buxtehude, Haendel, Couperin, Franck, Widor, Vierne, Dupré et Duruflé (source: www.france-orgue.fr/durufle/ ).  

En mars 1954, une restauration de l'orgue fut réalisée par la maison Merklin et Kühn de Lyon qui remplaça notamment 3000 écrous de cuir et plus de 300 soupapes pour un coût s'élevant à 1 500 000 francs.

En novembre 1992, l'organiste Marc Boulagnon, de passage à Tunis, réalisa un descriptif de l'instrument. Plusieurs informations contenues dans cet article en sont extraites. La tribune, très spacieuse, se trouve à 9 mètres du sol. L'accès se fait par la tour latérale, à droite en entrant, par un escalier très large.

Cathédrale de Tunis : l'orgueCathédrale de Tunis : console de l'orgueCathédrale de Tunis : tirants de la console de l'orguePlaque du facteur d'orgue, cathédrale de Tunis
Cathédrale de Tunis : orgue, console, tirants et plaque du facteur
( photos Michael Soto ) DR

Le buffet se compose de quatre plate-faces ornées de tuyaux de métal et encadrées de deux tourelles latérales comportant – fait rare - des tuyaux de bois. Sur la console indépendante, deux tirants supplémentaires «tacet» sont ajoutés au niveau des gradins de jeux correspondant au récit et au pédalier. La transmission est mécanique, tant pour le tirage des jeux que pour la traction des notes, avec machine Barker pour le Grand-Orgue et les sommiers sont en chêne. Voici la composition relevée par Marc Boulagnon en 1992et qui n'a guère changé depuis l'origine :

Grand-Orgue(56 notes): Montre 16', bourdon 16', montre 8', bourdon 8', flûte harmonique 8', violoncelle 8', prestant 4', quinte 2 2/3, plein-jeu III rgs, bombarde 16', trompette 8', clairon 4'.
Positif (56 notes): Principal 8', cor de nuit 8', unda-maris 8', flûte douce 4', nazard 2 2/3', flageolet 2', tierce 1 3/5', clarinette 8'.
Récit expressif (56 notes): Quintaton 16', diapason 8', flûte traversière 8', viole de gambe 8', éoline 8' (jeu ondulant), flûte octaviante 4', octavin 2', trompette harmonique 8', basson-hautbois 8', voix humaine 8', soprano harmonique 4'.
Pédale (30 marches): Grosse flûte 16', soubasse 16', flûte ouverte 8', bourdon 8', violonbasse 8', flûte 4', tuba magna 16', trompette 8', clairon 4'.
Tir. I, II et III, acc. II/I, III/I en 16' et 8', III/II, anches I, III et péd, trémolo III, appel machine I.

Grâce aux emprunts et extension, ce sont finalement 40 jeux qui sont obtenus à partir des 33 réels.

Dans le cadre des travaux de rénovation de la cathédrale, l'instrument bénéficia d'une nouvelle restauration menée en 1994-1995 par Laval-Thivolle et dont le couronnement fut le concert d'inauguration donné par Louis Robilliard les 15 et 16 novembre 1995 :
Enfin, l'orgue installé en 1921 [sic] par le célèbre facteur parisien Mutin-Cavaillé-Coll et récemment restauré, fait encore aujourd'hui de la cathédrale de Tunis un lieu prisé des artistes lyriques du monde entier comme des catholiques pratiquants de la région. («La Cathédrale Saint-Vincent-de-Paul» in Saisons tunisiennes, n°4, novembre 2012, p. 41).

L'orgue est très régulièrement joué durant des concerts, en tant que soliste ou accompagnateur de chœurs et c'est le facteur Bernard Cogez, de Tourcoing, qui en assure l'entretien annuel.


Orgues disparus

Pour certains lieux de culte, il est difficile d'établir avec certitude la présence d'un orgue. Lorsque dans les périodiques, des auditions étaient relatées ou les programmes de certaines cérémonies liturgiques étaient détaillés, la mention sans plus de précision d'un «organiste» pouvait aussi laisser supposer que ce dernier jouait sur un harmonium plutôt que sur un instrument à tuyaux. C'est pourquoi nous n'avons pas voulu nous avancer trop avant dans ce chapitre consacré aux orgues disparus.

Un orgue Cavaillé-Coll a été livré le 31 décembre 1883 dans la cathédrale provisoire de Tunis. Il est mentionné dans le catalogue recensant les travaux du facteur et de son successeur, Charles Mutin (op. cit., p. 28): «Tunis, Cathédrale provisoire – Grand Orgue». Il s'agissait de l'opus 590. Il comptait 9 jeux répartis sur deux claviers (6 jeux au Grand-Orgue et 3 au Récit). Son coût était de 9000 francs. C'était l'ancien orgue de choeur de la cathédrale de Versailles repris pour la somme de 3000 francs par Cavaillé-Coll en 1880 lors de la construction par ce dernier d'un nouvel instrument plus important. Il fut transféré dans la cathédrale actuelle puis remplacé en 1923 par le grand orgue Mutin et a probablement disparu.

Plusieurs orgues se sont succédé dans l'église Notre-Dame-du-Rosaire de Tunis, bâtie en 1897. Il en est fait mention dans un article d'Yves Lejus paru dans la revue L'Orgue (n° 51, 1949/II, p. 55-58 et n° 52, 1949/III, p. 77-79). Après l'indépendance du pays (1956), l'église a été cédée à l'Etat tunisien parmi d'autres biens religieux, selon un accord avec le Vatican signé le 27 juin 1964, et le dernier instrument en place a probablement disparu à cette époque à moins qu'il n'ait été transféré dans un autre lieu.

Voici ce que rapporte Yves Lejus: un premier instrument de facture anonyme a été posé en 1906. Il était composé de quatre jeux coupés en basses et dessus, joué par un unique clavier manuel de 54 notes. Il semble qu'il n'était pas de qualité supérieure. En 1920, son remplacement a été envisagé et c'est un facteur italien installé en Tunisie où il s'était converti à l'ébénisterie, M. Pulchino, qui le réalisa. L'orgue en question fut inauguré en 1921.
En voici la composition:

Clavier manuel (54 notes): Principal 8', bourdon 8', viole 8', prestant 4', flûte douce 4', octavin 2', plein-jeu, trompette 8'.
Pédale (27 marches): Soubasse 16'. 

Le périodique religieux de la Tunisie l'a parfois évoqué, ainsi que son organiste :
Comme chaque année, grande fête le 4 février. Belle audition d'orgue par cet exquis «grégorien» qu'est le Dr Vaquier, chants variés et conférence sur un sujet. («Et la Mauresque convertie»?» in: La Tunisie Catholique, 1923, p.41)

Ici encore:
M. L'abbé Sibille, ordonné la veille à Carthage, a célébré sa première messe à N.-D du Rosaire, le 30 juin, à 6 heures du matin. L'orgue fait entendre ses airs des grands jours et malgré l'heure matinale, les Enfants de Marie ont tenu à venir rehausser de leurs pieux cantiques l'éclat de la cérémonie. («Première messe» in: La Tunisie catholique, 6 juillet 1924, p. 550).

En 1927, Yves Lejus fut nommé organiste et maître de chapelle et ne tarda guère à souhaiter une amélioration de l'instrumentqu'il dota d'un ventilateur neuf en 1935 et d'un second clavier bricolé à partir d'un vieil harmonium.

En 1947, le facteur Renevier, qui fut harmoniste de la Maison Ruche de Lyon avant de s'établir  à Casablanca, effectua quelques travaux sur l'orgue et en profita pour placer une trompette achetée à son ancien patron. Les Etablissements Ruche furent ensuite sollicités en vue de la construction d'un nouvel instrument de 17 jeux sur deux claviers en transmission électrique. On n'en connaît malheureusement pas la composition ni la destinée.

L'église du Sacré-Coeur de Tunis, construite en 1899, était probablement dotée d'un orgue. L'instrument accompagnait la chorale et ses solistes dans des programmes musicaux variés, comme nous l'indique ce Programme de la Fête de la Charité de 1932:

Ancienne église de Bizerte
Ancienne église de Bizerte
( coll. O. Geoffroy ) DR
Marche-Entrée, XVIIè siècle, de Lulli (quatuor: violons, violoncelles, contrebasses, orgue) […]
Cantate à la Vierge immaculée, de Vidal (voix de jeunes filles et orgue)
Chanson à bercer de Fl. Schmidt (quatuor: violons, violoncelles, contrebasses, orgue) […]
Prière du soir, de Gounod (choeur et quatuor: violons, violoncelles, contrebasses, orgue) […]
Larghetto de Dodement (quintette: violons, violoncelles, contrebasses, orgue) […]
Pater Noster, de Niedermeyer (choeur, soli et orgue) […]
Tu es Petrus (prière pour le pape), de De La Tombelle (choeur et orgue) […]
Sortie (XVIIIè siècle), de Glück (quatuor: violons, violoncelles, contrebasses et orgue).

(«Paroisse du Sacré-Coeur» in: La Tunisie catholique, n°43, 4 décembre 1932, p. 695-696).

Dans l'ancienne église Notre-Dame-de-France de Bizerte, construite entre 1900 et 1905, un orgue Mutin-Cavaillé-Coll avait été posé comme en témoigne l'inventaire de 1923 (op. cit, p. 28): «Bizerte – Grand Orgue». Le nom de l'ancien organiste est connu, il s'agissait de M. H. Nacry. L'église a été presque entièrement détruite par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale et sa reconstruction a été terminée dans les années 1950.

Il y avait peut-être un orgue dans l'église Sainte-Thérèse-de-l'Enfant-Jésus de Ferryville (cette ville porte aujourd'hui le nom de Menzel Bourguiba) dont la construction remontait à 1893 et qui fut agrandie au cours du XXè siècle:
L'entrée dans le Saint Lieu s'effectue aux accords de la Marche Nuptiale de Mendelssohn, interprétée à l'orgue et au violon par deux talentueuses artistes: Mme Petter et Mme Isard.
(«Ferryville. Visite archiépiscopale. 1ère Communion et Confirmation» in: La Tunisie catholique, mai 1923, p. 409)

Un orgue se trouvait autrefois dans l'église Saint-Félix de Sousse, construite en 1919, mais on ne sait à quelle époque il a été démonté et l'église est aujourd'hui dépourvue d'instrument à tuyaux.

Plusieurs projets de constructions ou de restaurations d'orgues pour la Tunisie n'ont finalement jamais abouti. Le fonds documentaire relatif aux travaux du facteur Paul-Marie Koenig qui se trouve aux Archives nationales du monde du travail à Roubaix évoque le devis pour l'un de ceux-ci autour de l'année 1967 (154 AQ 35).

Olivier Geoffroy
(avril 2013)

 


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