Les paraphrases grégoriennes dans la musique d'orgue

Antienne du Jeudi Saint
Antienne du Jeudi Saint (Lavement des pieds, cérémonie appelée Mondatum), extrait du Graduale Romanum, Procure générale de musique religieuse, Arras, 1908
( coll. DHM )

Instrument liturgique par excellence, l’orgue possède un répertoire varié qui en exploite les innombrables possibilités de timbres, de nuances, d’expression. Les œuvres les plus remarquables ne sont pas forcément les plus populaires. Les mélodies chantées au cours des offices ont pu trouver un écho dans la production des organistes européens.

Sur le plan historique, on peut relever que dès le Concile de Trente de nombreux compositeurs s’étaient essayés à la paraphrase grégorienne pour orgue, ainsi qu’en témoigne le musicologue Félix Raugel :

" Dès le XVIè siècle, les organistes français avaient compris le rôle unificateur qu’ils peuvent et doivent jouer au cours de l’office en prenant pour thème de leurs préludes ou " motets musicaux ", réduits " en la tabulature des orgues ", des motifs empruntés à la liturgie du Saint Sacrement. Les oeuvres d’orgue publiées en 1531 par Attaingnant contiennent un prélude inspiré de l’Ave verum de Josquin, et des transcriptions du Benedictus de Févin, de l’O vos omnes de Loyset Compère, du Bone Jesu de Gascongne, et du Parce d’Obrecht. En Espagne et à Rome, Cabezon et Frescobaldi (dans ses Fiori musicali de 1635) ont traité en variations les hymnes de la Fête-Dieu. [...]

Après lui, Nicolas le Bègue, Jacques Boyvin, Nicolas de Grigny publièrent leurs savantes fugues sur le chant des Hymnes, pièces où règnent une calme fierté et un véritable sentiment liturgique.

Alexandre Guilmant au grand orgue du Trocadéro à Paris
( Photo Branger-Doyé )

[...] Au cours de la première moitié du XIXè siècle, Boély (1785-1858) se plaisait à écrire des préludes et des fugues sur les hymnes du Saint Sacrement. Alexandre Guilmant, dans sa collection de l’Organiste liturgique ; Eugène Gigout, dans ses recueils de pièces grégoriennes ; M.-J. Erb, dans des suites de Versets et de paraphrases pour grand orgue, ont cultivé avec prédilection les thèmes eucharistiques, dans une infrangible dépendance à l’égard de l’office liturgique. "1

Mais c’est certainement durant le XXème siècle que les maîtres de l’orgue et de l’improvisation auront commenté avec le plus de plaisir les pièces du Propre et de l’Ordinaire dépoussiérées par les moines de Solesmes :

" En Belgique, L. Mawet et Paul de Maleingreau ; en Autriche, V. Goller, Sychra et Skop suivirent leur exemple. Un ancien disciple de Ch.-M. Widor, Alph. Schmidt, trop tôt disparu, a laissé un admirable Prélude-choral sur le Sacris Solemniis. J. Bonnet a écrit un Lauda Sion. Mais le plus grand monument élevé à la gloire du chant liturgique inspirateur d’une musique d’orgue moderne aura, sans doute, été élevé par Ch. Tournemire. Son grand ouvrage L’Orgue mystique contient 51 Communions pour chaque office de l’année et une grande livraison consacrée spécialement au jour de la fête du Très Saint Sacrement. "2

Il faut pour cela également rendre hommage au pape Pie X qui, dans son Motu Proprio " Tra le sollecitudini " de 1903 engageait les musiciens à renouveler un genre qui avait peu à peu connu une certaine désaffection au profit des grandes pages virtuoses de concert.

Les pièces pour orgue avec thème grégorien accompagnaient le recueillement et la prière personnelle des fidèles pendant la Messe en suivant la formule de saint Augustin : " Méditez en votre cœur ce que vos lèvres prononcent. "

Si le temps de la Communion était particulièrement favorable au traitement organistique des thèmes eucharistiques (Panis angelicus, Lauda Sion etc.), celui de l’Elévation permettait d’entendre des pièces dont la mélodie principale était extraite du Sanctus.

Le tableau suivant présente des thèmes grégoriens traités par plusieurs compositeurs contemporains :

Thème grégorien Temps liturgique
ou circonstance
Traité à l’orgue par
Ave maris stella Commun des fêtes de la Vierge J. Bonnet, L. Bourgeois, A. Colinet, A. Decaux, M. Dupré, A. Fauchard, L. Franssen, A. Guilmant, J. Langlais, C. Magin, H. Nibelle, J. Pagot, F. Peeters, C. Tournemire, R. Vierne
Lauda Sion Saint-Sacrement A. Alain, J. Bonnet, P. Camonin, H. Doyen, A. Fauchard, L. Franssen, J. Hemmerlé, J. Langlais, C. Magin, J.-R. Quignard
Pange lingua Vêpres de la fête du Saint-Sacrement

L. Bourgeois, P. Camonin, M. Dupré, A. Fauchard, A. Guilmant, C. Magin, R. Vierne

Panis angelicus (Sacris Solemniis) Procession du Saint-Sacrement J. Alain, L. Bourgeois, M. Dupré, A. Guilmant, J. Langlais, C. Magin, F.-X. Mathias, A. Schmidt
Adoro te En l’honneur du Saint-Sacrement M. Dupré, A. Fauchard, A. Guilmant, C. Magin, J.-R. Quignard
Salve Regina Antienne à la Vierge M. Dupré, J. Langlais, C. Magin, C. Tournemire
Stabat Mater Sept-Douleurs de la Vierge M. Dupré, A. Guilmant, C. Magin, A. Marty, F.-X. Mathias, C. Tournemire
Te Deum Hymne d’action de grâces M. Dupré, J. Langlais, C. Magin, C. Tournemire
Ubi caritas Jeudi Saint J. Langlais, J. Lechat, C. Magin, C. Tournemire, J.-R. Quignard.
O Filii et filiae Pâques A. Claussmann, J. Demessieux, A. Fleury, A. Guilmant, J. Langlais, J. Vadon.
Veni Creator Spiritus Pentecôte M. Duruflé, E. Gigout, G. Litaize, J.-P. Leguay, P. Perdigon.
Verbum supernum Saint-Sacrement J. Langlais, C. Magin, F. Peeters, C. Tournemire

Cette liste qui n’est pas exhaustive tend à montrer l’attachement continuel des organistes pour les mélodies qu’ils étaient amenés à accompagner régulièrement au long de leur carrière alors même qu’à partir des années 1960, la mémoire des fidèles en perdait progressivement les inflexions.

Séquence de la Messe du Dimanche de Pâques
Séquence de la Messe du Dimanche de Pâques, extrait du Graduale Romanum, Procure générale de musique religieuse, Arras, 1908
( coll. DHM )

Aujourd’hui encore, la richesse de ces mélopées continue à inspirer les compositeurs. On peut songer aux Variations sur le Victimae Paschali de Thierry Escaich ou encore à Vexilla Regis prodeunt, Pange lingua et Te Deum de Naji Hakim. La sécularisation de la société n’a pas réussi à éloigner les mélomanes de la musique religieuse qui retrouve un second souffle. Même si les accents en sont donnés en dehors du sanctuaire, cet élan est salutaire et témoigne de la vitalité incoercible d’un genre qu’on croyait éteint.

Olivier Geoffroy

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1) Félix Raugel, L'Orgue au service du culte eucharistique, in Maurice Brillant, Encyclopédie populaire sur l'Eucharistie, Paris, Bloud et Gay, 1941, pp. 907-908. [ Retour ]

2) Ibid., p. 908. [ Retour ]

 


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