Le répertoire paroissial chanté : état des lieux


 

 

 

Les organistes sont habitués à accompagner des chants de facture et de caractère contrastés. Certains sont de bonne tenue, d'autres confinent à la banalité. Osons porter un regard analytique et critique sur ce répertoire qui témoigne à la fois de la faculté sans limite d'imagination et d'inspiration de l'homme mais aussi des faiblesses inhérentes au manque de savoir-faire de certains (apprentis) compositeurs. Pour choisir des chants de la messe dominicale, on gagne à se référer aux textes liturgiques qui en définissent la fonction et les acteurs (nulle obligation n'est faite d'attribuer toute la partie chantée de la célébration à l'assemblée...). Ceci est affaire de connaissance et de goût. Dans chaque ensemble détaillé ci-après on peut trouver des trésors enfouis qui ne demandent qu'à resurgir mais il ne faut pas hésiter à abandonner certaines pièces vocales sans intérêt. [Sur la musique liturgique voir également L’Art musical et son histoire dans la liturgie Orgue et liturgie et Le monde des organistes par Joachim Havard de la Montagne]

 

 

1 - Les chants « communautaires »

 

Les chants composés pour les communautés nouvelles ou charismatiques (Communauté de l'Emmanuel, du Chemin neuf, Chemin néocatéchuménal, Communauté des Béatitudes etc.) rencontrent un grand succès, notamment auprès des jeunes, mais aussi dans de nombreuses paroisses. Examinons ensemble ce répertoire dont l'emploi fréquent a des conséquences sur la dignité de la liturgie et le niveau musical des chorales et des fidèles.

 

Les qualités de ces chants tiennent essentiellement aux textes tirés principalement de l’Écriture sainte mais bien souvent sans réel effort d'adaptation pour les rendre plus lyriques et pour assurer fluidité et isométrie entre les couplets. Or, la valeur artistique des paroles d'un chant passe aussi par son caractère poétique.

 

Les défauts résident principalement dans le rapport entre la partie musicale et le texte. L'absence de réel travail sur la prosodie constitue un frein sérieux au bon « fonctionnement » de ces chants qui, mal accentués, manquent leur objectif d'imprégnation des paroles dans le cerveau en raison d'un traitement qui privilégie l'aspect syncopé, rythmé et sensible sans servir le texte. Le résultat est pour le moins discutable. Prenons un exemple. Dans un chant dont le refrain commencerait par les paroles suivantes : « Que vive le nom du Dieu Très-Haut », il conviendrait d'accentuer la phrase comme suit (en lettres capitales) : « Que VIve le nom du Dieu Très-HAUT », avec une anacrouse sur le mot « que ». Or, si l'on s'appuie sur l'observation d'un nombre significatif de chants des communautés en question ici, il y a fort à parier que leurs compositeurs l'accentueraient ainsi : « QUE vive le nom du DIEU Très-Haut », ce qui est particulièrement laid...

 

A ces maladresses, s'ajoutent souvent d'étranges précipitations rythmiques qui donnent à penser que texte et musique sont écrits indépendamment l'un de l'autre et que le compositeur cherche à faire coïncider à toute force les syllabes avec une mélodie qui ne leur correspond pas.

 

A présent, si l'on s'intéresse strictement à la musique, on constate que les mélodies tournent souvent en rond, que la fréquence harmonique n'est pas régulière et que les enchaînements d'accords sont défectueux tant du point de vue des règles d'écriture musicale (nombreuses quintes et octaves parallèles) que du style : pas ou peu de modulations, du reste mal conduites lorsqu'elles existent, peu de diversité harmonique avec un emploi quasi exclusif d'accords parfaits à l'état fondamental, parfois choisis en dépit du bon sens (on voit ainsi, entre autres incongruités, dans certains chants, un accord du sixième degré au lieu de l'accord de tonique au début du refrain).

 

Privés de l'apport des timbres orchestraux et rythmiques des versions enregistrées disponibles sur CD ou en ligne et qui participent à l'illusion, ces chants montrent leur évidente pauvreté.

 

Les arguments développés en faveur de ces chants se limitent le plus souvent à leur facilité d'apprentissage, à leur caractère entraînant et à l'émotion engendrée par l'exécution ou l'écoute de ceux-ci. Mais il faut paradoxalement beaucoup de compétences pour écrire simplement, faute de quoi, la « création » se révèle bancale, naïve et peu convaincante. Signalons cependant que l'on trouve quelques pièces grégoriennes dans les recueils de chants de la communauté de l'Emmanuel.

 

Ce répertoire « communautaire » évoqué dans un précédent article ne constitue pas – et c'est heureux – l'ensemble du corpus chanté en paroisse.

 

 

2 - Le chant grégorien

 

Le chant grégorien qui demeure « le chant propre de l'Eglise », est actuellement très peu employé. Il se limite le plus souvent à quelques extraits (Messe des Anges – de facture tardive – ou de du Mont, séquences et hymnes : Salve Regina, Victimae paschali laudes, Veni Creator...). A de rares exceptions près, en dehors des concerts de musique sacrée, il faut se rendre dans une chapelle de rite traditionnel ou dans une abbaye pour en entendre dans le cadre liturgique. L'avenir verra peut-être le chant grégorien réinvestir le terrain paroissial. Les chances sont toutefois mesurées car l'apprentissage du latin au collège et au lycée se réduit comme peau de chagrin et la culture classique, non rentable, n'est plus guère valorisée.

 

 

3 - La « liturgie chorale du Peuple de Dieu »

 

A l'initiative du frère André Gouzes, dominicain, la « Liturgie chorale du Peuple de Dieu » (appelée aussi « Liturgie tolosane des frères prêcheurs ») possède de réelles qualités spirituelles et liturgiques, si l'on s'en tient aux paroles. Les textes (traduits, composés spécifiquement, notamment par les frères Jean-Philippe Revel et Daniel Bourgeois ou empruntés à des liturgies traditionnelles de différentes origines, russes, mozarabes) recèlent une grande profondeur, sont savamment choisis et travaillés mais la musique, qui semble proche de celle des choeurs orthodoxes et byzantins en est en fait une assez pâle copie. Elle est plutôt répétitive et relativement peu enthousiasmante pour les musiciens confirmés même si les accords parfaits qui la composent « sonnent » et donnent une satisfaction immédiate (mais factice) au choeur qui l’interprète. On y trouve aussi des précipitations rythmiques mal venues. Cette musique possède des vertus spirituelles indéniables et a de nombreux adeptes. Certaines abbayes ont d'ailleurs adopté ces pièces dans le cadre de l'Office mais il convient de s'interroger sur le primat du sentimental et de l'émotionnel en matière de jugement artistique. C'est en tout cas ce que l'on constate lorsqu'on dialogue avec les fidèles ou choristes au sujet de la partie chantée de la messe. Quelques chorals protestants harmonisés sont venus enrichir ce répertoire au sein duquel tout n'est naturellement pas à jeter. On peut donc y puiser (mais avec goût et parcimonie).

 

 

4 - Le chant monastique

 

Certains chants composés pour les abbayes sont être utilisés en paroisse (chants de Tamié, ceux des éditions Europart des moines de Ligugé, par exemple, ou ceux de Philippe Robert – composés pour les bénédictines du Sacré-Coeur de Montmartre -, de Francine Guiberteau et bien d'autres).

 

 

5 - Les pièces de composition

 

C'est sans nul doute dans les pièces écrites par les compositeurs confirmés que se reconnaissent les organistes et chefs de choeur. Mais là aussi, la profusion des chants oblige à une sélection rigoureuse, d'autant que si la musique demeure techniquement correcte, certains textes en français trahissent leur époque de rédaction et deviennent inadaptés. De nombreux chorals protestants ont servi de support à des paroles en français. Ils sont généralement bien conçus. Le travail conjoint de Jacques Berthier (1923-1994) et Didier Rimaud (1922-2003) a donné naissance à une musique liturgique simple et de qualité. Du premier, les refrains de Taizé sont universellement connus et peuvent rendre de louables services. Le regretté Christian Villeneuve (1948-2001) a composé la musique de chants liturgiques et de psaumes-chorals remarquables. On peut également mentionner le répertoire « de Saint-Séverin » dont les harmonisations sont de la plume de Michel Chapuis, Francis Chapelet et d'autres organistes parisiens. Les chants du père Marcel Godard (1920-2007) et ceux du spiritain Lucien Deiss (1921-2007) sont aussi de bonne facture. Gaston Litaize, Pierre Doury et Jean Langlais ont mis en musique un certain nombre de chants que l'on pourra employer, en prenant en compte les possibilités du choeur paroissial. Il convient de saluer la production liturgique de plusieurs organistes français actuels dont le travail d'écriture ne bénéficie malheureusement pas d'une publicité suffisante (Yves Lafargue, Eric Lebrun, Jean-François Frémont, Arnaud Péruta, Olivier Périn, notamment, ainsi que les compositions d'organistes alsaciens destinées à l'Union Sainte-Cécile). Enfin, on ne peut passer sous silence le travail mené dans plusieurs cathédrales, Notre-Dame de Paris ou Rennes, notamment, et celui réalisé par Jean-Paul Lécot pour les sanctuaires de Lourdes.

 

 

Dans le cadre liturgique, la musique n'a pas seulement une fonction décorative mais aussi une fonction rituelle. Si la liturgie parle aux sens, elle est avant tout expression de la foi authentique de l’Église. Or celle-ci relève autant de la sensibilité que de la raison. Lex orandi, lex credendi. Le répertoire musical ancien, l'architecture et l'iconographie religieuses depuis le Moyen-Age, nous montrent qu'il s'agit d'une affaire sérieuse. La bonne volonté et la pratique en amateur de la guitare, pour profitables qu'elles soient, ne peuvent se substituer à la compétence en matière de composition. La pierre que nous ajoutons à ce patrimoine doit rendre honneur tout à la fois à l'héritage du passé et à Celui pour qui les artistes ont œuvré depuis les origines du culte chrétien.

 

Olivier Geoffroy (février 2019)

 

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