Une collaboration qui a fait des étincelles :

Igor STRAVINSKY et Ida RUBINSTEIN 1



Ida Rubinstein dans Schéhérazade (© Bibliothèque de l'Opéra de Paris, coll. de l'auteur)
Ida Rubinstein dans Schéhérazade
( © Bibliothèque de l'Opéra de Paris, coll. de l'auteur ) DR


On sait l'impact considérable qu'a provoqué l’arrivée à Paris des Ballets Russes de Serge Diaghilev, en 1909, révélant à la fois des danseurs remarquables, des compositeurs de premier plan et des décorateurs dont l'influence a été décisive sur l'Art plastique de l'époque. Ce que l'on sait moins c'est que, dans la mouvance des célèbres ballets, il y avait un personnage qu'on a trop oublié : Ida Rubinstein, qui avait pourtant fait une entrée remarquée avec son étonnante plastique et son sens de la scène, dans deux oeuvres célèbres, Cléopâtre en 1909 et Shéhérazade en 1910 où elle était la partenaire de Vaslav Nijinsky, l’admirable danseur et chorégraphe qui allait bouleverser les conceptions de cet art.


Il n'est point de notre propos d'envisager ici tous les aspects de cette femme étrange, à laquelle nous avons consacré une biographie2 mais seulement de retracer brièvement ici les conditions dans lesquelles elle a collaboré avec un des plus grands des compositeurs de l'époque, Igor Stravinsky.


Née à Karkov, en Ukraine3, elle est issue d'un milieu de grands bourgeois dont la fortune était plus que respectable. Orpheline de père et de mère à l'âge de 7 ans, elle est élevée par une tante richissime, à Saint-Pétersbourg où elle passera toute sa jeunesse. Malgré le train de vie fastueux où elle évolue, les réceptions élégantes, les bals somptueux où sa beauté ne passait pas inaperçue, elle ne pense qu'à une chose : le théâtre, en dépit de l'opposition d'une famille très hostile à cette idée incongrue. Mais la jeune Ida n'est pas du genre à renoncer facilement ! Elle fait d'abord du théâtre d'amateur et réussit à attirer l'attention de Serge Diaghilev4, lors d'une représentation de l'Antigone de Sophocle, où sa composition est saisissante, puis dans une audacieuse création de la Salomé d'Oscar Wilde, condamnée par la haute autorité religieuse. Ce « scandale » la met en conflit ouvert avec sa famille, mais aussi en valeur et, sur la proposition de Diaghilev, elle intègre la troupe et quitte Saint-Pétersbourg pour Paris, en mai 1909, non sans s’être assurée une totale indépendance, familiale et monétaire, par un mariage « blanc » avec un sien cousin suffisamment docile, Vladimir Horowitz.


Ida Rubinstein en tenue de cavalière (© coll. particulière, avec l'aimable autorisation de l'auteur)
Ida Rubinstein en tenue de cavalière
( © coll. particulière, avec l'aimable autorisation de l'auteur ) DR

La jeune femme dont la mystérieuse beauté et l'élégance royale frappe immédiatement les milieux mondains de la capitale, connaîtra tout de suite un succès considérable. Sous l'aile protectrice du comte Robert de Montesquiou5 qui l'idolâtre, elle franchit les barrières du Faubourg Saint-Germain et devient immédiatement une des reines du Tout-Paris. Sa fortune6 lui permet de fréquenter les grands couturiers de l'époque, de vivre dans les suites « princières » des palaces de la capitale et de posséder les premières voitures de grand luxe.


Aussi, lasse du despotisme, de la jalousie et des colères de Diaghilev, elle décide de voler de ses propres ailes et d'entreprendre une carrière personnelle pour réaliser son rêve de toujours : monter des spectacles fastueux, en collaboration avec un écrivain et un compositeur de renom, entouré par les meilleurs décorateurs et chorégraphes de l'époque. Délire des grandeurs ? Peut-être, mais qui a tout de même abouti à une carrière étonnante.


Le 22 mai 1911, elle commence par créer le Martyre de saint Sébastien, de Gabriel d'Annunzio7, soutenu par la musique de Claude Debussy, des décors et des costumes de Léon Bakst8. Si l'oeuvre est très contestée à sa création, pour différentes raisons, la jeune Russe remporte un succès incontestable de tragédienne. L'année suivante, elle crée Hélène de Sparte, curieuse association d'Emile Verhaeren9 et de Déodat de Séverac10. En 1913, c'est la Pisanelle, grand drame de d'Annunzio, mis en scène par Meyerhold11, avec une partition d'Ildebrando Pizzetti, décors et costumes de Bakst.


Quelques mois après, la guerre de 1914-18 éclate et la pyramide de gloire va s'écrouler pour de longs mois. Sur les conseils de Montesquiou, Ida Rubinstein essaie bien de trouver des écrivains et des compositeurs disponibles, mais les esprits sont angoissés par le conflit. Bien sûr, il n'est pas une réunion de charité, dans les meilleurs salons aristocratiques de la capitale, où elle ne soit priée de venir réciter des poèmes, de préférence de Robert de Montesquiou. Mais, en juin 1917, lors d'un spectacle de charité à l'Opéra, elle interprètera d'une façon admirable le dernier acte de la Phèdre de Racine, révélant des possibilités de grande tragédienne classique.


C’est cette même année 1917 qu'elle va avoir son premier contact avec Stravinsky.


Le compositeur, lui, est trop connu pour évoquer son parcours. Rappelons seulement qu'il est presque du même âge qu'Ida, russe comme elle et a vécu aussi de nombreuses années, à Saint-Pétersbourg, sur le même quai de la Neva12. Se sont-ils connus avant de venir en France dans le sillage de Diaghilev ? Ce n'est pas sûr. Rappelons seulement qu'en 1917, Stravinsky est déjà un compositeur confirmé, révélé surtout par l'Oiseau de feu (1910), Petrouchka (1911), et le Sacre du printemps (1913) dont on connaît le retentissement à l'époque. En moins de quatre ans, il est devenu célèbre auprès du public, des critiques et un personnage important des milieux artistiques et mondains de la capitale.


Malheureusement, il connaît à la même époque de graves problèmes familiaux. En 1914, sa femme, Catherine, atteinte de tuberculose, doit faire une cure dans un sanatorium de Leysin, dans les Alpes Vaudoises. Il s'installe alors en Suisse, ce qui représente pour lui un surcroît de charges considérable, car il a déjà quatre enfants. Avec la guerre, il lui faut renoncer à toute création artistique, ce qui n'arrange pas ses conditions matérielles. Enfin, lorsque survient la Révolution russe, en octobre 1917, sa situation est quasiment tragique car il se trouve coupé de toute source de revenu provenant de Russie. Il a donc, malgré son succès, terriblement besoin de gagner de l'argent. Ces considérations sont à prendre en compte pour expliquer certains de ses comportements...


Voyons maintenant les différentes oeuvres qui ont réuni... et divisé Igor Stravinsky et Ida Rubinstein.



Antoine et Cléopâtre


Au printemps 1917, Ida Rubinstein ressent le désir d'incarner encore la belle Reine d'Egypte. Quel auteur plus prestigieux que Shakespeare pour l’illustrer ? Mais il fallait trouver un traducteur de haut niveau pour mettre le texte d'Antoine et Cléopâtre dans un français harmonieux. Pourquoi ne pas s'adresser à André Gide, alors en pleine gloire, et encore sous le charme de Phèdre où Ida Rubinstein vient d'avoir un succès inattendu ? L'écrivain accepte tout de suite l'idée et se met immédiatement au travail, avec un tel enthousiasme que, le 21 novembre suivant, il vient lire son texte à Ida Rubinstein, chez Léon Bakst, boulevard Malesherbes.


Tout se présente donc au mieux, sauf en ce qui concerne le compositeur ! Devant le succès grandissant de Stravinsky, Ida Rubinstein n'à plus qu'une idée : demander à son compatriote de participer à l'entreprise. Le connaissant peu, elle le fait pressentir par Bakst et, dans l'espoir de son accord, elle lui écrit tout de suite :


« Monsieur,


Bakst m'annonce que vous voulez bien vous charger d'écrire la musique pour Antoine et Cléopâtre, dont monsieur André Gide me fait en ce moment une fort belle traduction [...] Je crois donc inutile de vous dire ma joie et vous remercie d'avance de tout mon coeur. Je suis certaine qu'avec votre précieuse collaboration et tous les autres éléments concourant à ce spectacle, il sera un des plus beaux qu'on aura vu [...]».

(10 juillet 1917)


Pris par ses soucis familiaux, Stravinsky ne paraît pas très empressé de répondre, d’autant que les premiers contacts entre l'écrivain et le compositeur ne déclenchent guère l'enthousiasme de part et d'autre. Lorsque Gide l'informe de leur prochaine collaboration pour Antoine et Cléopâtre et lui demande quel type de musique il envisage, Stravinsky déclare assez sèchement que « le style musical dépendra de toute la production », ce qui laisse l'écrivain perplexe. Pour achever, l'auteur du Sacre n'ajoute-t-il pas qu'il verrait très bien la pièce jouée en costumes modernes ! Gide est tout à fait dérouté.


Aussi les choses traînent-elles en longueur. Mais lorsque Mme Rubinstein veut aboutir, elle ne lâche pas facilement la partie. Connaissant le côté âpre que pourraient prendre les discussions matérielles, elle préfère déléguer son homme d'affaire, Charles Péquin, qui écrit tout de suite à Stravinsky, alors à Morgues13 :


«[...] Pour les questions matérielles, Madame Rubinstein me prie amicalement de vous en écrire et de vous proposer comme base d'une entente, si l'oeuvre vous intéresse : que vous ayez le 10% des recettes brutes des représentations - un minimum de 15.000 francs de droits d'auteurs vous étant assurés [...]

(26 novembre 1917)


La réponse ne tarde pas trop, sous forme d'un télégramme plutôt laconique :


« [...] Consent composer musique pour tragédie Shakespeare avec conditions Mme Rubinstein, soit 10% recettes brutes avec minimum quinze mille francs suisses, payables : dix-mille francs comme avance, le reste après livraison musique. Télégraphiez si consentez pour commencer travail [...] Stravinsky »

(6 décembre 1917)


La confusion du compositeur entre les francs français et suisses est plutôt gênante ! Ida Rubinstein fait alors préciser les choses par Charles Péquin, dès le lendemain :


[...] « sa proposition (Ida Rubinstein) consiste en une garantie minimum de 15.000 francs français de droits d'auteurs et elle consentirait à une avance de 5.000 fr.[...]».

(7 décembre 1917)


Un télégramme du compositeur, 8 jours après, entretient toujours l'équivoque :


« Prière communiquer Mme Rubinstein que pour écrire musique drame Shak. consentirai exceptionnellement à ramener mes conditions primitives à quinze mille francs suisses payables 1/2 avance, 1/2 livraison travail sans pourcentage, Stravinsky »

(16 décembre 1917)


Ida Rubinstein semble prendre la chose assez mal. On sait qu'elle est immensément riche, mais c'est aussi une femme d'affaires et elle n'entend pas céder aux exigences outrancières du compositeur. Elle fait répondre immédiatement à Stravinsky par Péquin qui met fermement les points sur les i :


«[...] Monsieur, j’ai communiqué votre télégramme à Mme Rubinstein. Elle regrette de ne pouvoir maintenir les conditions qu’elle vous a proposées [...]»

(19 décembre 1917)


Si l'on veut apprécier correctement les aspects matériels du conflit, il faut préciser que, la guerre ayant considérablement affaibli le franc français par rapport aux monnaies des pays non belligérants, la disproportion est devenue énorme. La Banque Nationale de Suisse (Zurich) a bien voulu nous indiquer qu'en décembre 1917 le franc suisse valait 76, 21 francs français... On comprend la réponse un peu sèche d'Ida Rubinstein !


Cette première tentative de collaboration échoue donc et les deux protagonistes restent en froid pendant une dizaine d’années14.



Le baiser de la Fée


Pendant ce temps, les routes des deux artistes ne se croiseront pas, du moins pour le travail. Tous les deux, ils mènent une carrière de plus en plus brillante, accumulant les succès.


Pour Stravinsky, nous ne retiendrons que les créations les plus importantes, l'Histoire du soldat (1918), Pulcinella aux Ballets Russes (1920), la Symphonie d'instruments à vents (1921), Renard, Mavra (1922), Noces et le Concerto pour piano (1924), puis Oedipus Rex (1927). Le compositeur, vit alors en France et obtiendra même la nationalité française en 1934.


Ida Rubinstein, elle, est devenue tout à fait parisienne15. Prenant en main son destin, elle sera successivement mime, ballerine, tragédienne, artiste de cinéma, multipliant les réalisations fastueuses, avec des succès divers. : la Tragédie de Salomée (musique de Florent Schmitt), en 1919; la même année, elle tourne la Nave, « peplum » de Mario Roncoroni, inspiré d'une tragédie de Gabriel d'Annunzio ; en 1920, elle crée Antoine et Cléopâtre ; en 1922, elle est ballerine avec Artémis troublée (sur une musique de Paul Paray) et reprend le Martyre de saint Sébastien dans une version « allégée ». Ensuite, elle redevient tragédienne pour créer Phaèdre de D'Annunzio, puis donne une Dame aux camélias de Dumas fils remarquable (1923)16. L'année suivante, elle redevient ballerine pour Istar (musique de Vincent d'Indy), mais très vite, elle est à nouveau tragédienne avec le Secret du Sphinx , que Maurice Rostand avait écrit pour la « grande Sarah », récemment disparue, et surtout l'Idiot de Dostoïevsky, où elle fait une création bouleversante. En 1926, mime à nouveau, elle crée l'Orphée de Roger-Ducasse17.


En 1927, elle décide de monter une troupe de ballets, faisant appel à d'excellents danseurs, comme Ludmilla Schollar et Anatoli Viltzak, et à une grande chorégraphe, Bronislava Nijinska18. Par ailleurs, elle s'est déjà assurée la collaboration des compositeurs en vue, Ravel, Auric, Milhaud, Honegger et Sauguet. Elle ne peut manquer d'ajouter une perle à cette couronne en obtenant la collaboration de Stravinsky.


Elle prend donc contact avec lui dès le 5 décembre 1927, espérant avoir les droits d'Appollon musagète que le compositeur vient juste de terminer. Malheureusement, Diaghilev l'a déjà devancée ! Cela ne l'arrête pas dans son élan et elle demande alors au Maître d'écrire un ballet pour elle .


Aussi le ton de sa première missive se fait-il très humble :


« Maître,


Alexandre Benois19 et moi serions très heureux de pouvoir vous parler d'un projet [...] Serait-ce trop vous demander que de vous prier de vouloir bien m'informer de la date de votre arrivée [...]».

(5 décembre 1927)


Le compositeur semble avoir répondu favorablement si l'on en croit le brouillon d'une lettre, non datée, conservé à Bâle :


«[...] Je me ferai certainement un plaisir de venir vous voir et nous pourrons alors parler du projet dont vous faites allusion dans votre lettre [...]»20.


Il assure même Ida Rubinstein de ses « sentiments respectueusement admiratifs ». L'affaire paraît s'annoncer au mieux. La Diva le remercie tout de suite :


« Maître,


J'ai été heureuse d'apprendre par M. Benois que notre projet d'une Tchaïkoviana21ne vous déplaisait pas en principe. J'imagine quelle splendide réalisation vous en feriez. J'attendrai avec une bien vive impatience votre décision définitive et je ne saurai vous dire combien j'espère que ce sera « oui » [...]».

(23 décembre 1927)


Dans un pudique post-scriptum, elle suggère au Maître de faire connaître ses conditions, s'il désire donner suite au projet. La réponse ne se fait pas attendre :


« [...] Sachant par Benois de quoi il s'agit au point de vue de la durée de l'œuvre et d'autre part du temps qu'il me faudra employer pour la réaliser, j'évalue mon cachet à six mille dollars [...]».

(Nice, 7 janvier 1928)


Cette fois, les conditions sont acceptées sans sourciller par Ida Rubinstein. Il ne reste plus que de trouver un sujet. Aidé par Alexandre Benois, Stravinsky va extraire d'un conte d'Andersen, la Reine des neiges, un livret qu'il rédigera lui-même, le baptisant Le Baiser de la Fée. Il se met tout de suite au travail, louant même une chambre à Echarvines, sur le lac d'Annecy, pour être seul et mieux se concentrer.


A la fin de l'été 1928, l'oeuvre est presque terminée. La Diva, qui a même pu en entendre quelques extraits, envoie tout de suite un télégramme extatique :


« Je suis rentrée hier22 et ai entendu hier soir le Baiser de la Fée. Comment vous dire mon ravissement et ma reconnaissance, Ida Rubinstein »

(24 septembre 1928)


Cependant, dans des lettres à son secrétaire, Païchadze, courant octobre 1928, le compositeur fulmine sur plusieurs points. D'abord, il refuse de collaborer avec Michel Fokine23 pour la chorégraphie. Malheureusement le compositeur ne peut pas suivre les premières répétitions, en raison de ses activités de chef d'orchestre itinérant, et ne sait donc rien de ce que font les danseurs. Et puis, de retour à Nice, il découvre les affiches du futur spectacle et constate avec horreur qu'on l'appelle « Yegor » en grosses lettres et que l'on attribue la paternité du livret à Andersen ! Tout cela le met fort en colère.


Il ne peut arriver à Paris que quelques jours avant les représentations. Dès qu'il voit la réalisation du Baiser de la Fée, il est atterré. Rien ne lui plaît, ni les décors de Benois, ni la chorégraphie de Nijinska. C'est dans un état d'esprit qu'on devine qu'il prend la direction de l'orchestre, le 27 novembre 1928, pour la première représentation du ballet à l’Opéra.


Il faut dire que si, dans cette saison chorégraphique, Ida Rubinstein a connu des résultats divers avec les Noces de psyché (Bach-Honegger), la Bien-Aimée (Schubert-Milhaud), David (Sauguet), les Enchantements d'Alcyne (Auric), elle triomphera avec un succès « historique », le Bolero de Ravel, dont la musique deviendra le véritable culte mondial qu’il est encore. Le ballet de Stravinsky, hélas ! tombe complètement à plat. La critique est impitoyable, surtout pour le compositeur, personne ne reconnaissant plus le génie du Sacre du printemps, en 1913. Diaghilev, de caractère extrêmement jaloux, en profite pour se gausser de la prestation d'Ida Rubinstein en ballerine, il trouve la chorégraphie de Nijinska « ridicule » et se déchaîne contre son « ami » Igor24. Après quatre ou cinq représentations, Ida Rubinstein retirera l'œuvre de ses tournées à l'étranger... et Stravinsky ne lui pardonnera jamais !


C'est donc dans une atmosphère plutôt refroidie que le compositeur quitte Ida Rubinstein, jurant intérieurement qu'elle ne l'y reprendra plus.


Elle l'y reprendra pourtant en 1934, avec Perséphone !



Perséphone


Le point de départ de cette nouvelle aventure date la fin de l'année 1932.


Ida Rubinstein, toujours en recherche de créations, découvre chez Gide, avec qui elle conservait des rapports amicaux, un texte écrit en 1909, sous le titre de Proserpine25. Tout de suite, elle est plongée dans une admiration éperdue. Elle fait admettre à Gide de reprendre son oeuvre pour la développer et lui promet la collaboration de Stravinsky pour la musique, de José-Maria Sert26 pour les décors et les costumes, enfin de Jacques Copeau27 pour la mise en scène. Gide paraît convaincu et prend immédiatement contact avec le compositeur :


« Mon cher ami,


Ida Rubinstein me demande de vous écrire. Séduite par un projet de ballet symphonique que je viens de lui soumettre, s'il vous séduit également, elle me dit que vous accepteriez, avec moi, de travailler pour elle. A l'idée d'attacher mon nom près du votre à une oeuvre qui depuis longtemps me tient au coeur, mon orgueil et ma joie sont extrêmes [...]».

(Paris, rue Vaneau, 2 janvier 1933)


Stravinsky reste très réticent vis-à-vis d'Ida Rubinstein, depuis le Baiser de la Fée. Une lettre d'avril 1932 à Paul Hindemith ne laisse aucun doute sur l'opinion qu'il a sur elle :


«[...] C'est une femme assez vaniteuse pour ne pas s'apercevoir qu'il est ridicule d'apprendre la danse [...] ayant passé la cinquantaine28 . Elle est aussi assez riche pour se permettre de commander en masse des ballets où l'on peut la voir évoluer dans les rôles principaux (bien entendu) [...] »

(à Paul Hindemith, 16 avril 1932)


Est-ce tout de même le côté « doré » d'Ida Rubinstein qui a fait revenir Stravinsky sur ses préventions ? Toujours est-il qu'il accepte finalement de travailler sur Perséphone et les choses sont menées très vite. Ida multiplie les dîners chez elle29, afin que les deux hommes restent en contact.


Gide ne se tient pas de bonheur, prêt à aller voir le compositeur où qu'il soit. En l'occurrence, ils se retrouvent à Wiesbaden. Dans son Journal, il note :


« [...] Voyage à Wiebasden où je retrouve Strawinsky avec qui je dois travailler pour Ida Rubinstein. Entente parfaite [...]».

(Journal 1889-1939, 8 février 1928)


Au début, en effet, tout marche pour le mieux entre l'écrivain et le compositeur. Ils se voient fréquemment, discutent de longues heures sur la forme à donner à l'œuvre. Stravinsky ne peut commencer la musique de Perséphone que vers le mois de mai 1933. La Diva, pendant l'été fait une longue croisière aux Iles Marquises. Comme elle ne veut pas perdre le contact, elle envoie au compositeur, alors en séjour à Voreppe30, un de ces longs télégrammes dont elle a le secret :


« Cher, cher Igor Fédorovitch, je travaille en ce moment mon texte de Perséphone. Avec quel ivresse et quelle reconnaissance je songe à la splendeur que vous êtes en train de créer. Il me semble que ce sera la chose dans laquelle mon âme pourra enfin s'exprimer et dont elle avait depuis toujours la nostalgie [...]».

(télégramme du16 août 1933)


Peu sensible au charme déployé par Ida Rubinstein, Stravinsky commence à manifester, une fois de plus, sa mauvaise humeur au sujet du chorégraphe choisi :


« Apprends votre désir confier Fokine Perséphone - Collaborer avec lui me serait excessivement pénible- Ne voir autre corégraphe (sic) pour ma musique Perséphone que Massine ou Balanchine-Mille amitiés - Stravinsky ».

(télégramme du 1er septembre 1933)


Dès le début de l'année 1934 la partition est prête et une réunion a lieu, place des Etats-Unis, chez la Diva, avec les trois protagonistes, Gide, Stravinsky et Copeau. Le compositeur joue au piano la totalité de sa partition. Si la Diva et le metteur en scène sont « transportés » par la musique, Gide ne comprend pas. Il ne trouve qu'un mot à dire : « c'est curieux... ». Et puis, les idées étranges du metteur en scène le mettent hors de lui. Brusquement, sans aviser personne, il va quitter la réunion et, sans aviser personne, partir plusieurs semaines en Sicile ! Il faut alors demander au directeur de l'Opéra, Jacques Rouché, de repousser la date de la première. Pourtant, Perséphone voit le jour le 30 avril 1934, à l’Opéra, mais Gide ne se dérangera même pas pour sa naissance...


Il faut avouer que malgré une chorégraphie finalement confiée à Kurt Joos, dansée par Anatoli Vilzak, de très beaux décors et costumes d'André Barsacq, et l'orchestre sous la direction du compositeur lui-même, le succès n'est pas vraiment au rendez-vous. Les critiques sont féroces, tant au point de vue du texte, jugé particulièrement monotone, que de la musique de Stravinsky. L'oeuvre ne dépassera pas 4 ou 5 représentations, la meilleure étant sans doute celle, en oratorio, qu'Ida Rubinstein donnera à Bruxelles, en janvier 1935.


Le seul résultat positif est l'explosion complète de l'équipe. Gide est très amer, sans en vouloir pourtant à Ida Rubinstein à qui il rend hommage dans une lettre31. C'est essentiellement Copeau qui déclenche le plus de critiques. Aussi menace-t-il d’intenter un procès à Ida Rubinstein Quant au compositeur, il maudit le metteur en scène, il rage contre le texte qu’il trouve nul, déclare que Gide ne comprend rien à la musique, que la Diva l’exaspère à faire sonner les e muets désagréablement, enfin, que la mise en scène de Copeau est détestable, etc. etc. Tout le monde est brouillé avec tout le monde !


Mais Ida Rubinstein est au-dessus de toutes ces réactions mesquines ! Pour elle, « créer de la Beauté » est le seul point qui compte. Les critiques, les sifflets, les pertes d'argent, rien ne l'abat. C'est ainsi que, quelque temps après, elle n'hésite pas à reprendre contact avec Stravinsky pour l'Histoire de Tobie et de Sara de Paul Claudel.



L'Histoire de Tobie et de Sara


Depuis les problèmes de Perséphone, Ida Rubinstein poursuit son ascension de tragédienne. Elle se passionne surtout pour la personnalité de Paul Claudel et son théâtre mystique32. Dès le mois de juillet 1934, sous l'influence de Darius Milhaud qui est resté en relation étroite avec Claudel et professe une grande admiration pour la Diva, elle entre en relation avec Claudel et triomphe les 27 et 28 mars 1935 dans Les Choéphores, au théâtre de la Monnaie. Les rapports entre la Diva et Claudel ne seront pas toujours faciles mais le Poète lui demandera de travailler deux textes auxquels il tient beaucoup, La Sagesse et Jeanne au bûcher. Nous ne pouvons envisager ici les vicissitudes de ces deux oeuvres, car une seule, la deuxième, verra le jour33.


Au cours de ces années, Ida Rubinstein devient même une interprète privilégiée de Claudel34. Le poète est totalement sous son charme. Pendant des mois, ils travailleront ensemble, sur les textes de la Sagesse et de Jeanne au bûcher. Les conflits ne manqueront pas, bien sûr, entre ces deux personnalités35. Lorsque, courant 1938, Ida Rubinstein découvre que Claudel prépare un texte sur l'Histoire de Tobie et de Sara, elle met immédiatement une option sur la pièce à venir et déclare que seul Stravinsky peut atteindre les sommets de l'auteur. Elle se doit de couronner son cycle claudélien par cette oeuvre sublime.


Ce drame biblique, alors à l'état d'ébauche, exigeait une mise en scène complexe. Mais la difficulté stimule toujours Ida Rubinstein ! D'autorité, elle décide de jouer « en traversti », le rôle de Tobie. Le poète n'y voit aucun obstacle. En juin 1938, elle organise un déjeuner chez elle, avec l'auteur et Stravinsky. C'est un véritable désastre ! Dès le début, les deux hommes ne sont pas sur la même longueur d’onde, ni prêts à faire des concessions. Claudel déclare à qui veut l'entendre que « Stravinsky ne lui plaît pas.» De son côté, le compositeur se hérisse en découvrant que le drame est d'origine biblique, ce qui pour lui est une sorte de sacrilège36.


Pourtant, ne perdant pas le Nord, il fait contacter Ida Rubinstein par Strecker, directeur de la maison d'édition Schott, afin de s'assurer qu'il aura au moins les conditions accordées pour Perséphone. On ne connaît pas la réponse de la Diva, mais finalement, le compositeur prend la décision de renoncer à cette nouvelle aventure.


Il explique ainsi sa décision à Strecker :


« Cher ami, avec I.R. tout est fini, j'ai renoncé à tout [...] J'ai rompu en lui transmettant mon regret d'avoir perdu pour rien un mois avec elle, elle qui savait dès le débuts des conversations que je ne voulais pas et ne pouvais pas lui faire une pièce de théâtre sur un sujet de ce genre [...]».

(25 juin 1938)


Soulagé de son côté, Claudel confiera la musique de cette oeuvre à Darius Milhaud, mais elle n'aura un sort que bien plus tard et sans Ida Rubinstein...


Les relations d'Igor Stravinsky et de la Diva s'arrêtent là.


Plus jamais le grand compositeur ne collaborera avec elle dans le reste de sa brillante carrière, affectant même de l'ignorer. Pourtant, lorsque Ludmillia Stravinsky, fille du compositeur, disparaît, le 30 novembre 1938, Ida Rubinstein se manifeste par une lettre amicale :


« Cher Igor Fédorovitch,


on me dit à l'instant la terrible douleur qui vous frappe et qu'aucune parole humaine ne peut adoucir. Mais croyez, je vous prie, que de tout mon coeur, de toute mon âme, je suis près de vous et des vôtres dans votre grande souffrance,

Ida Rubinstein ».

(1erdécembre 1938)


Selon toute apparence, elle n'a jamais reçu le moindre remerciement et les relations entre les deux artistes sont alors définitivement rompues. Jamais un mot contre le compositeur ne sortira de la bouche d'Ida. Par contre, dans ses différents Mémoires le compositeur la traite souvent comme quantité négligeable et lorsqu'il la mentionne, c'est pour en dire plutôt du mal...


Jacques Depaulis (Bordeaux)



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1 Tous les documents que nous avons utilisés dans cet article proviennent du Paul Sacher Stiftung, de Bâle, que nous tenons à remercier bien vivement pour nous avoir permis de consulter ses admirables collections de lettres et de manuscrits.

2 Ida Rubinstein, une inconnue jadis célèbre, Paris, Honoré-Champion, 1995.

3 Un mystère, soigneusement entretenu par la Diva, persiste sur la date exacte de cette naissance. On adopte généralement 1895.

4 Le génial organisateur des Ballets Russes.

5 Aristocratique poète qui domine le Faubourg Saint-Germain à cette époque.

6 Depuis l’année 1910, Ida, déjà fort riche de par sa famille, était devenue l’Egérie de Walter Guinness, le Patron des célèbres brasseries, dont la puissance monétaire était sans limite.

7 Ecrivain et poète italien dont la personnalité, parfois irritante, a dominé les milieux mondains et artistiques de Paris jusqu’après la Guerre de 1914-18.

8 Le grand décorateur amené en France par les Ballets Russes.

9 Grand poète belge.

10 Jeune compositeur issu du Sud-Ouest de la France.

11 Un metteur en scène dont les idées ont eu une grande répercussion à l’époque.

12 La célèbre Angliskaïa, artère élégante de la ville.

13 Ville suisse, dans le canton de Vaud.

14 C’est Florent Schmitt qui assurera la relève en écrivant une belle partition pour Antoine et Cléopâtre, qui sera crée à l’Opéra, en 1920.

15 Elle aussi obtiendra la nationalité française, en 1935 et la conservera toujours, contrairement à Stravinsky qui deviendra américain en 1945.

16 Sarah Bernard avait pris en amitié Ida Rubinstein, lui faisant travailler les grands rôles qui avaient marqué sa carrière, la considérant comme une grande tragédienne.

17 Compositeur bordelais, élève de Gabriel Fauré, que nous avons essayé de faire reconnaître par une thèse à Paris 4- Sorbonne, en 1992 et une biographie parue chez Atlantica-Séguier, en 2001.

18 La soeur du grand danseur-chorégraphe, Vaslav Nijinski.

19 Un des grands metteurs en scène de cette époque, avec Bakst, souvent cité.

20 Tous les documents précieux que la Diva conservait dans son hôtel particulier de la Place des Etats-Unis ayant été pillés lors de la deuxième guerre mondiale, on ne peut vérifier sur l’original de cette missive du compositeur.

21 L’idée de départ était de faire un ballet en hommage à Tchaïkovski que Stravinsky considérait comme son Maître.

22 La Diva avait passé ses vacances dans un des coins les plus sauvages de la Sicile.

23 Un des grands chorégraphes des Ballets Russes. Plusieurs fois Stravisky avait eu des différents avec le chorégraphe qui pensait que la musique devait se mouler sur la chorégraphie et non le contraire...

24 Déjà les rapports des deux artistes étaient tendus : d’abord Diaghilev avait refusé de monter L’Histoire du soldat pour sa saison de ballets, ce qui avait ulcéré le compositeur. Et puis les deux artistes avaient eu des mots lors du montage d’ Apollon musagète, le 28 juin 1928. Le Baiser de la fée mettra un terme définitif à leurs rapports.

25 A l’époque, l’écrivain avait proposé ce texte à Florent Schmitt, pour une musique de scène. Mais le compositeur n’avait manifesté que peu d’enthousiasme et l’écrivain, vexé, avait condamné son texte à croupir dans un fond de tiroir...

26 Peintre et décorateur alors très en vogue à cette époque.

27 Metteur en scène de talent.

28 Ici, le compositeur déforme considérablement la vérité. Il est vrai que la Diva n’avait commencé à travailler la danse, avec Michel Fokine, qu’à l’âge de 18 ans, ce qui était manifestement trop tard pour former une ballerine « classique », mais elle avait fait souvent preuve de talent plastique.... Par ailleurs, en 1933, elle n’a que 38 ans !

29 7 place des Etats-Unis.

30 Commune de l’Isère, entre la Chartreuse et le Vercors.

31 Conservée à la Bibliothèque Jacques-Doucet.

32 Deux ans plus tard, elle se convertira à la religion catholique.

33 Après des délais divers, Jeanne au bûcher a pu voir le jour, le 10 mai 1938, à Bâle, grâce à la ténacité de Paul Sacher et à la musique d’Arthur Honegger : l'œuvre a connu un succès mondial et a été souvent reprise.

34 Une providentielle mécène aussi...

35 Nous avons exposé toutes ces vicissitudes dans une plaquette, Paul Claudel et Ida Rubinstein, une collaboration difficile, Annales littéraires de l'Université de Besançon, Paris, Les Belles Lettres, 1994.

36 Il faut rappeler que, depuis 1923, Stravinsky a fait, contrairement à Ida Rubinstein, un retour fervent à la religion orthodoxe, dans laquelle il a été élevé.


Jacques Depaulis, Ida Rubinstein, une inconnue jadis célèbre, Paris, 1995, Éditions H. Champion, 657 pages
( ISBN : 2-85203-717-3 )

 


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