Charles-Marie Widor et l’improvisation

Charles Marie Widor à St-Sulpice
Charles-Marie Widor au grand orgue de St-Sulpice
( cliché Branger-Doye, vers 1900 )

Organiste de l’église Saint-Sulpice à Paris de 1870 à 1934, Charles-Marie Widor (1844-1937) est né à Lyon. Après avoir travaillé sous la direction de son père, organiste à l’église Saint-François-de-Sales, c’est avec Lemmens, à Bruxelles, qu’il s’était perfectionné.

Widor fut titulaire de la classe d’orgue du Conservatoire de Paris de la mort de César Franck en 1890 jusqu’en 1896. Il attachait, tout comme son prédécesseur, de l’importance à l’étude de l’improvisation. Voici, rapportés par Louis Vierne (1870-1937) qui fut son élève puis son assistant dès 1892, les propos qu’il tint à son arrivée au Conservatoire :

" En ce qui concerne l’improvisation, leur dit-il à la fin de la classe, je n’ai rien à changer à ce que vous a appris Franck. Ce fut le plus grand improvisateur de notre temps... Seulement quelques détails dans les formes, rien dans les procédés [...] Widor faisait ses cours d’exécution avec une minutie et une rigueur parfois fatigantes. Au contraire, il faisait preuve de beaucoup de largeur de vue dès qu’il s’agissait d’improvisation. Lorsque ses élèves se livraient à des recherches harmoniques outrancières pour tâter le terrain, il ne se fâchait pas et se bornait à leur donner des aperçus ingénieux sur la manière de développer les thèmes. Insensiblement, il leur apprit à se servir des formes diverses, depuis le choral varié jusqu’à la sonate. "[Bernard Gavoty, " Louis Vierne, la vie et l’œuvre ", Paris, Albin Michel, 1943, p. 57]

 Il faut reconnaître que, chez César Franck, la science de l’improvisation éblouissait les auditeurs :

" [...] Franck fut par essence, par goût, par métier, un improvisateur à l’orgue ; cela peut permettre d’expliquer la force éclatante de son art symphonique et ses évidentes faiblesses.

L’improvisation de l’organiste, sommet de son génie, fut une merveille sans cesse renouvelée ; ses auditeurs fortunés des années 1880-1890 l’ont vantée et même analysée. Son don de créateur à l’improviste était tel qu’il lui permettait de réaliser spontanément à l’orgue de véritables tours de force ou plutôt de virtuosité, qu’il n’aurait pas réussis dans le jeu ordinaire ou étudié. " [Léon Vallas, " César Franck " in : Histoire de la musique, coll. Encyclopédie de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1963, p. 895]

Bien que très compétent, Charles-Marie Widor était, semble-t-il, plus académique dans ses cours d’improvisation. Il avait cependant conscience de l’importance du plaisir musical pour l’improvisation, rejoignant Jehan Alain qui notait plus tard dans ses réflexions :

" Il est indispensable que le travail d’improvisation soit intéressant et agréable à l’improvisateur. Sinon, qu’il quitte le clavier, mette son manteau et aille acheter une bouteille de quinquina en prenant le chemin qui traverse la forêt. " [Ibid., p. 191]

Comme le rappelle Naji Hakim dans l’introduction de son " Guide pratique d’improvisation " [Londres, UMP, 2001] :

" D’une manière générale, l’improvisation est une forme de composition spontanée, non écrite mais exécutée instantanément. Elle peut également constituer un préalable à la composition ou servir simplement de divertissement au musicien. A l’orgue, elle occupe une place spéciale dans la liturgie ou en concert. " 

Contrairement à un préjugé fort répandu, l’improvisation n’est pas qu’affaire de talent. C’est une science qui se travaille autant que l’exécution.

Comme compositeur, Widor a montré la grande maîtrise qu’il avait des instruments sortis de la maison Cavaillé-Coll de Paris et des nombreuses possibilités de registration que ceux-ci offraient :

" [...] La musique d’orgue, presque exclusivement polyphonique jusqu’alors, allait pouvoir, grâce aux nouveaux procédés d’expression dont elle venait d’être dotée, faire une place infiniment plus large qu’auparavant aux recherches et aux combinaisons de timbres, aux artifices de virtuosité spéciale : elle allait être appelée – ce qui était à la fois un progrès et un danger – à se rapprocher de plus en plus de la musique d’orchestre. Dès lors, le titre de symphonie pouvait s’appliquer sans témérité aux compositions musicales destinées à l’orgue moderne, pourvu toutefois que ces productions – et tel est bien le cas pour l’œuvre de M. Widor – réunissent bien les éléments essentiels de toute œuvre symphonique, l’unité dans le plan et dans le style, la précision dans la coupe et la logique dans les déductions, le sentiment symphonique dominant les développements de détail et les épisodes de virtuosité instrumentale [...]" [Le Nouveau Labarum, n° 24, Nancy, Crépin-Leblond, mai 1907, p. 381]

En effet, ce sont ses œuvres pour grand orgue qui ont assuré la notoriété de Widor alors même que, par l’emploi de l’instrument d’église, un genre orchestral tombé dans une certaine désaffection retrouvait une nouvelle jeunesse :

" Les Dix Symphonies de M. Widor constituent les plus parfaits modèles de cette nouvelle manière de concevoir et de traiter la musique d’orgue. Toutes les ressources du colossal instrument de Saint-Sulpice dont se joue l’incomparable exécution de M. Widor, sont exploitées avec une richesse d’invention, une profusion de moyens qui confine presque à la prodigalité. Certaines imaginations débiles pourraient s’étonner, s’effrayer même devant ces combinaisons d’une hardiesse sans cesse croissante, ces difficultés accumulées comme à plaisir, qui donnent parfois l’impression d’une sorte de folie de la virtuosité. " Ce sont là jeux de prince ", leur répondra-t-on avec le poète. L’auteur est un exécutant d’un talent merveilleux, doué tout à la fois d’une fougue ardente et d’une impeccable précision. Y a-t-il lieu de s’étonner que sa science profonde des effets dont l’orgue est susceptible, que son enthousiasme fanatique pour ce vivant orchestre qu’il sait, à son gré, déchaîner ou modérer, se traduisent par des œuvres à sa taille, qui resteront après celles de J.-S. Bach le plus vaste monument élevé à la gloire de l’orgue. " [Le Nouveau Labarum, n° 24, Nancy, Crépin-Leblond, mai 1907, p. 381]

En analysant ainsi sa Cinquième Symphonie, Widor dévoilait une partie de sa méthode d’improvisation :

"  Je n’ai eu d’autre idée, nous expliqua-t-il, que de prendre une phrase très simple, pour la pousser peu à peu jusqu’à son maximum de puissance. " [Le Nouveau Labarum, Nancy, Crépin-Leblond, juin 1907, pp. 6-7]

Les voûtes de l’église Saint-Sulpice résonnaient souvent d’harmonies célestes ou tonitruantes selon les circonstances. Le Widor improvisateur s’y révélait tout entier :

" La dernière messe basse de la matinée, vers 11 heures 30-12 heures, dans les grandes paroisses uniquement, était la messe-récital. L’organiste jouait pendant toute la durée de l’office, excepté au moment de l’élévation qui se faisait généralement dans le silence. A Paris, il était de bon ton , pour les gens cultivés, d’aller écouter la messe-récital jouée par Vierne à Notre-Dame ou par Widor à Saint-Sulpice. Ils allaient en quelque sorte au concert. " [Aurélie Decourt, " Un Musicien dans la ville, Albert Alain et Saint-Germain-en-Laye (1880-1971) ", Condé-sur-Noireau, Valhermeil, 2001, p. 72]

Les messes basses en musique trouvèrent leur terme avec le Concile Vatican II à partir de 1960 :

"  Il nous faudrait trouver un remède au silence de la messe de onze heures.

Cette phrase, je la copie dans une lettre reçue naguère du curé d’une grande paroisse de Paris. [...] Cette messe au silence insupportable, c’était une messe avec orgue, comme il en existait un peu partout voici peu d’années encore, et, comme il en disparaît un peu partout aujourd’hui. Ce qui signifiait, pour le signataire de la lettre, l’identité absolue de la musique avec Rien. [...] Cette petite phrase lourde de menaces peut nous mener jusqu’à l’une des explications possibles (ce n’est pas la seule) de la crise que traverse dans l’Eglise catholique de France ce qui fut et reste depuis des siècles l’un des auxiliaires les plus efficaces de la spiritualité, la musique sacrée. Car pour remplir ce rôle, il faut qu’elle soit Quelque Chose et reconnue comme telle. " [Jacques Chailley, " Propos sans orthodoxie et autres chroniques impertinentes sur la musique d’hier et d’aujourd’hui (1950-1988) ", Paris, Zurfluh, 1990, pp. 130-131]

A propos de la musique d’orgue à Saint-Sulpice, voici l’avis très nuancé de J. K. Huysmans :

" L'orgue avalait alors une strophe sur deux et, sous le séditieux prétexte que la durée de l'office des encensements était trop longue pour être emplie, tout entière, par ce chant, M. Widor, installé devant son buffet, écoulait des soldes défraîchis de musique, gargouillait Là-Haut, imitant la voix humaine et la flûte, le biniou et le galoubet, la musette et le basson, rapiotait des balivernes qu'il accompagnait sur la cornemuse ou bien, las de minauder, il sifflait furieusement au disque, finissait par simuler le roulement des locomotives sur les ponts de fonte, en lâchant toutes ses bombardes.

Et le maître de chapelle, ne voulant pas se montrer inférieur dans sa haine instinctive du plain-chant à l'organiste, se donnait la joie, lorsque commençait le salut, de remiser les mélodies grégoriennes, pour faire dégurgiter des rigodons à ses choristes. " [Joris-Karl Huysmans, " En Route ", Paris, Tresse et Stock, 1895, chap. VI]

Il n’y a certainement pas lieu de prendre pour argent comptant ce jugement péremptoire lorsqu’on lit dans le même ouvrage à propos des cérémonies d’obsèques :

" Le malheur aussi, c'est que, pour rehausser le misérable apparat de ces fêtes, l'on joue du Massenet et du Dubois, du Benjamin Godard et du Widor, ou pis encore, du bastringue de sacristie, de la mystique de beuglant, comme les femmes affiliées aux confréries du mois de mai en chantent ! " [Ibid., chap. I]

Certes, les thèmes d’improvisation choisis par Widor restaient simples et ne contenaient pas d’emphase lyrique. Pour autant, cela ne nuisait en rien à l’expressivité, à condition de faire preuve d’imagination :

" Ce n’est pas le thème le plus riche qui donne les meilleurs développements. Sa variété risque de lui enlever l’unité de caractère. Quatre ou cinq notes sont souvent plus expressives qu’un fragment très ouvragé.

On remarquera que souvent les grands maîtres ne tirent pas parti – exprès – de toutes les ressources de leur thème. " [Bernard Gavoty, " Jehan Alain, musicien français (1911-1940) ", Paris, Albin Michel, 1945, p. 190]

Marcel Dupré (1886-1971) qui fut son successeur à Saint-Sulpice sut, par son génie musical, rester fidèle aux exigences de son maître. Il assura ainsi la continuité de la tradition d’improvisation française.

Olivier Geoffroy

 

Charles-Marie Widor (1845-1937), président de l'U.M.C.O., à l'orgue de l'Institut (Salle de Caen)
( Photo X... )

 

Widor : Marche américaine - CouvertureWidor - Marche américaine - page 1Widor - Marche américaine - page 2

Fragments (couverture et premières mesures) de la Marche américaine pour piano de Charles-Marie Widor,
op. 31 (Feuillets d'album) n° 11 (1876), Paris, J. Hamelle
( coll. D.H.M. )

Audio lecteur Windows Media Extrait sonore : Toccata de la 5e symphonie de Ch.-M. Widor,
par Elisabeth Havard de la Montagne, concert d'inauguration
du grand orgue de la Basilique d'Argenteuil, 19 juin 1973.

Autographe de Widor
Lettre autographe signée de Widor, adressée le 22 mars 1929 du Palais Mazarin (Institut de France) à l'Union des Maîtres de Chapelle et Organistes, 15 avenue du Maine, dont il est le président : "Je prie le Bureau de l'Union des Maîtres de Chapelle et Organistes de vouloir bien se réunir chez moi, lundi 25 mars courant à 6 h. (à l'Institut) au sujet du poste d'organiste à St Vincent de Paul. Urgence"
( coll. D.H.M. )

 


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