EUGÈNE YSAYE
Le colosse du violon

Eugène Ysaye
Eugène Ysaye
Photo Pirou (détail), coll. DHM

 

Issu d’une vieille famille wallonne, le grand-père d’Eugène Ysaye, maçon de son état, est un violoniste du dimanche, jouant à l’église et dans les bals de la région de Liège. Il enseigne le violon à coup de trique à ses deux fils qui sont priés, aussi, d’apprendre un «vrai métier». Nicolas, le père d’Eugène, devient donc tailleur tout en étudiant au conservatoire de Liège. D’un caractère trempé, il décide, contre l’avis de sa famille, de devenir musicien à part entière. Mais le succès se fait attendre et Nicolas court le cachet. Lorsqu’il tombe amoureux de la fille d’un contremaître des houillères du Hainaut, celui-ci s’oppose formellement à un mariage avec ce musicien miséreux. Alors, Nicolas enlève Marie-Thérèse. Le couple s’installe à Liège dans un minuscule deux pièces. C’est là que naîtront leurs trois premiers enfants : Marie, Joseph, puis Eugène-Auguste le 16 juillet 1858. Le bébé pèse près de 5 kilos ! Notre violoniste en pèsera 100 à 40 ans…

Dès l’âge de quatre ans, c’est avec son père qu’Eugène, comme son frère Joseph, prend ses premières leçons de violon. Selon la méthode héritée du grand-père, les coups pleuvent et les exercices sont répétés à l’infini… Pourtant, Nicolas ne songe pas à faire de ses enfants des musiciens. L’argent est rare. Nicolas taille les vêtements de la famille. Marie-Thérèse gère au mieux l’économie domestique. La misère est digne, l’éducation sévère. Eugène se sauve quelquefois pour aller s’amuser avec ses petits voisins dans la rue ou sur le terril de la mine toute proche. Au retour, les corrections sont terribles. Vers 7 ans, de lui-même, Eugène fait vibrer le son de son violon. Son père l’interdit immédiatement. Impensable, il est trop jeune. Désespéré par cette vie étriquée et rigide, Eugène fugue, devient rebelle et provocateur.

Nicolas tente de le placer comme apprenti chez un armurier. Peine perdue, il faut rapidement retirer l’enfant. Il gagne d’ailleurs déjà quelque argent avec son violon en jouant à la cathédrale, ce qui améliore l’ordinaire de la famille. En 1865, on inscrit Eugène au Conservatoire de Liège. Deux ans plus tard, à 9 ans, Eugène remporte un 2e prix. Mais les appréciations des professeurs sont mauvaises : « A des dispositions, mais ne travaille pas assez » ou en solfège : « très négligent ». Eugène se montre critique et difficile avec ses professeurs. Et le voilà, en 1869, à onze ans, exclu du conservatoire…

Il faut dire qu’avec la naissance de deux autres enfants1, la famille manque toujours d’argent et qu’Eugène, en plus de ses cours, doit jouer dans les bals jusqu’à l’aube avec son père et son frère Joseph. En 1868, lorsque son père accompagne la diva Adelina Patti en Amérique, c’est Eugène et son frère Joseph qui gagnent l’argent du ménage. Drame encore : fin 1868, la mère d’Eugène meurt en couche. Eugène n’a que 10 ans. Nicolas reprend l’éducation de ses fils : l’aîné, Joseph, si discipliné et Eugène, doué mais rebelle. Toujours à l’étroit, Eugène doit travailler son violon dans une cave.

Eugène Ysaye et Raoul Pugno
Eugène Ysaye (debout) en compagnie du pianiste Raoul Pugno, avec lequel il donnait des récitals de sonates célèbres dans le monde entier, vers 1902
( photo Pirou, coll. DHM )

Après la guerre franco-allemande, Nicolas, remarié, part souvent en tournée. Eugène est laissé à la garde de son frère Joseph. Avec aisance, Eugène interprète maintenant les œuvres du violoniste belge Henri Vieuxtemps, en particulier le difficile 5e concerto en la mineur, écrit pour les concours ! On ne sait dans quelles circonstances, Eugène rencontre alors par hasard Vieuxtemps qui, subjugué par les dons du jeune homme, le fait réadmettre sur le champ au conservatoire de Liège où il est enfin reconnu comme un élève exceptionnel. Il y obtient à 16 ans sa médaille d’or ainsi qu’une bourse pour étudier à Bruxelles dans la classe de Vieuxtemps, justement. Mais celui-ci, victime d’une paralysie des mains, doit céder son poste à Henri Wieniawski. Ysaye profitera deux ans de l’enseignement bénéfique de ce virtuose polonais.

Puis, à 18 ans, invité par Vieuxtemps, Eugène part le rejoindre à Paris. Puisque le maître habite rue Chaptal, Ysaye s’installe à côté, rue Blanche. Vieuxtemps considère vite Ysaye comme un fils spirituel. La maladie l’empêchant maintenant de jouer, le grand maître, se réjouit de passer son savoir, sa technique, à son élève et disciple. À Paris, Eugène rencontre un jeune pianiste qui deviendra très célèbre et avec lequel il formera souvent un duo : Raoul Pugno. Mais la paralysie de Vieuxtemps gagne du terrain. Les médecins conseillent un climat chaud. Le virtuose ira donc vivre chez sa fille Mme Landowski (la future grand-mère du compositeur Marcel Landowski), installée à Alger. Le maître y mourra en 1881 sans avoir revu son élève.

Il faut bien vivre et Ysaye retourne en Belgique. Il accepte une place de soliste au casino d’Ostende pour la saison 1878/79. C’est là que Benjamin Bilse, le directeur du Konzerthaus de Berlin, (brasserie dotée d’un bel orchestre) propose à notre violoniste un poste. Eugène accepte et restera en Allemagne jusqu’en 1884. C’est là qu’il jouera devant le célèbre violoniste Joseph Joachim qui le présentera à Clara Schumann. Il rencontrera aussi l’éminent pianiste Anton Rubinstein avec lequel il partira pour plusieurs tournées en Scandinavie et en Russie.

Cependant, en 1884, il décide d’abandonner sa «rente » berlinoise pour tenter sa chance comme soliste à Paris  C’était à l’époque un formidable bouillon culturel ! Il y revoit Saint-Saëns, rencontré à Berlin et, surtout, se lie d’amitié avec César Franck dont il jouera toujours les œuvres, particulièrement la magnifique sonate pour violon et piano qu’il interprétera, en première audition publique, à Bruxelles puis à Paris le 5 mai 1887. Il aime aussi interpréter les œuvres de Vincent d’Indy, Ernest Chausson (dont il aimait jouer le Poème), Henri Duparc, Guy Ropartz, Albéric Magnard et Gabriel Fauré avec lesquels il se lie d’amitié. Il sera aussi assez longtemps l’ami de Claude Debussy et du compositeur belge Guillaume Lekeu, mort prématurément.

ugène Ysaye, Albéric Magnard et Guy Ropartz
Eugène Ysaye (debout, fumant la pipe) en compagnie du compositeur Albéric Magnard (debout) et de Guy Ropartz, dans son bureau de directeur du Conservatoire de Nancy, vers 1911
Musica/Ruck, coll. DHM )

Quoique bien ancré dans la vie parisienne, Ysaye éprouve le besoin de repartir en tournée en Russie avec Anton Rubinstein. À son retour, lors d’un séjour en Belgique, il rencontre la fille d’un commandant de garnison, Louise, de dix ans sa cadette. À 28 ans, Ysaye se marie et tente de se sédentariser en acceptant un poste de professeur au conservatoire de Bruxelles. Il contribue alors activement à la vie musicale bruxelloise, fondant le célèbre quatuor Ysaye, participant avec Oscar Maus à l’aventure du Cercle des XX, qui deviendra la Libre Esthétique (il s’agissait de donner des concerts de musique contemporaine, au Musée des Beaux-Arts de Bruxelles, au milieu de tableaux de peintres contemporains ; ensuite, on y ajouta la littérature).

Cependant, les années passant, Ysaye se lance dans des tournées toujours plus gigantesques. Il devient une véritable star, en Europe comme en Amérique du Nord, où, au cours des six premiers mois de 1905, il donne plus de 120 concerts !

À soixante ans, il commence une nouvelle carrière à la tête de l’Orchestre symphonique de Cincinnati. À l’âge de 65 ans, il compose ses Six sonates pour violon seul, techniquement très difficiles, qu’il dédie chacune à un virtuose différent : Joseph Szigeti, Jacques Thibaud, Georges Enesco, Fritz Kreisler, Mathieu Crickboom et Manuel Quiroga.

Il eut pour partenaire, tout au long de sa carrière, la fine fleur de la musique internationale de son temps comme le pianiste Raoul Pugno, les compositeurs et pianistes Isaac Albeniz, Serguei Rachmaninov, Ferruccio Busoni, les deux Rubinstein (Anton puis Arthur) – pour ne citer que les plus connus. Plus âgé, c’est avec Alfred Cortot, Yves Nat, Clara Haskil. Jascha Heifetz où Nathan Milstein qu’il eut l’occasion de jouer. Pablo Casals donna plusieurs concerts avec Ysaye, dont un, tout à fait mémorable, à Vienne en 1912 au cours duquel ils interprétèrent le double concerto de Johannes Brahms.

Ysaye fut aussi professeur tant au conservatoire de Bruxelles qu’à l’Ecole Normale de Musique de Paris où il enseigna en 1926. Ses élèves les plus prestigieux furent, entre autres, Josef Gingold, William Primrose, Louis Persinger et Alberto Bachman, son préféré restant Mathieu Crickboom. Il épousa, en seconde noce, après la mort de Louise, son élève américaine Jeannette Dincin. C’est grâce à elle qu’il resta très entouré et très actif jusqu’aux derniers instants de sa vie, bien qu’un grave diabète affectât ses moyens artistiques.

Ce grand violoniste était un proche de la reine Elisabeth de Belgique qui l’avait choisi comme conseiller musical. C’est avec elle qu’il jeta les bases d’un concours de violon qui porta le nom de Concours Ysaye jusqu’en 1951, avant de devenir le célèbre Concours International Reine Elisabeth et de s’ouvrir à d’autres disciplines : le piano, le chant et la composition.

Eugène Ysaye avait joué à ses débuts dans les bals, les brasseries, les casinos de villes de cure, mais il joua aussi avec les plus grands orchestres, devant les monarques de l’Europe entière et les plus célèbres musiciens de son temps. Bien des compositeurs lui dédièrent certaines de leurs œuvres comme Chausson, Debussy, Fauré ou Lekeu, mais aussi Saint-Saëns et Edward Elgar.

Il mourut à Bruxelles le 12 mai 1931 à l’âge de 73 ans.

Catherine Durand

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Plaque commémorative, naissance de Théophile Ysaye.
Plaque commémorant la naissance de Théophile Ysaye, le 2 mars 1865 à Verviers (Belgique).
( Photo Nadine Deleury, Birmingham, Michigan, avec son aimable autorisation. )
1) L'un de ces deux enfants,Théophile dit Théo, entreprit également une carrière musicale. Élève du Conservatoire de Liège, puis à Berlin, et enfin de César Franck à Paris (1885), il enseigna ensuite le piano au Conservatoire de Genève (Suisse) à partir de 1889, avant de se fixer à Bruxelles, où il dirigea la Société des concerts Ysaye et s'adonna à la composition. On lui doit ainsi des symphonies et poèmes symphoniques, 2 Concertos pour piano, de la musique de chambre, des mélodies et un Requiem. Décédé le 24 mars 1918 à Nice (Alpes-Maritimes), où il s'était réfugié après l'invasion de la Belgique en 1914, il était venu au monde le 2 mars 1865 dans d'inhabituelles circonstances : sa mère n'avait pu attendre l'arrivée de la diligence à Liège où elle se rendait pour accoucher et dut précipitamment mettre au monde le petit Théo dans un relais de diligence de Verviers (Belgique). Ce fait pittoresque est rappelé sur une plaque commémorative apposée autrefois sur un mur extérieur de l'ancien relais de diligences, devenu de nos jours mitoyen avec un bar! C'est ainsi que cette plaque trône à présent derrière des bouteilles d'alcools diverses et variées! [NDLR] [ Retour ]

Audio lecteur Windows Media Eugène Ysaye, Rêve d’enfant, op. 14, pour violon avec accompagnement d’orchestre réduit ou de piano, dédicacé “ à mon p’tit Antoine” (Paris, Enoch, 1901)
Fichier audio par Max Méreaux (DR.)

 


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