CONCOURS D'ORGUE 1978
au Conservatoire National Supérieur de Paris


Extrait de la revue Musique sacrée - L'Organiste, n° 161, pp. 2-4.

 

Ce concours présente toujours le double intérêt d'apprécier la valeur de l'enseignement dispensé dans une classe de réputation internationale et de découvrir de jeunes talents avant leur complet épanouissement si les circonstances le favorisent.

Il avait lieu cette année le 19 mai et il ouvrait la série des Concours du Conservatoire. Six candidats s'y présentaient : un dans la section improvisation et cinq dans la section exécution.

Le jury était ainsi constitué : M. Weber, président, MM. Darasse, Marchal, Terrasse, Mmes Aubut, Chapparin et Rieunier.

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Le jury attribua un Premier Prix d'Improvisation à l'unique candidat : Loïc Mallie, lequel, loin de se laisser démonter par les thèmes d'une contexture très tourmentée, fit preuve devant eux d'un réel sang-froid (malgré une erreur de note dans l'énoncé, relevée aussitôt par l'auteur, ... minime importance !). Les tournures mélodiques et rythmiques de ces thèmes pouvaient susciter toutes les audaces ; c'était à l'imagination de savoir en faire son profit, en particulier pour éviter toute monotonie.

En effet ces quatre thèmes étaient d'une écriture assez peu dissemblable. On sait par exemple que l'Allegro Symphonique est une forme très structurée et qu'il est d'usage d'y opposer deux thèmes en contraste : l'un est rythmique, l'autre mélodique, etc... Ici le second de ces deux thèmes laissait toute liberté dans son rythme mais sa contexture mélodique ne différait guère de celle du premier ; elle était aussi du genre atonal. Pour ménager l'intérêt du discours, il restait à utiliser les divers plans sonores de l'instrument, ce que le candidat fit avec quelque bonheur ; mais le développement en lui-même ne pouvait que rester uniforme.

Il en était de même pour les variations ; on pouvait les diversifier par des effets de timbres ou de rythmes. La première se présentait en variation d'atmosphère, la deuxième en staccato à la façon d'un scherzo, la troisième en halo de jeux de fonds de 8 pieds, la quatrième en allure sarcastique avec des oppositions de rythmes, la cinquième en style fugué avec des essais de strettes. Ajoutons que les quatre premières notes du thème eurent toutes les préférences du candidat pour ces variations, ce en quoi il eût bon goût.

Trois épreuves étaient imposées au candidat à l'improvisation sur des thèmes fournis par M. Xavier Darasse : un Allegro de Symphonie, une Suite de Variations et un Thème Libre.

Voici les thèmes correspondant à chacune de ces épreuves :

On conçoit que, pour le thème libre, le candidat ait eu quelque peine à sortir des sentiers battus. Dans un désir de renouvellement de la présentation de son sujet, il le fit précéder d'un prélude assez long dans le registre suraigu avec des sonorités recherchées. Le procédé était facile et original avant que l'on ne retrouve le contrepoint anguleux qui correspondait au sujet proposé.

Regrettons qu'à ce concours, réputé difficile, on ait banni dans les épreuves tout contrôle strict dans le style de l'écriture. On n'y a fait appel qu'à un genre dans lequel les accords non classés sont d'un précieux secours ; avec eux, « tout passe ». Le candidat qui s'y présentait est actuellement élève d'O. Messiaen en composition, de plus, sauf erreur, il est titulaire des Premiers Prix d'Harmonie, de Contrepoint et de Fugue au Conservatoire. Est-il téméraire de dire que certains membres du jury n'auraient point été fâchés de savoir si, après s'être plié à ces disciplines sévères pour l'obtention de ces prix, il était parvenu à les mettre en pratique dans l'improvisation d'un genre plus strict ?

Qu'on ne s'y trompe pas, l'avenir de la composition musicale dépend de cette formation de base et il est singulièrement plus facile de présenter des bourrées de septièmes majeures ou mineures, de rythmes compliqués et de chromatismes imprévus que d'écrire un thème simple qui possède en lui-même le secret de son originalité.

N'est-ce pas rendre mauvais service à des élèves que de les orienter dans une direction qui risque tôt ou tard de rester sans issue pour eux ? Qui peut prétendre que, sous prétexte d'avant-gardisme, ils ne seront pas conduits ainsi à se fourvoyer dans le plus détestable mauvais goût ? Un thème simple aurait eu au moins l'avantage de laisser toute latitude au tempérament du musicien pour s'exprimer selon sa propre personnalité.

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L'épreuve d'exécution comportait quatre pièces jouées de mémoire et, avec la partition, un morceau imposé qui était, cette année, « Organum II » de X. Darasse, écrit à la mémoire de son maître Marcel Dupré.

Les auditeurs n'ont pas été peu intrigués de voir avant l'épreuve un candidat sortir d'un sac des petits morceaux de bois ou de plastique qui se sont révélés être des moitiés d'épingles à linge. Le morceau imposé nécessitait des blocages de notes ; pour ce faire le biseau d'une moitié d'épingle à linge était tout indiqué. La partition portait les mentions suivantes : « Avant de commencer, bloquer... » « Bloquer ces notes avec gommes et autres objets : 4e Ré dièse, 4e Mi, 4e Si, 5e Ré naturel avec une Anche de 16 pieds au Récit... » D'autres notes étaient bloquées aux autres claviers : au G.O. 1er Do dièse, 1er La dièse avec un Bourdon de 16 pieds ; au Positif, 3e La, 2e Sol dièse, 3e Fa dièse. Sur ces notes bloquées évolue un récitatif de pédale très rubato avec un clairon de 4 pieds. La pièce se poursuit avec des changements de jeux aux claviers manuels selon différents rythmes, avec des déblocages de notes remplacés par d'autres blocages, avec des rythmes d'ouvertures et de fermetures de la boîte expressive, avec des traits manuels échevelés d'une écriture pianistique, avec des doubles pédales, avec des notes tenues sur un clavier manuel alors que l'on joue sur un autre (la partition mentionne « les tenir dans la mesure du possible » ), avec des notes rapides répétées, avec des traits glissando et d'autres bien articulés, etc., etc... C'était là une gymnastique qui, malgré l'instrument du Conservatoire à transmissions électriques et muni d'un combinateur, nécessitait la présence d'un aide à côté du candidat. Par bonheur cette pièce n'était pas demandée de mémoire aux candidats. À la suivre partition en mains, tous s'en sont acquittés le plus honorablement possible.

Voici les oeuvres jouées de mémoire par les candidats dans l'ordre de leur appel : M. Pierre Pincemaille (20 ans 9 mois) : Choral « Herr Jesu Christ, ich weiss gar wohl ! » de Pachelbel, Toccata Dorienne de J.-S. Bach, 2e Mouvement (Allegro) de la 5e Symphonie de Vierne, Prélude et Fugue en Do majeur de Dupré. Mme Sarah Soularue (23 ans 2 mois) : Prélude et Fugue en Fa majeur de Buxtehude, Fugue sur un thème de Legrenzi de J.-S. Bach, Intermezzo de la VIe Symphonie de Widor, Toccata de M. Duruflé. M. Patrice Caire (28 ans 3 mois) : Prélude et Fugue en Mi mineur (le petit) de Bruhns, Prélude et Fugue en Ut majeur de J.-S. Bach, « B.A.C.H. » de F. Liszt, « Les Rameaux » de J. Langlais. Mme Méguni Eikawa (28 ans 10 mois) : Prélude et Fugue en Mi mineur (le grand) de Bruhns, Fugue en Ré majeur de J.-S. Bach, IIIe Choral de Franck, Prélude et Danse Fuguée de G. Litaize. Mme Grall-Menet (23 ans 5 mois) : Concerto en Ré mineur de Bach-Vivaldi, Choral Gloria du Dogme de J.-S. Bach, Feux follets de L. Vierne, Poem of happiness de J. Langlais.

Comme toujours les candidats ont fait preuve d'une technique éprouvée, gloire de notre École Nationale et de ses professeurs. Pourtant, les compositions du jury, différentes tous les ans, où parviennent à s'affronter diverses tendances, obligent Mme Falcinelli, titulaire de la classe, à une grande souplesse d'adaptation pour éviter que ces jeunes musiciens, au début de leur carrière, ne deviennent déjà victimes de rivalités mesquines. Néanmoins, en dehors de ces questions de détails dans l'exécution, ces organistes quittent la classe, armés d'une technique et d'une musicalité leur permettant d'aborder toutes les pièces du répertoire, même les pièces les plus ardues. Quand ils sortent victorieux de cette épreuve redoutable, ils ont acquis une sûreté de jeu qui leur restera dans les oeuvres de la plus grande difficulté.

Comme le veut une heureuse tradition, chaque candidat doit accompagner une courte pièce grégorienne et la commenter en un court verset ; ils peuvent y réfléchir pendant une dizaine de minutes ; cette année on avait choisi la Communion de la Messe du jour de Noël : « Viderunt omnes ». Certains réussissent, d'autres moins. Dans cette dernière épreuve, tant pour l'accompagnement que pour le commentaire, deux candidats ont tranché sur les autres : Mme Sarah Soularue et Mme Grall-Menet ; l'esprit grégorien a été conservé et commenté avec de riches harmonies qui attestaient une musicalité attachante sans qu'on cherche à éblouir par des effets gratuits. Cet art médiéval retrouvait là sa véritable ambiance.

Le jury devait d'ailleurs décerner un premier prix à chacune de ces deux candidates : Mme Sarah Soularue et Mme Grall-Menet et il accorda un second prix à M. P. Pincemaille. Il semble avoir rejoint dans ses décisions l'opinion de la majorité des auditeurs de ce concours, qui, malgré quelques erreurs pédagogiques étrangères à l'enseignement fourni avec compétence au cours de l'année scolaire, garde toujours ses lettres de noblesse.

Louis AUBEUX

 


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