Un pionnier de la musique religieuse :
Georges RENARD (1881 – 1950)

Signature de Georges Renard
Signature autographe, 1927
( coll. D.H.M. ) DR

 

Georges Renard s'est endormi dans la paix du Seigneur le 10 mai 1950.

Il repose désormais auprès de sa chère et délicieuse enfant, Elisabeth, prématurément rappelée à Dieu à l'âge de vingt ans.

C'est à la Châtaigneraie, petite bourgade vendéenne, qu'après trente années de fonction de Maître de Chapelle à St-Germain l'Auxerrois, précédées d'un court séjour à Lunéville, comme organiste, il s'était retiré au début de la guerre mondiale.

St-Germain l'Auxerrois
Église Saint-Germain l'Auxerrois, Paris 1er, au début du XIXe siècle
( coll. D.H.M. ) DR

Déjà très las, il espérait y recouvrer ses forces physiques, qu'un chagrin latent et les effets des bombardements sur la région parisienne avaient ébranlées. Hélas! le bien-être escompté ne se produit pas. Chose plus grave, une congestion cérébrale le terrasse ; il s'en sort, mais pour assister à la lente et douloureuse agonie de ses facultés intellectuelles. Musique, poésie, lectures chères, tous ces bien précieux — sa plus grande joie — s'estompent progressivement dans son esprit prostré. Il souffre de sa déchéance et nul n'y peut rien. Malgré de multiples soins, il s'enfonce, jour après jour, dans une espèce de néant, pour enfin, exhaler en cris déchirants, son dernier soupir...

Cher Georges! précieux compagnon d'une existence presque achevée, que le Très-Haut daigne conduire ta belle âme, encore grandie par la douleur, vers la béatitude éternelle promise aux élus ; A Dieu!

Georges Renard naquit à Mayenne, de père originaire dudit lieu et de mère vosgienne. Mais c'est à Pouxeux, dans les Vosges, que, dès sa naissance, ses parents vinrent se fixer. Aussi avait-il conservé pour le village de son enfance une prédilection toute particulière.

Veuve de bonne heure, sa sainte mère le combla d'affection et de sollicitude.

De mœurs rigides, elle ne tolérait à son fils unique aucun écart, pas même une fois marié et père de famille.

Pour elle, travail et prière constituaient l'unique règle de vie.

Sous la ferme éducation maternelle, l'enfant, déjà marqué par une vocation religieuse précoce, s'avère un modèle de science et de sagesse.

Mais voici qu'à la suite de sérieuses études théologiques et littéraires, des accès fréquents de céphalées nécessitent pour lui un changement d'orientation

Ses Maîtres sont formels : aucun espoir dans la voie sacerdotale. Il lui faudra donc fixer ses vues sur une carrière où l'esprit n'ait pas à fournir un effort t régulier et prolongé.

Sa période militaire accomplie, il opte pour la Musique.

Nous sommes en 1904, époque à laquelle je l'ai connu.

C'était à l'école Niedermeyer où lui-même m'avait précédé de deux ans.

Doué d'une intelligence exceptionnelle, il devint d'emblée l'élève favori de notre Directeur, Gustave Lefèvre, qui le prit en affection au même titre que jadis le jeune Gabriel Fauré.

Chaque jour il l'appelait à ses côtés, l'enseignant, l'encourageant de tout le poids de sa haute expérience.

Sur nous les derniers venus, et qui n'avions pour tout bagage qu'une lavallière à la mesure de notre nullité, tant de considération forçait le respect. Il est vrai que notre héros barbu et trapu, tel un sapeur débonnaire, s'imposait par sa seule prestance. Nul d'entre nous, hormis ceux de sa promotion ou encore les anciens, n'eût osé l'appeler autrement que « Monsieur Renard » ; même pas « Monsieur Georges ». Pourtant, il était tout sourire et affabilité. Sa voix, d'une douceur angélique. Avions-nous besoin d'un conseil ? Vite, nous recourions à lui. En lui résidaient un ami et notre salut ; et puis nous l'admirions, non pour ses capacités dont nous ne pouvions être juges, mais pour lui-même. Il nous apparaissait comme le fils spirituel de Gustave Lefèvre, et cela nous suffisait.

Combien de fois, penché sur nous, n'a-t-il pas rectifié nos gaucheries de débutants.

O jours heureux, trop tôt enfuis...

Quelque douze ans plus tard, (c'est-à-dire après la guerre de 1914, de laquelle il était revenu titulaire des Croix de guerre Française et Italienne), l'un et l'autre mariés, pères de famille et voisins, des relations suivies s'établirent entre nos foyers. Toute différence d'âge cessant de ce fait, lui de sept ans mon aîné, nous allions nous lier désormais d'une amitié indéfectible et fraternelle.

En possession tous deux d'un métier technique passionnément acquis, ayant moi-même participé au concours d'essai pour le Prix de Rome dès 1914 — une mutuelle compréhension s'ouvrait à nous N'avions-nous pas été assujettis à la même formation artistique, nourris des mêmes traditions classiques ?

C'est alors que j'ai pu apprécier l'homme et mesurer la valeur du musicien.

Son talent ? il s'inscrit tout au long d'un imposant volume : relevé méthodique et... calligraphié de ses travaux scolaires. Si les parties Harmonie et Fugue n'offrent rien de saillant, celle du contrepoint, par contre, force l'admiration. En effet, il est impossible de surclasser semblables réalisations où les difficultés techniques sont amoncelées comme à plaisir et vaincues de main de maître.

Latiniste distingué, Georges Renard, dans ses écrits et conversations suscitait l'enchantement. Doué par surcroît d'une excellente mémoire, jamais dans son langage ne survenait la moindre défaillance ou imperfection. Les mots s'offraient choisis, concis, donnant à sa pensée un relief harmonieux et pénétrant.

De ses vastes connaissances, il ne tirait la moindre vanité. C'est que l'esprit de Dieu habitait en lui, l'imprégnant d'humilité.

Timide à l'excès, il fuyait le monde. La foule grouillante de Paris l'excédait.

Ses occupations extérieures terminées, il n'avait qu'une ambition : regagner en hâte son bureau et là, en pantoufles, se plonger dans quelque méditation.

Si, d'aventure, je le pressais — par manière de taquinerie — de secouer sa nature solitaire pour participer à des mouvements nationaux ou autres, « C'est bien inutile ! » s'exclamait-il hors de lui, « les hommes sont fous. Rien de possible aussi longtemps que soufflera sur eux un vent satanique »... Puis il rentrait en lui-même, mi-présent, mi-absent selon son habitude, comme en quête d'horizons silencieux et vastes, pareils à ceux de ses chères Vosges qui l'avaient vu grandir et s'élancer vers sa propre destinée...

Indulgent pour les tares humaines, une chose cependant le heurtait violemment : l'injustice.

Pour la stigmatiser, sa plume, ouatée, découvrait un stylet. Ainsi, ayant appris que certain curé d'une grande paroisse de Paris avait eu la malencontreuse idée de constituer un jury et de passer outre aux décisions de ce dernier, en désignant le Maître de Chapelle de son choix, Georges Renard lui écrivit sur l'heure : Il importe de bien réfléchir sur l'immoralité d'un tel concours et sur ses répercussions non moins immorales.

J'ajouterai que Georges Renard, entièrement étranger à ce concours, n'en avait eu connaissance que par mes soins.

Quant au compositeur de musique religieuse, celui-ci a connu d'emblée le succès.

En dehors de quelques belles restitutions concernant des pages oubliées de son illustre prédécesseur Lalouette à St-Germain l'Auxerrois, on lui doit des messes, entr'autres celle de Ste-Anne avec son adorable Benedictus ; des motets pour plusieurs voix ou soli, dont un Pie Jesu extrêmement émouvant, un très beau recueil de cantiques au Sacré-Cœur, modèle du genre ; quelques pages tendres sur des poésies de Ste-Thérèse de Lisieux, des chœurs pour concerts spirituels, puis des pièces pour harmonium. Tel est l'essentiel de sa production en vue de l'Eglise : toutes œuvres pieuses sans affectation ni surcharge, avec, de-ci, de-là, quelques touches lumineuses semblables à des jeux de soleil sur un vitrail. C'est assez dire qu'elles ne visent pas à l'effet mais à la concentration intérieure.

Georges Renard : O Salutaris
Georges Renard : O Salutaris
Audio lecteur Windows Media O Salutaris hostia (extrait), motet de Georges Renard à 3 voix d'hommes avec accompagnement d'orgue, dédié "à Édouard Wénisch, maître de chapelle à St-Marcel, Paris" [1882-1935, l'un de ses anciens élèves d'harmonie à l'École Niedermeyer (Prix, 1911)], Paris, Procure générale de musique religieuse, 1923, supplément à la Revue Sainte Cécile, janvier 1934
( coll. Max Méreaux ) DR

Mais qui prétendrait juger Georges Renard d'après sa seule musique religieuse commettrait, la plus lourde erreur. Si distinguée soit-elle par le fond et la forme, elle ne décèle pas les véritables qualités de son auteur. La personnalité du musicien est ailleurs. Précisément dans ce chef-d'œuvre méconnu : une collection de plus de cent mélodies manuscrites, enfouies depuis bientôt un demi-siècle au fond d'un tiroir. Chef-d'œuvre de jeunesse, réalisé entre vingt-cinq et trente ans à l'Ecole Niedermeyer : Bluettes, chansons à boire, complaintes, pages dans le style ancien ou moderne, rien n'y manque : grâce, esprit, émotion surgissent de chaque feuillet - comme sous une baguette de fée. Pour en pressentir la substance et le charme, il faut entendre L'enfant dormira bientôt, délicieuse berceuse transcrite par l'auteur pour solo et chœur à 4 voix mixtes, universellement connue ; Le Coucou publié par les soins éclairés de notre condisciple Léopold Ashton. Tout le reste, de même qualité, sensible et raffiné, est marqué du sceau d'un talent éprouvé et original.

Oui, pour cela même, Georges Renard a droit à l'immortalité. Son sens de l'équilibre rythmique, de la prosodie, pour tout dire, de la perfection, font de lui, dans le domaine de la mélodie, l'égal des Schubert, Schumann, Fauré.

Si, dans le cas présent, les humains ont manqué à son égard de discernement, la Postérité, elle, avec ses yeux de lynx, saura bien, tôt ou tard, exhumer ces pages neuves et enchanteresses.

Alors, celui qu'il m'est doux d'appeler le Ronsard de la Musique, connaîtra, après tant d'autres, une éclatante revanche.

Mais, tout ne serait pas dit si j'omettais de parler du rôle de Georges Renard à la Procure de Musique religieuse.

Les anciens lecteurs de la Revue Ste-Cécile, les auditeurs des Chanteurs de la Ste Chapelle n'ont pas oublié les fines et subtiles études analytiques du cher disparu ; aujourd'hui, et de tous côtés, plagiées à outrance.

Mais ce qu'on ignore, c'est la considération affectueuse que lui témoignait l'éminent directeur-fondateur de la Procure, Mr l'Abbé Delépine.

Pendant près de trente ans, celui-ci le voulut comme conseiller artistique privé. De ce fait, plus d'un compositeur entré dans la célèbre maison, ne s'est guère douté de ce qu'il devait à Georges Renard. Malgré l'admirable fermeté et la rare indépendance du premier, un seul mot du second eût parfois suffi pour en condamner définitivement l'accès ; ce mot, Georges Renard eût été incapable de la prononcer, sauf en face de la médiocrité... et encore !

Si la Procure, sous l'impulsion de son chef, est devenue la première au monde, une part en revient assurément à celui qui voulût avoir l'honneur d'y introduire la production musicale de ses talentueux confrères.

Cela comportait, pour l'intéressé, certains risques dont son amour-propre de compositeur aurait pu souffrir. Ces risques, Georges Renard n'a cessé de les courir, que dis-je ? de les provoquer, avec un tact et une grandeur d'âme au-dessus, de tout éloge.

Que louanges en soient rendues à sa chère mémoire !

Joseph NOYON
Maître de Chapelle de Notre-Dame d'Auteuil, Paris
(revue La Musique sacrée, septembre-octobre 1950)


Devoir d'analyse donné à un élève par Georges Renard
Devoir d'analyse donné à un élève par Georges Renard, portant sur le Choral n° 19
extrait du Choix de chorals de Bach recueillis par Charles Gounod
( coll. Max Méreaux ) DR

Notes complémentaires : Né le 5 juin 1881, précisément à Saint-Cyr-le-Gravelais (Mayenne), d'un père sabotier, Georges Marie Joseph Renard, après un court séjour à Lunéville suivi d'un passage à l'orgue de Notre-Dame-de-Grâce de Passy (1909), a été durant 30 ans (1910 à 1940) maître de chapelle de l'église St-Germain-l'Auxerrois à Paris, à l'époque où le grand-orgue était tenu successivement par Marcel Rouher, Maurice Leboucher et Jean Pergola. A l'Ecole Niedermeyer, en dehors de Gustave Lefèvre, il eut pour principaux professeurs Omer Letorey (harmonie) et Philippe Bellenot (piano et harmonisation du plain-chant). Il y enseigna lui-même l'harmonie à partir de 1909 et est l'auteur d'un Solfège théorique et pratique à l'usage des maîtrises, des écoles, collèges et séminaires (Procure du clergé, 1930). Longtemps domicilié 144 boulevard Jean-Jaurès à Boulogne-sur-Seine, il était également secrétaire de l'Association des Anciens élèves de l'Ecole de musique classique (Niedermeyer) et membre de l'Union des Maîtres de Chapelle et Organistes. Il est décédé précisément le 9 (et non le 10) mai 1950 à La Châtaigneraie (Vendée), d'où son épouse Anna Valentine Rauturier était originaire. [DHM]

 


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