Etienne VATELOT, magicien du son

(Provins, 13 novembre 1925 – Neuilly-sur-Seine, 13 juillet 2013)

 

 

Étienne Vatelot
Etienne Vatelot
(Photo X...) DR.

 

 

Provins (Seine-et-Marne), 16 septembre 2018, colloque sur Etienne Vatelot organisé par l’Association Fest’Inventio : je découvre la célèbre cité médiévale, plongée dans la France de Jeanne d’Arc et de Charles VII (qui assistèrent à la messe dans l’abbatiale).

 

Musée : sont présents des luthiers (belle introduction de Pierre Caradot), des musiciens (Pierre-Henri Xuereb et moi), des historiens… Public de connaisseurs, parmi lesquels Madame Vatelot, qui a fait l’effort de venir. Tout le monde est ému de la voir ou de la revoir. La séance est animée par Catherine Pierron (Fest’Inventio) et Léo Marillier (ancien élève de ma classe et très brillant violoniste).

 

Après le colloque, une plaque est dévoilée sur la maison natale de Vatelot, dont le propriétaire actuel, généreusement, a ouvert tout grand les portes pour l’occasion. Un escalier conduit, sous le bâtiment, à une sorte de crypte de style gothique où les participants au colloque se retrouvent. On me révèle alors que tout un réseau de souterrains moyenâgeux relie la plupart des maisons entre elles ! C’est sur cette image quelque peu fantastique que s’achève une belle journée du souvenir.

A.G.

 

 

Hommage à Etienne Vatelot par Alexis Galpérine

 

Il n’est aucune personnalité favorisée par le succès et la notoriété dont l’étude échappe à la division binaire des sphères publique et privée, de l’image offerte à la curiosité des masses opposée à celle bien distincte et souvent différente, qui domine dans un cercle intime. Etienne Vatelot, figure hautement médiatique, comme on dirait aujourd’hui, médiatisée à l’extrême au point d’incarner à elle seule l’art de la lutherie, ne saurait faire exception et, pour ma part, je n’hésiterai pas à accentuer le contraste entre le personnage « en représentation » et l’homme que j’ai connu. Je n’ai pas été de ses amis, mais je l’ai tout de même assez côtoyé, depuis mon enfance, pour être sensible à cette séparation des genres. Elle s’imposa dès que je franchis le seuil de son atelier, devenu quelque peu mythique, du 11 bis rue Portalès à Paris.

 

Nous étions à la fin des années 1960 – je devais avoir 12 ou 13 ans –  quand mon professeur de violon, Lily Bach, m’emmena pour la première fois chez lui. Il est peu de dire que j’étais intimidé et tout concourait à renforcer mon trac, depuis la proximité du Conservatoire, où j’aspirais à entrer le plus vite possible, jusqu’aux photos dédicacées qui ornaient les murs : toutes les gloires musicales du moment, depuis Pablo Casals jusqu’à Menuhin, Oïstrakh, Stern… j’en passe…, ces grands artistes que j’écoutais avec dévotion sur l’électrophone massif du salon de mes parents. Le XVIIème arrondissement, à cette époque, était encore, plus que jamais, le ghetto des musiciens français, dont les parfums sont encore présents dans mon imaginaire, notamment ceux des ateliers de lutherie fleurant bon un mélange savoureux de senteurs de bois, de « popote » et de vernis.

 

Alors que je me montrais un peu gauche, Lily Bach était parfaitement détendue et ses manières étaient familières. On pourrait même dire qu’elles étaient maternelles quand elle s’adressait à son « petit Etienne ». L’explication me fut vite donnée : Etienne Vatelot, enfant, compta parmi ses premiers élèves de violon. Il se tourna vers moi, devenu quasi instantanément son protégé, et m’assura « qu’il n’était pas doué du tout » ! Elle protestait aussitôt, non sans reconnaître qu’elle avait tout de suite vu que « sa vocation était ailleurs. » Je sentais fortement la présence de ce lien unique qui s’établit presque toujours entre un enfant et son tout premier professeur de musique. J’adorais Lily Bach et je n’étais donc pas le plus mal placé pour comprendre cela.

 

Un mot sur Lily Bach : elle avait été l’assistante de Line Talluel au Conservatoire, une classe fameuse qui avait formé, avant la guerre, la grande Ginette Neveu ; et nous pouvons rappeler ici à quel point l’accident d’avion des Açores, qui coûta la vie à Ginette, toucha de près la famille Vatelot (elle était une fidèle de l’atelier de Marcel, le père d’Etienne). On se souvient du moment où l’on retrouva, avec les sentiments qu’on imagine, la tête du Stradivarius parmi les épouvantables débris éparpillés autour de l’épave.

 

Quand un vieil ami de mes grands-parents voulut m’offrir un beau violon, considérant que le petit « Mirecourt » de mes débuts avait fait son temps, Etienne me mit dans les mains un instrument qu’il aimait particulièrement : un joli violon bombé de Guersant, d’influence italienne, mais qui entrait dans la catégorie bien connue des « vieux Paris » (école française du XVIIIème siècle). Il l’appréciait tellement qu’il me l’emprunta plus tard pour le photographier sous tous ses angles afin de le faire figurer dans un livre sur la lutherie française. C’est dire qu’il m’avait gâté et il ne fait pas de doute que l’affection pour Lily Bach avait joué son rôle dans cette affaire. Cependant, j’ai pris conscience aussi du fait que, par-delà cette relation, Vatelot se préoccupait de fournir de bons instruments, à des prix abordables, aux jeunes musiciens ; et Dieu sait que je ne fus pas le seul à bénéficier de cette attention particulière. Ce point, en effet, a été souligné maintes fois, mais il convient d’insister, car – est-il besoin de le dire ? – la Maison Vatelot, dont le prestige, déjà, était planétaire, possédait ou voyait défiler chez elle les instruments à cordes les plus précieux. La nécessité de conseiller et d’accompagner les jeunes sans grands moyens dans des choix importants et difficiles s’imposait donc comme une tâche essentielle. Nous savons qu’elle est devenue plus que jamais nécessaire de nos jours.

 

C’est encore vers Etienne que je me tournai, des années plus tard, pour établir le certificat d’un beau « Scarampella » et aujourd’hui je ne peux que ressentir une réelle émotion quand son successeur Jean-Jacques Rampal, m’accueille chaleureusement pour prendre soin de mon « Vuillaume », poursuivant ainsi une histoire vieille désormais, pour ce qui me concerne, d’un demi-siècle.

 

Je crois avoir partagé avec Etienne Vatelot, et aussi avec Jean-Jacques, une sensibilité aux notions de filiation et de transmission d’un savoir – en l’occurrence, dans nos métiers de luthier ou de musiciens –  d’un savoir-faire. Elles étaient presque palpables quand Etienne parlait de la renaissance de Mirecourt, de ce creuset incomparable de la lutherie française qu’il avait contribué à faire revivre ; et je ne peux, aujourd’hui, faire une visite dans cette petite cité vosgienne sans avoir une pensée pour lui. Il en parlait avec les mêmes accents que lorsqu’il évoquait son père et le passage de relais transgénérationnel convoquait le souvenir des grandes familles d’artistes du passé, de l’aspect dynastique qui s’attache à leur mémoire, qu’il s’agisse des peintres, des musiciens, de tous ces magnifiques artisans, dans des domaines divers, qui ont tissé, jour après jour, la trame de l’histoire des arts.

 

On le sait, Etienne Vatelot se distinguait par ses talents de conteur. Il adorait raconter, et les mille anecdotes qu’il rapportait, en privé ou devant micro ou caméra, donnaient à entendre, souvent de manière extrêmement pittoresque, la lecture d’une sorte de gazette de la vie musicale. Les saynètes pouvaient aussi être touchantes et intéressantes. En effet, le lien privilégié avec les instrumentistes dépassait un cadre froidement professionnel, et l’échange des confidences s’apparentait, dans bien des cas, à la poursuite en commun d’un idéal artistique, c’est-à-dire, en l’occurrence, d’un approfondissement de la recherche sonore, non pas envisagée comme une matière en soi, mais comme un agent actif dans la traduction des aspirations essentielles. Vatelot confiait, avec une bonne dose d’humour, que le dialogue virait parfois à la séance de psychanalyse ! Et plus d’une fois il avait eu le sentiment qu’il devenait un médecin, véritable accoucheur des âmes ! ou, à tout le moins, auditeur attentionné des états d’âme ! Il connaissait la fragilité des musiciens (et aussi parfois leur narcissisme et leurs caprices !) Il les voyait pénétrer dans l’antre du luthier comme s’ils allaient consulter un sorcier, détenteur de secrets très anciens, et donc l’aura était amplifiée par le parfum de légende qui entoure la famille des violons. Le virtuose en mal de confiance était alors comme un enfant superstitieux devant le magicien dont il attendait tout, à commencer par une voix puissante, capable de porter loin ses ambitions ! Etienne possédait le bon sens et la lucidité nécessaires pour ne pas abuser de la situation, c’est à dire jouer les gourous de la profession ; et les histoires ou historiettes qu’il avait tant de plaisir à relater démystifiaient d’emblée la fonction quelque peu sacralisée du chirurgien des instruments.

 

Pour autant, son aide, y compris sur un plan psychologique et affectif, était réelle, car il possédait au plus haut point le don de l’amitié, et il n’est pas douteux qu’il avait su nouer des relations de totale confiance avec nombre d’artistes – je pense en particulier aux liens avec Isaac Stern – qui ont contribué à créer une profonde complicité dans la recherche jamais achevée de la projection sonore d’un discours personnel.

 

Depuis la fin des années 1960, qui ont vu l’essor de la télévision et de la mondialisation des échanges, le rôle de grand « consultant » prenait dans la vie d’Etienne une place de plus en plus envahissante, qui a dû – on peut l’imaginer – en agacer plus d’un ! On était loin de la silhouette du bon ouvrier penché humblement sur son établi et sculptant avec une infinie patience le précieux objet appelé à devenir le tabernacle de tous les rêves. Le charme et l’élégance de l’homme, ainsi que ses indéniables facilités d’éloquence, en faisaient un invité recherché sur tous les plateaux de radio ou de télévision.

 

Nous étions entrés dans ce qu’on a appelé « les années fric », les décennies 70-80, les « années Karajan », si l’on veut, où l’art savant, à défaut de pouvoir concurrencer les progrès extravagants de l’industrie de la musique commerciale, se vengeait en se flattant d’être un produit de luxe, un agent fiable et efficace de distinction sociale. Et l’on ne se souciait guère, alors, de savoir si l’on ne trahissait pas au passage ce qu’un Beethoven ou un Schubert nous avaient légué en héritage. A titre d’exemple, un soliste digne de ce nom se devait de « rouler » sur Stradivarius comme, en Formule 1, on roulait sur Ferrari ! Question d’image, disait-on. J’ai entendu personnellement un chef d’orchestre réputé s’exprimer ainsi, en employant très précisément ce vocabulaire plein de poésie… Le marché de l’art s’enflammait et les instruments de musique « historiques » suivaient la courbe ascendante à une vitesse inconnue auparavant. Les « stars » de la musique classique, ainsi que les instruments hors de prix qu’ils donnaient à contempler, trouvaient un relais naturel à leur passage au « Grand Echiquier » dans une presse spécialisée de plus en plus « people » (même si le mot n’avait pas encore été inventé) et de moins en moins analytique de la chose musicale. Si le phénomène d’embourgeoisement des formes les plus hautes de la musique n’est pas nouveau, force est de constater qu’il a connu dans ces années-là une vigueur remarquable avec, le plus souvent, un affichage du seul critère retenu par l’esthétique du « nouveau riche » : la somptuosité. Un instrument, comme une voix ou un orchestre, devait être avant tout somptueux, opulent et imposer le primat du timbre sur le discours, de la matière du son sur le sens dont il est porteur. On rivalisait d’ingéniosité dans les nouvelles technologies d’enregistrement et de restitution du son pour répondre aux amateurs de plus en plus exigeants des chaînes « haute-fidélité ».

 

J’évoque ces phénomènes de mode avec ironie, mais je confesse volontiers que je ne suis pas en pleine contradiction avec moi-même, puisque j’ai toujours défendu l’idée qu’un violoniste doit être un amoureux du son, un gourmand ou un gourmet de la sonorité ! On aura compris que, par-delà les questions d’ordre proprement artistique, discutables à l’infini, mon propos s’attache surtout à décrire une sociologie musicale en pleine transformation, et dont chaque composante a subi les effets.

 

Il était inévitable que le monde de la lutherie soit emporté dans un mouvement spéculatif aux perspectives surmultipliées, par la nature même du « produit » qu’il propose, rare dans son essence et de plus en plus recherché à l’échelle du globe, y compris comme objet de placement. Les experts et leurs figures de proue, Vatelot à Paris, Jacques Français à New York, Charles Beare à Londres – autant le dire sans précautions de langage – soudain n’avaient plus bonne presse. On les rendait responsables de toutes les dérives, quand on ne les soupçonnait pas d’organiser eux-mêmes la fluctuation de cours et de s’entendre, de façon quasi mafieuse, sur un partage du pouvoir dans le marigot du marché de l’art.

 

Tout le monde s’accorde sur le fait que Vatelot était, dans cet univers en perte de repères, une sorte de juge de paix, sans compromis avec les principes acquis dans l’enfance, et prompt à corriger les abus, les indélicatesses ou les malhonnêtetés ; et cette rectitude dans l’ordre de l’éthique est une composante essentielle, au même titre que ses capacités d’expertise, du respect qu’il inspirait.

 

Je lui avais fait part de mon sentiment horrifié à l’idée que le monde du violon, notre monde, devienne un terrain de jeu pour milliardaires et financiers de tous poils, voire de virtuoses plus acides de clinquant que de bravoure au sens où l’entendaient les Anciens. Propos gauchiste, naïf, romantique ? Je ne sais comment il a accueilli ma diatribe, mais il m’a écouté avec patience ; et puis il m’a donné à comprendre qu’il n’avait pas oublié Lily Bach, courant tout Paris, pendant la guerre, pour donner des leçons chichement payées… mais que tout était bon pour servir la cause : celle de l’avenir du métier. Il n’était pas dupe d’une fonction de « communiquant » (encore un mot qui n’existait pas à l’époque) sachant utiliser la publicité, voire le snobisme, pour atteindre cet objectif. Et c’est ainsi que la caisse de résonance médiatique, dont il savait jouer à merveille, a pu servir son dessein ; la notoriété et le feu des projecteurs étant les ingrédients dont raffolent les mécènes, mais aussi les hauts responsables des pouvoirs publics. Après tout, les plus grands artistes florentins n’ont pas agi différemment dans leurs relations avec les Médicis…

 

Je préférais, pour ma part, le voir délaisser son personnage de consultant ou d’expert, et le voir revêtir son « bleu de travail », c’est-à-dire la tunique blanche du luthier. Les talents du conteur, à ce moment-là, étaient concentrés sur l’objet – en l’occurrence, un jour un beau violoncelle qu’il venait d’achever – dont il magnifiait chaque détail par le commentaire. Noblesse du métier, noblesse du discours sur le métier, expression d’une passion exclusive qui avait fixé la tâche de toute une vie. C’est l’image que je veux garder et, en vérité, c’est bien celle qui est restée dans les mémoires.

 

 

 

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Etienne Vatelot, extraits d'interviews, Hommage à un très grand luthier.
Radioscopie du 28 octobre 1975 : Etienne Vatelot.



 

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