Ginette NEVEU
(1919 – 1949)

Ginette Neveu
Ginette Neveu
( photo Pathé-Marconi, coll. DHM ) DR

 

Un Constellation de la même époque que celui qui s'est abîmé aux Açores. Cliquez pour voir un grand format d'un des plus beaux avions de tous les temps.
Le Constellation immatriculé BAZN
était identique à celui-ci
( Ce document provient du site Internet d'Air France. Les droits de reproduction sont réservés et strictement limités. ) DR

Le 28 octobre 1949, aux Açores, vers 02h50, l'avion Lockheed Constellation (L-749-79-46) de la Compagnie Air-France, qui avait décollé de l'Aéroport d'Orly à 20 h 05 pour New York avec 11 membres d'équipage et 37 passagers, s'écrase sur l'île de São Miguel, tuant les 48 personnes à bord. Parmi les victimes figurent le boxeur Marcel Cerdan parti retrouver Edith Piaf en tournée aux Etats-Unis, la violoniste Ginette Neveu et son frère, le pianiste Jean Neveu qui devaient tous deux débuter une tournée de concerts à Saint-Louis, ainsi que le peintre, illustrateur de mode et décorateur Bernard Boutet de Monvel. Huit jours plus tôt, le 20 octobre, elle avait donné son dernier récital à Paris, Salle Pleyel, avec la Sonate en ré majeur d'Haendel, la Chaconne de Bach, la 3e Sonate de Brahms, Nocturne et Tarentelle de Szymanowski, la Pièce en forme de Habanera et Tzigane de Ravel (Fichier sonore: enregistrement de 1946, parution posthume en 1950, Audio lecteur Windows Media Tzigane de Ravel et Nocturne n°20 de Chopin, Ginette et Jean Neveu, La Voix de son Maître DB 6907, 2 disques 78 tours). Le critique musical Martial Douël écrivait alors :

"Ginette Neveu, que ses débuts au violon classèrent si brillamment jadis parmi nos jeunes prodiges, s'affirme aujourd'hui comme l'un des meilleurs champions de notre école française, et confirme de récents succès à l'étranger par des succès parisiens qui témoignent de sa classe toujours grandissante et mettent en valeur, du même coup, le talent de pianiste de son frère Jean Neveu. On n'a sans doute pas oublié le récital qu'elle donna chez Gaveau en mars 1946 ; celui qu'elle vient de donner lui a valu de nouveaux lauriers, dans une Sonate de Brahms, traduite avec autant de véhémence que de charme, et, ce qui n'est pas moins remarquable, dans la terrible Chaconne pour violon seul de Bach, où elle fut inimitable d'émotion autant que d'autorité."

Et peu après, au lendemain de sa mort (29 octobre), Bernard Gavoty ajoutait "Ceux qui ont entendu le Concerto de Brahms ou la Sonate de Franck par Ginette Neveu ont, pour longtemps, la nostalgie des sommets où elle entraînait ses auditeurs."

Enfant prodige, qui va bientôt rafler la première place à David Oïstrakh au Concours Wieniawski de Varsovie, Ginette Neveu est née à Paris le 11 août 1919. Petite-nièce de l'organiste et compositeur Widor, son père est un bon violoniste amateur, mais c'est sa mère, née Marie-Jeanne Ronzé, directrice à Paris d'un cours de violon, qui lui donne ses premières leçons dès l'âge de 5 ans. Elle a tout juste sept ans lorsqu'elle interprète en 1926, Salle Gaveau à Paris, le Concerto en sol mineur de Max Bruch avec l'Orchestre des Concerts Colonne placé sous la direction de Gabriel Pierné. Elève ensuite de Line Talluel à l'Ecole supérieure de musique et de déclamation de la rue du Faubourg Poissonnière, elle remporte là en 1929, à 9 ans, le 1er Prix, et la même année le Prix d'honneur de la Ville de Paris. Malgré son jeune âge, elle possède déjà un vaste répertoire avec, entre autres œuvres, le Concerto en fa de Lalo, celui de Vieuxtemps, de Mendelssohn, de Nordini, de Bruch et les Variations de Tartini-Leclair qu'elle interprète en concerts… Entrée au Conservatoire en octobre de l'année suivante, dans la classe de Jules Boucherit, elle décroche 8 mois plus tard (juin 1931) le 1er Prix avec une Fantaisie de Philippe Gaubert. Elle est alors âgée de 11 ans et 10 mois, dépassant ainsi le record détenu par Wieniawski depuis 1846 (11 ans et 11 mois). Elle devient ensuite élève de Nadia Boulanger pour la composition et à l'âge de 14 ans compose un Concerto avec orchestre, un Caprice et trois Sonates pour violon seul. A partir de 1933, elle perfectionne son jeu auprès de Carl Flesch, après avoir pris des cours d'interprétation auprès de Jacques Thibaud à l'Ecole Normale de Musique et reçu des conseils de Georges Enesco. Déjà remarquée au Concours de Vienne en 1931 avec une mention d'honneur, elle se présente en mars 1935 au Concours international Wieniawski et y remporte le 1er prix interprétant magistralement la Chaconne, l'Etude, la Polonaise, la Tarentelle et Tzigane. Débute alors une carrière internationale qui la conduit à travers toute l'Europe (Pologne, Allemagne, Union soviétique), ainsi qu'en 1937 en Amérique du Nord (Etats-Unis, Canada) où elle se produit en duo avec le pianiste Rudolf Serkin. A la veille de la guerre, en 1939, elle enregistre pour EMI à Berlin – elle a été recommandée à la firme par Karajan – la Sonate pour violon et piano en mi bémol majeur, op. 18, de Richard Strauss, avec Gustaf Beck au piano. Mais la guerre met un terme provisoire à ses séances d'enregistrement et à ses tournées mondiales. Restée en France sous l'occupation, elle réduit considérablement ses activités, ne se produisant plus qu'occasionnellement, notamment en 1941 avec le Concerto de Beethoven, sous la direction de Paul Paray, le 21 juin 1943, Salle Gaveau, pour la création de la Sonate pour violon et piano de Francis Poulenc (avec l'auteur au piano), au bénéfice des écrivains et musiciens emprisonnés, et en 1944, à Bordeaux pour la création du Concerto pour violon du compositeur espagnol Federico Elizade.

La stèle sur le lieu de l'accident, aux Açores. Photo BRUNO CHAIX, Panoramio. Cliquez pour voir le grand format.
La stèle sur le lieu de l'accident, aux Açores.
( Photo Bruno Chaix, sur Panoramio, avec son aimable autorisation. ) DR

Au lendemain des hostilités, Ginette Neveu reprend sa carrière mondiale et séjourne un temps à Londres où elle continue sa collaboration avec EMI. Elle grave en 1945 : le Concerto pour violon et orchestre en ré mineur, op. 47, de Sibelius avec l'Orchestre Philharmonique de Londres dirigé par Walter Susskind, puis en 1946 : le Concerto pour violon et orchestre en ré majeur, op. 77, de Brahms avec le même orchestre conduit par Issay Dobrowen, le Poème, pour violon et orchestre, op. 25 d'Ernest Chausson avec la même formation, la Pièce en forme de Habanera de Ravel, avec son frère, Jean Neveu, au piano, les Quatre Pièces, op. 17, de Josef Suk, avec le même, Tzigane de Ravel, toujours en compagnie de son frère. Plus tard, en 1948, à nouveau chez EMI, elle enregistre aux côtés de son frère la Sonate pour violon et piano en sol mineur de Debussy. On lui devra encore une seconde version du Concerto de Brahms avec l'Orchestre symphonique de Hambourg, dirigé par Hans Schmidt-Isserstedt, et, en 1949 à Baden-Baden, l'enregistrement public du Concerto de Beethoven avec le chef Hans Osbaud. En 1947, elle joue en Amérique du Sud, ainsi qu'à Boston et New York, et, les années suivantes, elle remporte un véritable triomphe aux Etats-Unis avec une tournée d'une soixantaine de concerts dans plus de vingt villes entre le 15 octobre 1948 et le 26 janvier 1949. C'est Charles Münch, l'un de ses grands admirateurs, qui l'avait aidé à organiser ses tournées sur le continent américain.

En septembre 1949, Ginette Neveu est au Festival d'Edimbourg. Elle joue là le Concerto de Sibelius avec l'Orchestre de la Société des Concerts sous la conduite d'André Cluytens. Le 20 octobre 1949, le public de la Salle Pleyel acclame longuement cette grande artiste, une des gloires de l'Ecole française de violon, qui, sans le savoir vient de jouer son ultime concert. On la classe alors au tout premier rang des virtuoses mondiaux de l'époque, aux côtés des Heifetz, Milstein et Menuhin. Huit jours plus tard, à l'âge de 30 ans, elle disparaît dans cette catastrophe aérienne des Açores. Ses deux violons, un Omobomo Stradivarius (un fils de Stradivarius) et un Giovanni-Battista Guadagnini, sur lesquels veillait le luthier parisien Marcel Vatelot, furent brisés dans l'accident. Seuls furent retrouvés l'étui des instruments contenant deux archets, l'un de Hill & Son (Londres), l'autre brisé, ainsi que la volute du Guadagnini que le Consul de France de Lisbonne, rendu sur place lors de l'accident, avait découvert entre les mains d'un pécheur et qu'il remit par la suite au pianiste Bernard Ringeissen. Concernant le Stradivarius un doute subsiste depuis : peu après les faits un paysan habitant dans la région concernée fut aperçu gratouillant sur un violon mais aucune investigation ne fut alors entreprise pour en vérifier l'origine!

Sa famille doit en outre surmonter une seconde épreuve des plus douloureuses. Elle est en effet intriguée par le corps qui avait été rapatrié à Paris, présenté comme celui de leur fille : les doigts portent des ongles très longs, ce qui est incompatible avec ceux d'une violoniste. Des analyses plus poussées sont alors entreprises par les médecins légistes de l'Institut médico-légal et une enquête ouverte auprès des services de Police. Un mois plus tard, fin novembre, le corps d'une autre victime du même accident (Amélie Ringler), enterrée dans le cimetière de Bantzenheim (Haut-Rhin), est exhumé et après comparaisons et reconnaissance par la famille (le 28 novembre), il s'avère que c'est bien celui de Ginette Neveu. Elle est alors inhumée au Cimetière du Père-Lachaise (11e division) où elle repose encore de nos jours.

"Virtuose à la précision étonnante, Ginette Neveu avait pour alliées une maîtrise absolue du vibrato, en même temps qu'une grande précision de son coup d'archet, qui fécondaient une vision extrêmement personnelle, très libre et pourtant parfaitement respectueuse du texte." [J.-V. Richard]. Heureusement, comme le soulignait Gabriel Bender au lendemain de sa disparition, ses disques perpétuent ainsi le "souvenir ému de sa personne et de son exceptionnel talent." On trouve effet actuellement sur le marché, plusieurs rééditions de ses enregistrements, la plus récente (septembre 2012) étant le Concerto de Brahms, enregistré autrefois à Hambourg le 3 mai 1948 (Acanta).

On doit aussi à Ginette Neveu les doigtés de la Sonate pour violon seul d'Arthur Honegger (Salabert, 1948). Ajoutons enfin qu'en 1952 Marie-Jeanne Ronze-Neveu a publié un ouvrage sur sa fille, intitulé Ginette Neveu, la fulgurante carrière d'une grande artiste (éd. Pierre Horay), précieux témoignage, hélas, épuisé depuis longtemps.

Denis Havard de la Montagne

 

TOUTE LA MUSIQUE EN DEUIL
ADIEU A GINETTE ET JEAN NEVEU

par Jacques Feschotte

Il semble, décidément, que la fatalité aérienne ait une sorte de tragique prédilection pour les porteurs du message musical. Après von Hoesslin et Mme von Hoesslin, après Claude Crussard et le groupe d' «Ars Rediviva», après Grâce Moore et Jean-Loup Peltier1, voici que Ginette Neveu et son frère Jean disparaissent à leur tour dans une de ces catastrophes aussi imprévisibles que mystérieuses, et qui frappent à la fois d'une grande douleur et d'une stupeur indicible. Tout cela en quelques semestres à peine, hélas !

L'annonce de la mort de Ginette et de Jean Neveu a provoqué, chez tous ceux qui les admiraient et les aimaient, un déchirement qui ne peut s'exprimer. Que de larmes ont coulé et coulent encore! Huit jours à peine étaient passés depuis la dernière — et triomphale — apparition de Ginette Neveu et de son frère, salle Pleyel ; six semaines plus tôt, avant Edimbourg, c'était leur concert au théâtre Sarah-Bernhardt. Ainsi, nous avions retrouvé, dans la plénitude d'un talent étonnamment riche, celle qui s'était, dès son enfance, placée au premier rang des grands violonistes actuels. Elle unissait, de façon aussi rare que saisissante, une ampleur de son et une autorité viriles à une puissance de tendresse toute féminine. Cette grande jeune femme, dont le teint mat était souligné encore par la blancheur de la longue robe qu'elle avait coutume de porter pour jouer en public, dégageait une impression de passion pour son art qui marquait ses interprétations du sceau essentiel. Elle apportait au service des chefs-d'œuvre, cette humilité fervente qu'un Enesco et un Cortot considèrent comme le signe même du véritable artiste. Et lorsqu'elle parlait, avec sa voix sombrée, toute chargée d'ardeur, des maîtres qu'elle aimait, avec cet éclectisme lui aussi indispensable aux grands interprètes, elle vivait ce même désir, cette même volonté de convaincre, de faire partager sa foi, que lorsqu'elle s'exprimait par son violon. Bach, Haendel, Beethoven, Schumann, Brahms, Franck... Mais elle jouait aussi admirablement nos grands modernes : Debussy, Fauré, Ravel, etc... De Sarasate à Szymanowski, toute la littérature de l'archet lui était devenue familière.

Son frère Jean, pianiste de haute valeur et musicien d'élite, travaillait avec elle depuis de longues années : d'où, dans leurs exécutions, cette intensité d'équilibre qui donnait l'impression d'atteindre au parfait. Tous deux, tant de fois, avaient parcouru les routes du ciel, survolé les océans et les hauts sommets ! Une image, aujourd'hui tout assombrie de deuil, prise à l'instant de leur départ, les montre souriant avec confiance, aux côtés du malheureux Cerdan... Du moins n'ont-ils pas connu l'angoisse de l'agonie : Ginette Neveu, Jean Neveu, et aussi ce violon qui était comme la voix même de celle qui ne s'en séparait jamais, se sont évanouis dans la même flamme, sur une cime. Et c'est ainsi que notre piété fidèle et notre admiration endeuillée les situent pour jamais : dans la clarté, en plein ciel.

(in Images musicales, 4 novembre 1949)
coll. D.H.M. (DR.)

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1) Note de la rédaction de Musica et Memoria : le chef d'orchestre et compositeur allemand Franz von Hoesselin, né à Munich le 31 décembre 1885, directeur général de la musique à Munich de l'Opéra de Breslau (1932), perdit la vie en même temps que son épouse la cantatrice Erna Liebenthal dans un accident d'avion survenu le 25 septembre 1946 au large de Perpignan. Concernant Claude Crussard et son ensemble "Ars Rediviva", disparus le 1er février 1947 dans un crash aérien au Portugal, se reporter à la page consacrée à Bernard Coqueret. Quant à la soprano américaine Grace Moore, née le 5 décembre 1901 à Copenhague, qui fut l'un des membres les plus populaires du Met de New York dans les années trente, elle périt à son tour dans un accident d'avion arrivé à l'aéroport de Copenhague, le 26 janvier 1947, en même temps que son pianiste accompagnateur pour sa tournée européenne, le Français Jean-Loup Peltier, alors âgé de 23 ans, 1er Prix du Conservatoire en 1944. Ajoutons à cette liste macabre, le nom du grand violoniste français Jacques Thibaud, né le 27 septembre 1880 à Bordeaux, entre autres fondateur en 1943 du célèbre concours d'exécution musicale avec Marguerite Long, qui mourut lui aussi dans un accident d'avion près de Barcelonnette le 1er septembre 1953! [ Retour ]

Photo © Marie-France Chatelais, 2012 (D.R.)
Photo © Marie-France Chatelais, 2012 (D.R.)
Photo © Marie-France Chatelais, 2012 (D.R.)
La tombe de Ginette et Jean Neveu, au cimetière du Père Lachaise à Paris.
( Photos Marie-France Chatelais, 24 oct. 2012. DR )

 


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