BERNARD COQUERET
(1921 – 1947)

DERNIERS SOUVENIRS!

par Jean-Jacques BROTHIER (1947)

Bernard Coqueret
Bernard Coqueret
( photo X..., coll. DHM ) DR

 

C'est avec une tristesse profonde et dans un état d'abandon extrême que je lègue ces quelques lignes au souvenir de cet artiste, de cet ami si proche de moi que nous devions être frères pour le restant de nos jours. Et pour que ces lignes soient écrites en toute impartialité, je m'efforcerai de taire tout sentiment du proche parent que j'étais pour lui, pour ne laisser place qu'à l'admiration d'un de ses amis.

Lorsque le 1er février 1947, l'avion Paris-Lisbonne devait l'emporter avec sa femme, Bernard Coqueret se trouvait, à 26 ans, en plein essor, prêt à s'épanouir et à ne vivre que la Beauté et l'Infini.

Né de la plus grande simplicité, la jeunesse a été pour lui synonyme de travail, peine et maladie ; il me disait encore quelque temps avant son départ pour le Portugal : "J'ai passé les vingt-cinq premières années de ma vie à savoir de quelle fécondité étaient le travail et la souffrance ; car c'est ce travail et cette souffrance incessante qui m'ont donné cette force que j'ai aujourd'hui et qui m'ont procuré pour toute la vie, une joie qu'aucune autre ne peut égaler."

Dès l'âge de 15 ans, en effet, en marge de ses classes de solfège, de violon et d'harmonie, il s'adonnait avec intensité à la composition, sa Suite en ré et son Ouverture pour une opérette imaginaire datent de 1937. Sans relâche, il travaille ; termine très tôt ses classes de solfège et d'harmonie, compose trois Sonates, une Rhapsodie, une Suite Espagnole, deux Suites pour orchestre à cordes, un grand choix de pièces pour piano, violon ou violoncelle et, en 1943, après avoir été poursuivi tout le long de ses classes par la maladie, il remportait son premier prix de violon au Conservatoire.

Lui-même n'indiquait-il pas quel était ce don de musicien lorsqu'il me disait :

"De ma vie, je n'ai pour ainsi dire jamais travaillé mon violon ; dès que je l'eus dans les mains, tout petit, je jouais ce qui me venait à la tête, car le seul travail qui m'absorbait, c'était ma direction d'orchestre..."

Et c'est, en effet, le seul but qu'il poursuivait depuis toujours : dès son plus jeune âge, il avait senti cette attraction se préciser, lorsqu'il jouait comme violon aux Concerts Gaston Poulet, plus encore lorsqu'il fut aux Concerts Colonne, c'était le chef, et Paul Paray, tout spécialement, qui l'exaltait dans son idéal et son enthousiasme.

C'est au début de cette guerre qu'il devait entrer en contact avec cette autre artiste, Monique Brothier, d'une nature extraordinaire et d'une personnalité si intense, qu'elle remportait, en 1939, son prix de violon au Conservatoire à l'âge de 15 ans, mais que la maladie trois années plus tard, au plein essor de sa vie, devait paralyser jusqu'à son départ pour le Portugal et la retenir dans un cloisonnement stérile, hors de toute activité musicale.

Ces deux natures si fortes et si belles ne pouvaient que s'unir pour un travail commun, pour la réalisation complète de l'un et de l'autre, et au milieu des difficultés les plus apres, ils se mariaient dans la plus stricte intimité, dans la petite chapelle de l'Eglise Saint-Laurent, le 23 janvier 1945.

Et depuis, n'ayant d'autre but que de sauver celle qui était l'âme de sa vie et de son art, il acceptait toutes les humiliations jusqu'à la vraie misère, qui fait mal et qui retire les amis, avec une force heureuse que je ne connaissais que chez lui. Il s'adonnait malgré tout avec autant d'intensité à la composition — ses accès de maladie fréquente lui permettaient de donner un peu libre cours à une inspiration comprimée par la vie sociale — ainsi, il écrivait un Trio pour cordes, dont une première audition donnée à Saint-Germain lui valait l'enthousiasme du public ; il achevait une œuvre intitulée Suite pour Monique et ces derniers temps, il réalisait ce qui devait être la base de son école, un Concerto pour violon et orchestre qui marquait le rétablissement de sa femme dans le monde musical et sa prise définitive de la baguette ; au mois de juin 1945, en effet, il dirigeait déjà à Paris un Festival Mozart qui lui apportait le succès...

Après avoir fait une tournée en Angleterre avec le groupe "Ars Rediviva", animé par Claude Crussard, qui devait périr avec eux, ils partaient avec ce même groupe de musiciens éminents et jeunes pour une série de concerts au Portugal, aux Iles Madère, "pour le pays féerique..." selon leurs propres termes. Mais leur destinée devait les conduire beaucoup plus haut, beaucoup plus loin.

Leur pureté les a arrachés de cette terre. Ils nous ont quittés pleins de joie, ayant acquis durant leur vie ce qui était indispensable pour leur propre réalisation et pour leur liberté.

(Images musicales, n° 63)

 

 

NDLR : C'est dans l'accident d'avion Paris-Lisbonne, arrivé le 1er février 1947 au dessus de Cintra (Portugal) que périrent Bernard Coqueret avec 14 autres personnes. Huit musiciens figuraient parmi les victimes, tous membres de l'Ensemble de musique ancienne "Ars Rediviva" de Paris :

DC-3 en service cehz Air-France de 1946 à 1959.
C'est dans un DC3 identique à celui-ci que sont disparus les membres de "Ars Rediviva".
France DC3, photo X... )

- Claude Crussard (née en 1893), pianiste, claveciniste et chef d'orchestre, fondatrice en 1935 et chef de l'Ensemble, musicologue, pionnière du renouveau baroque en France,

- Bernard Coqueret (né en 1921), violoniste (ancien élève de Claude Touche au Conservatoire de Paris), chef d'orchestre, compositeur.

- Monique Coqueret, née Brothier, épouse du précédent, violon, sœur de Jean-Jacques Brothier (1927-1979), conférencier aux JMF, metteur en scène, musicologue. Nièce et neveu de la cantatrice Yvonne Brothier (1889-1967).

- Edmée Ortmans-Bach, violon,

- Sonia Lovis-Lhuissier, violon,

- Dominique Blot (née en 1912), violon solo,

- Jacqueline Alliaume-Pariot, violoncelle, et également membre du "Quintette Chailley-Richez",

- Monique Fournery-Deshays, flûte,

ainsi que Claire Crussard, cousine de Claude Crussard et secrétaire de l'Ensemble.

Tous les membres de "Ars Rediviva" furent ainsi décimés dans cette catastrophe, excepté le flûtiste Fernand Caratgé : retenu à l'Opéra-Comique, il avait cédé sa place à Monique Fournery-Deshays ! Ancien élève de Philippe Gaubert au Conservatoire de Paris, première flûte à l'Orchestre des Concerts Lamoureux et à celui de l'Opéra-Comique, il enseignera par la suite son instrument à l'Ecole Normale de Musique de Paris.


 


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