Souvenirs d'un musicien :
HENRI BUSSER ET L'ORGUE


Henri Busser en 1910
Musica, n° 98 )

C’est avec beaucoup d’émotion que nous publions ci-après un extrait des souvenirs d’un musicien que Joachim Havard de la Montagne vient d’écrire, sous le titre de " Mes longs chemins de musiciens ". Non encore publiés, ceux-ci nous entraînent dans un monde un peu en marge des carrières musicales habituelles où sont évoqués notamment de nombreuses anecdotes et des portraits d’artistes hors du commun... C’est le chapitre deux, intitulé " Pause en chemin ", que nous publions ici en avant première.

Février 1999 1

 

Après une bonne dizaine d'années professionnelles, je pouvais me faire une idée du monde des organistes et des maîtres de chapelle dans la mesure où chacun ne se cantonne pas dans sa tour d'ivoire, ce qui était encore le cas le plus répandu. Si l'on survole la longue Histoire de la Musique, on constate que jusqu'au milieu du XIXème siècle tous les compositeurs plus ou moins renommés ont été organistes ou maîtres de chapelle en France comme à l'étranger. Faut-il citer M.A. .Charpentier, Delalande, Rameau, Haëndel, J.S. Bach, Haydn, Mozart... Pour être équitable, il faut rappeler qu'aux XVIIème et XVIIIème siècles, la musique religieuse et la musique d'orgue occupaient la première place et que c'est seulement dans le dernier tiers du XVIIIème siècle que l'opéra, la musique symphonique et la musique de concert en général viendront les concurrencer.

C’est donc à partir du XIXème que l'orgue commence à se trouver dans cette tour d'ivoire évoquée à l'instant. N'oublions pas toutefois qu’avant de devenir célèbres, la majorité des grands compositeurs de la seconde moitié du XIXème siècle et du début du XXème ont été aussi organistes ou maîtres de chapelle: Gounod, Franck, Saint-Saëns, Fauré, d'Indy, Messager, Pierné, de Séverac, Bruckner, Mahler, Hindemith, Reger. On peut même s'étonner qu'un Debussy, un Ravel, un Bizet, qui n'étaient pas organistes, n'aient rien composé pour l'orgue. Le cas de Gabriel Fauré est un peu particulier : certes, il n'a pas composé de pièces d'orgue mais il fut maître de chapelle et organiste une grande partie de sa carrière (notamment à la Madeleine où je devais devenir son lointain successeur) et il a composé par ailleurs une quantité non négligeable de musique religieuse.

La formation même de ces musiciens était tout à fait orientée vers l'orgue et la musique religieuse et liturgique dans des écoles très "spécialisées" telles que l'Ecole Niedermeyer, la Schola Cantorum, l'Institut National des Jeunes Aveugles, plus tard l'Ecole César Franck. La classe d'orgue du Conservatoire National Supérieur de Paris avec successivement comme professeur Franck, Guilmant, Widor, Vierne, Gigout, Dupré faisait une place importante à l'accompagnement du chant grégorien et à l'improvisation sur des thèmes liturgiques.

Déjà, à la différence des siècles précédents, même de grands compositeurs, très vite après leur mort, ont été relégués dans les oubliettes de la musique parce que, précisément, ils étaient catalogués dans le monde des organistes. Encore cette tour d'ivoire ! En dehors du répertoire de l'orgue, joue-t-on souvent les œuvres orchestrales ou de musique de chambre des Widor, Guilmant, Vierne, Tournemire, Dupré, Demessieux, Falcinelli ? Un mélomane moyen connaît à peine ces noms! Un progrès toutefois semble s'annoncer puisque quelques enregistrements de ces compositeurs sortent peu à peu. Remarquons, en passant, qu'ils sont dus à des firmes allemandes et des ensembles allemands, suisses ou hollandais qui tirent de l'oubli ces vrais chefs d'œuvre.

Si Marcel Dupré fut au cours de son existence mondialement connu comme virtuose et comme improvisateur, est-il admissible qu'il ne soit pas reconnu ni plus souvent cité comme l'un de nos grands compositeurs? N'est-il pas désolant que, pour se limiter à un seul de ses chefs d'œuvre, sa sublime Symphonie pour orgue et orchestre ne soit pas aussi souvent jouée que l'admirable Troisième Symphonie également pour orgue et orchestre de Saint-Saëns?

J'ai pu constater que l'on se fait, ou que l'on se faisait, une idée erronée du personnage que représente l'organiste; on se l'imagine comme un être éminemment sérieux, posé, religieux. Là encore, l'image est fausse. Nombreux sont les organistes qui pourraient raconter quelques anecdotes ou mésaventures désopilantes dont ils furent les acteurs, parfois même à l'église. Saint-Saëns que l'on représente trop souvent comme un homme sévère, hautain, acariâtre, pouvait être follement gai et drôle. Emmanuel Fauré, fils de Gabriel, raconte qu'au sortir d'un dîner en compagnie de ses parents et de Saint-Saëns, leur grand ami considéré comme de la famille, celui-ci et son père ayant trouvé leurs hôtes trop sérieux et s'étant ennuyés toute la soirée, se mirent, sur le chemin du retour, à pousser des cris d'animaux pour se défouler! Le talentueux organiste de Notre-Dame de Genève, René Livron, me racontait qu'avec ses chanteurs il avait baptisé le café situé en face de l'église "à l'abri du sermon".

Non, les organistes n'engendraient pas la mélancolie! Mais l'orgue demeurait un instrument mystérieux, relégué le plus souvent tout en haut de l'église, dans une tribune mal éclairée : un amalgame a pu se créer entre l'orgue et l'organiste, lui-même trop modeste pour se montrer et se contentant de sa "solitude" apparente.

Ces dernières années les choses ont changé: l'orgue a bénéficié d'une vulgarisation bienvenue. L'instrument est devenu moins mystérieux, plus accessible, plus familier, notamment grâce au disque et à de nombreux récitals.

Cette heureuse vulgarisation a commencé à Paris avec Norbert Dufourcq et ses mémorables concerts d'orgue qu'il organisait et commentait au Palais de Chaillot où il invitait les plus grands virtuoses à se produire. Moins régulièrement et d'une manière moins spectaculaire, Guy Lambert faisait de même à la Salle Pleyel. L'exemple fut suivi en province. A Chaillot ou à Pleyel, le public voyait l'organiste sur la scène, la console étant mobile: pour beaucoup d'auditeurs ce fut une découverte. Mais actuellement à Paris, il n'y a plus de salle de concert pourvue d'un orgue, sauf à la Maison de la Radio. Celui de Chaillot est parti à Lyon, salle Maurice Ravel (la grande salle elle-même a été divisée); celui de Pleyel a été démoli ; celui de la salle Gaveau a été vendu à l'église de la commune de Saint-Saëns en Normandie: il n'en subsiste que la façade factice et simplement décorative. Il en va différemment fort heureusement en province et à l'étranger2. Là encore on peut remarquer un contraste étonnant : si l'orgue, il est vrai, est connu d'un public plus étendu, curieusement on appelle à tort orgue des instruments produisant sur trois ou quatre octaves des sons qui ne se révèlent que comme la caricature des sonorités de l'orgue véritable. Ces instruments insignifiants sont hélas répandus dans trop d’églises ; il existe pourtant des orgues de synthèse d'importance variable qui, à défaut d'un orgue à tuyaux, évoquent correctement le "Roi des instruments" et produisent des sonorités de qualité. Mieux encore, au-delà de l'électronique, l'orgue à ordinateur digital restitue d'une manière assez extraordinaire le son des vrais tuyaux d'orgue mémorisés dans un ordinateur. Ce procédé est adopté sur des instruments de toutes dimensions qui peuvent convenir à des églises réduites, à de petits budgets et à des modestes organistes amateurs car la qualité du son reste la même quelle que soit l'importance de l'instrument : seuls varient le nombre des claviers et des jeux et, par conséquent, la diversité des sonorités et la puissance.

Le public s'étant familiarisé avec l'orgue, de ce fait l'organiste est lui-même devenu plus familier au même titre que d'autres instrumentistes. La plupart des organistes se désintéressant de la pauvre liturgie actuelle se consacrent davantage aux récitals. En plus de ces récitals d'orgue, les concerts de musique religieuse avec chœur, l’orgue et souvent l'orchestre se sont multipliés dans les églises, l'organiste est donc présent et se confond avec les musiciens de l’orchestre qu’il côtoie volontiers sur un pied d’égalité.

Quant à la formation actuelle des organistes futurs, si on la compare à la formation d'autrefois, elle est bien différente mais florissante. Grâce à la multiplication des conservatoires de musique municipaux ou régionaux, les classes d'orgue sont devenues nombreuses (plus de soixante en France) : elles forment très correctement les futurs organistes amateurs ou professionnels et ont donc créé des postes de professeur. Parallèlement les leçons particulières ont peut-être diminué mais ces professeurs-organistes se découvrent une raison supplémentaire de sortir de l'isolement où se cantonnaient leurs aînés, se retrouvant au même rang que les autres instrumentistes enseignant dans l'établissement.

Le monde, la société évoluent rapidement depuis une quarantaine d’années : les mœurs changent. Il était normal que le "monde des organistes" se transformât aussi. Pour une grande part, on ne peut que s'en féliciter puisque le "Pape des instruments" comme disait Liszt, a étendu son règne, trouvant ainsi une compensation à son déclin ,bien provisoire, espérons-le, dans la liturgie.

La mise à l'écart des musiciens opérée par les responsables d'une certaine liturgie nouvelle dans nos églises a peut-être accentué cette indifférence de nos grands compositeurs actuels à l'égard de la liturgie catholique et de la musique d'église en général.

Sans vouloir trop prolonger cette "pause", ayant évoqué plus haut ces musiciens-organistes-compositeurs, je voudrais citer quelques organistes et maîtres de chapelle de talent qui, à partir du deuxième tiers de notre siècle, ont été totalement marginalisés dans le monde des musiciens. La profession déjà avait tendance à se replier sur elle-même et s'enfermer dans un ghetto. Ils ont été victimes de leur dévouement intégral, corps et âme, à leur profession, à l'église, à la liturgie que, par ailleurs, ils sortaient du mauvais goût envahissant.

Excellents musiciens, souvent très savants, imprégnés des valeurs liturgiques, ils ne composaient principalement que pour l'église. Trop modestes et ne vivant que pour leur art, méconnaissant les ficelles publicitaires, ils demeuraient ignorés du public, des critiques souvent trop snobs, des musicologues superficiels. Ils n'auront droit à aucune reconnaissance de la part de la hiérarchie catholique ni du clergé dont ils dépendaient: ceux-ci les oublieront bien vite, quand ils ne les combattront pas, lorsque surviendra le massacre généralisé de toute musique liturgique à la suite de la pitoyable déformation des réformes conciliaires.

Ces musiciens, quels sont-ils? J'en ai cité quelques-uns parmi ceux dont je programmais les œuvres en arrivant à Sainte-Marie-des Batignolles et que j'ai eu l'honneur de connaître vers la fin de leur carrière: Joseph Noyon, Henri Nibelle, Marc de Ranse, Henri Le François, Albert Alain, René Quignard, Georges Renard, Léon Saint-Réquier, Louis Perruchot, Achille Runner. D'autres encore, s'ils ont moins composé se sont entièrement dévoués à leur orgue ou à leur maîtrise: Joseph Samson, Paul Berthier, Fernand de La Tombelle, Armand Vivet, Jean de Valois, Jean Fellot, Marcel Courtonne, Georges Ibos, Joseph Bonnet.

Henri Busser, cl. Studio France-Presse, 1935 - Bibl. Nationale.
Henri BUSSER
en habit d'Académicien
( 1935 )
- Photo Studio France-Presse -

Avant la seconde guerre mondiale ces musiciens se regroupaient au sein d'un organisme très actif: l'Union des Maîtres de Chapelle et Organistes (U.M.C.O.). Fondée en 1912, l'U.M.C.O. eut jusqu'en 1937 Charle-Marie Widor pour président. C'est Henri Busser qui lui succéda. Cette association dépensa une activité florissante durant une trentaine d'années, allant jusqu'à organiser en 1937 un Congrès international de Musique Sacrée dans le cadre de l'Exposition Internationale Universelle qui se tenait à Paris. Près de mille congressistes se réunirent ainsi durant huit jours à l'Institut de France, au Pavillon Pontifical de l'Exposition, dans diverses églises à l'occasion de conférences, de concerts et d'offices religieux.

Hélas! cette U.M.C.O. devait s'assoupir quelques années après la guerre. En 1960, je constatais que les intérêts matériels des maîtres de chapelle et des organistes n'étaient plus défendus. Dépité contre l'état de léthargie dans lequel ceux-ci demeuraient, chacun dans sa tour d'ivoire, j'adressai une lettre-circulaire à une bonne centaine de collègues, mettant en cause l'immobilisme de l'U.M.C.O. et l'incompréhension manifestée par l'autorité diocésaine face à nos problèmes financiers. C'était un pavé dans la mare et un peu intrépide de ma part. Je reçus une quantité de réponses pleines de gratitude et d'encouragements. Loin de se formaliser, c'était une preuve d'intelligence, les membres du conseil de l’U.M.C.O. m'invitèrent à leur réunion afin que je leur expose mes projets. C'est ainsi que je fis connaissance de Henri Busser.

Dès notre premier contact, j'éprouvai pour ce grand maître une sympathie enthousiaste et j'eus l’impression que ce sentiment était réciproque. Durant plus de dix années, j’eus l’honneur et le grand plaisir de le rencontrer fréquemment, si bien que de vrais liens d'amitié se nouèrent entre nous; il avait pourtant près de soixante ans de plus que moi !

Lors de cette première rencontre à laquelle m'avait convié Henri Busser, rue Eugène Delacroix dans ce charmant hôtel particulier qu'il habitait encore, il y avait autour de lui, formant le conseil, de grands noms de la musique : Félix Raugel, Gaston Litaize, Amédée de Vallombrosa, Joseph Noyon... Après m'avoir écouté, Busser décida d'emblée de m'adjoindre au conseil en qualité de secrétaire aux côtés de François Tricot également présent. Le procédé n'était pas très démocratique ni conforme aux statuts. Mais qu'importe, c'était dans sa manière toute spontanée. Ma nomination devait être authentifiée plus tard lors des élections tout à fait régulières qui m'apportèrent le plus grand nombre de voix parmi les dix neuf candidats.

Nous accomplîmes, François Tricot et moi, un travail considérable auprès des membres de l’U.M.C.O. et surtout de l'Archevêché afin de réorganiser la profession et revaloriser le montant des rémunérations des maîtres de chapelles et des organistes. Au cours des années qui suivront l'application néfaste et malheureuse des réformes du Concile, surtout après mai 1968, nos entretiens avec les autorités diocésaines tourneront souvent en discussions épiques. Je faisais paraître des communiqués dans les journaux tels que Le Figaro et La Croix, destinés à faire connaître nos problèmes, puisque tout était remis alors à plat dans tous les corps de métier et toutes les professions. Je reçus de sévères lettres de réprimande de dignitaires ecclésiastiques, en particulier de Monseigneur Delarue que j'avais eu jadis comme professeur au collège et qui m'écrivit ne pas comprendre mon outrecuidance ! Je reçus aussi des soutiens réconfortants comme ceux de Bernard Gavoty et bien d'autres

Mais le mouvement était lancé. Lors d'une assemblée générale présidée par Henri Busser, salle Gabriel Fauré, au Conservatoire de la rue de Madrid, nous nous retrouvâmes plus de cent cinquante maîtres de chapelle ou organistes.

J'ai aussi le souvenir d'une audience que le Cardinal Veuillot, Archevêque de Paris, avait bien voulu accorder à Henri Busser, notre président. Il avait alors été convenu que je l'accompagnerais et le conduirais en voiture jusqu'à la rue Barbet de Jouy, au siège de l'Archevêché. Lorsque je me présentai chez Henri Busser qui habitait depuis peu avenue Kleber, celui-çi me dit:

"  Je suis vraiment mal en point, je ne peux pas sortir, mon petit La Montagne, allez à ce rendez-vous à ma place ; vous me représenterez. "

J’obtempérai mais j'étais dans mes petits souliers bien que, je ne l'avais pas oublié, Monseigneur Veuillot me connût m'ayant eu jadis comme élève au collège bien avant d’être évêque. Mais, depuis il avait pris "du galon" ! Après m'avoir fait patienter quelques minutes dans un salon, le Cardinal sortit de son bureau afin d'y faire entrer, pensait-il, un célèbre et respectable Maître de quatre-vingt-quinze printemps. Tête du Cardinal, qui ne put cacher sa surprise:

"  Que faites-vous là ? " s'exclama-t-il, m'ayant reconnu, moi son ancien élève, jeune freluquet de trente-sept ou trente-huit ans! Je dus balbutier quelques explications et l'entretien se déroula très cordialement non sans évoquer quelques souvenirs de collège.

Henri Busser était étonnant de jeunesse. Je ne sais si c'était sa devise qui favorisait chez lui cet éternel enthousiasme et cette gaité : " Musica me juvat, me delectat "3. Il l'avait fait graver sur son épée d'académicien. Membre de l'Institut depuis 1938, il avait été élu Président de l’Académie des Beaux-Arts de 1947 à 1958. Il ne cherchait jamais à nous en imposer avec ses titres prestigieux et cette carrière hors du commun qu'il avait accomplie : Grand Prix de Rome dès 1893 ( il n'avait que vingt et un ans), chef d'orchestre à l'Opéra-comique puis à l'Opéra, directeur de l'Opéra-comique, professeur de contrepoint puis de composition au Conservatoire National Supérieur, auteur de quantité d'ouvrages, Commandeur de la Légion d'Honneur. Ses élèves de composition, dont bon nombre étaient devenus à leur tour Grand Prix de Rome, lui gardaient un indéfectible attachement. Cela allait de Henri Dutilleux à Claude Delvincourt en passant par Gaston Litaize, Alfred Desenclos, Rolande Falcinelli, Jeanne Demessieux, Robert Gallois Montbrun, Jean-Jacques Grünenwald.

En dépit de cette carrière prestigieuse, Busser gardait une sorte de fierté d'avoir été longtemps organiste d'église. Il tenait à ce titre autant qu'aux autres pourtant plus médiatiques, dirait-on aujourd'hui, et qui lui apportaient une si grande notoriété dans le monde de la musique. C’est sans doute pourquoi il était si attaché à son titre et à sa fonction de Président de l’U.M.C.O. qu’il conservera durant trente-six années. Ainsi, m'offrant un jour un livre qu'il avait écrit sur son maître Charles Gounod, il inscrivit cette charmante dédicace : " A mon cher confrère Havard de la Montagne, en souvenir très amical. " Cher confrère ! Quel honneur pour moi !

De même il ne cessa jamais, jusque dans les toutes dernières années de sa longue existence, de composer de la musique religieuse. Ses motets, ses messes ont été beaucoup chantés dans les églises et j'eus l'occasion d’en exécuter plusieurs dans des circonstances importantes.

Programme concert du 22 novembre 1943 à St-Philippe-du-Roule (Paris), avec la Maîtrise de cette église, placée sous la direction de leur maître de chapelle Jean Gallon, les choeurs et l'orchestre dirigés par Henri Busser, ainsi que Michel Boulnois au grand-orgue et Clotilde Formysin-Rigaux à l'orgue de choeur.
( Coll. D.H.M. )

Je ne me lassais pas de l'entendre raconter, avec quel humour parfois, ses souvenirs. Extraordinaire! Fabuleux! Je buvais ses paroles. Il avait été élève et ami de Charles Gounod, il avait déjà vingt et un ans lorsque mourut le compositeur de Faust et c’est grâce à lui qu'il fut organiste, pendant trente ans, de l'église de Saint-Cloud où Gounod venait le voir souvent et où il avait été lui-même organiste bien auparavant. Busser avait été élève d'orgue de César Franck au Conservatoire. Il en parlait comme si c'était hier. Il avait côtoyé Saint-Saëns, son aîné de plus de trente-sept ans, qui l'avait souvent protégé, et Massenet qui n'avait que vingt ans de plus que lui. Il parlait de Fauré, Debussy, Messager, Ravel comme de vieux camarades! Fauré n'avait en effet que vingt ans de plus que lui, Messager dix-neuf (il le remplaçait à l'orgue de Sainte-Marie-des-Batignolles, me raconta-t-il aussi, me sachant son lointain successeur). Debussy n’était son aîné que de trois années. Busser dirigea en sa présence la troisième représentation de Pelléas et Mélisande et les suivantes et orchestra la Petite Suite sur le désir du compositeur. Il était invité à dîner chez Monsieur et Madame Debussy. Encore aussi étonnant, Busser n'avait que six ans de moins qu'Eric Satie mais trois ans de plus que Maurice Ravel ! N'était-il pas extraordinaire et captivant de pouvoir écouter un tel témoin d’une époque qui me paraissait tout de même assez lointaine !

Outre les souvenirs de sa longue carrière, Henri Busser émaillait ses propos d'histoires licencieuses, d'anecdotes aussi drôles que croustillantes. J'hésite à rapporter ici les saines réactions viriles que, nous décrivit-il dans son parler imagé, lui provoqua une charmante infirmière en lui faisant sa toilette lors d'un bref séjour à l’hôpital. Et il s'était exclamé intérieurement, nous dit-il : " Mon vieux Bubu, tu n'es pas encore foutu ! " Il avait pourtant près de quatre-vingt dix ans.

Une autre fois, comme nous parlions de Brahms, il nous lança : " Je n’aime pas Brahms, il couchait avec sa bonne ! "

En janvier 1962, 1a Radio, l'Opéra, les Concerts Pasdeloup, le Conservatoire de Paris, l'U.M.C.O. célébrèrent comme il se devait le quatre-vingt-dixième anniversaire du Maître. Je me souviens d'un concert à la salle de l'ancien Conservatoire au cours duquel il dirigea lui-même deux ou trois chœurs de sa composition et une pièce pour cordes et trompette qu'il venait d'écrire.

Il avait dépassé sa quatre-vingt-dix-huitième année quand il commença à manifester, pour de courts moments, quelques pertes de mémoires ou plutôt à perdre la notion du temps écoulé. C’est ainsi qu'il me téléphona un jour :

" C’est vous, mon petit La Montagne? Dites-moi, Fauré, est-il toujours à la Madeleine ? "

Assez gêné, je lui répondis avec ménagement :

" Fauré est mort depuis quelques années déjà, Maître. Souvenez-vous, c'est moi qui le remplace aujourd'hui. "

Je me rappelais alors avec quelle gentillesse il m'avait écrit au lendemain de ma nomination à la Madeleine :

Bien cher ami, toute mes félicitations. Vous faîtes comme Gabriel Fauré qui vous a précédé à ce poste après dix ans de stage à la Maîtrise de la Cathédrale de Rennes. Je vous embrasse de tout cœur ainsi que votre épouse. Encore bravo ! " Signé Henri Busser. Je possède encore la lettre.

Peu de temps avant cet incident, il composait un Magnificat pour soli, chœur et orgue. Il devait certainement écrire sa musique sur le texte latin qu'il avait retenu par cœur, preuve que sa mémoire était encore solide. Mais il eut sans doute une hésitation car il téléphona à la maison et c'est mon épouse Elisabeth qui décrocha le téléphone :

" Dites donc, demanda-t-il aussitôt, dans le Magnificat, après "Fecit potentiam" quel est le verset qui suit ? "

" Ne quittez pas, Maître, je prends un livre... Oui, Maître, c’est "Deposuit potentes de sede "

" Merci mon amie, au revoir. "

Quelques mois plus tard, le Maître me remit sa partition éditée aux Editions Lemoine (qui avait édité depuis longtemps le plus grand nombre de ses œuvres précédentes). Et ce Magnificat, opus 125, m’était dédié personnellement. Que l’on s’imagine ma fierté et ma joie ! " C’est aussi en souvenir de Sainte-Marie-des-Batignolles ", me dit-il avec son accent de Toulouse qu’il n’avait jamais perdu. Il avait ajouté de sa main sur la partition : " Souvenir affectueux " et avait signé.

En Janvier 1972, Henri Busser fêtait son centième anniversaire. Ce fut l'occasion de célébrations grandioses avec les grands orchestres parisiens et une exposition de ses manuscrits à l'Opéra. Je lui écrivis en mars pour l'inviter à assister à la messe de Pâques à la Madeleine, au cours de laquelle je voulais donner sa Messe Solennelle de Saint-Etienne pour chœur et deux orgues. J'avais déjà eu l’occasion d'en diriger l'exécution en 1970 pour la messe des anciens Combattants de Norvège dans sa version pour chœur, orgue, deux trompettes et deux trombones. Mais son demi-frère Charles de Vriès4 m'écrivit en réponse à mon invitation:

Cher Monsieur,

" Mon frère aîné Henri Busser, en tant que centenaire, qui a beaucoup de difficultés pour écrire, m’a chargé de vous répondre et de vous dire combien votre lettre du 25 mars lui a fait plaisir et il vous est très reconnaissant d’avoir eu la généreuse attention de donner à la Madeleine sa Messe Solennelle de Saint-Etienne avec les chœurs et deux orgues. "

" J’ai pu transporter mon frère et ma belle-sœur une fois à l’Institut le 19 janvier, mais depuis il ne peut être question pour eux de monter des marches. Ils regrettent de ne pouvoir assister à cette exécution qui certainement sera magnifique, comme d’ailleurs toutes les exécutions que vous donnez à la Madeleine dont mon frère avait eu l’occasion, il y a fort longtemps, de tenir les orgues comme il l’avait fait à Saint-Eustache et à Notre-Dame en remplaçant son ami Vierne. "

" De mon côté j’ai vraiment beaucoup de regrets d’être obligé de m’absenter de Paris avec toute ma famille et je n’ai pu retarder mon voyage, ayant été prévenu trop tard par mon frère. "

" Je vous suis très obligé de ce que vous faites pour lui, cela prouve la cordiale amitié qui réellement lie les grands musiciens. Je ne manquerai pas à une prochaine occasion de prendre contact avec vous car, comme vous le constatez, j’ai mal tourné puisque je suis le seul de la famille (le 8e) à avoir abandonné la musique pour, ayant été blessé à Verdun, devenir aviateur et entraîné dans les affaires automobiles. "

Ce furent nos derniers contacts. Henri Busser mourut le 30 décembre 1973. Dix-huit jours plus tard, il aurait eu cent deux ans. Ses obsèques eurent lieu en l'église Saint-Honoré-d'Eylau, sa paroisse. Parmi une foule d'amis, d'admirateurs, de musiciens, j'y assistais avec beaucoup d'émotion et de regrets.

Joachim HAVARD DE LA MONTAGNE

 

Carte de remerciement après les obsèques d'Henri Busser
Fac-similé, carte de remerciements. - Collection D.H.M.

 

____________

Cliquez pour lire la présentation de cet ouvrage (verso de la couverture) 1) Depuis la publication de cet article le livre de M. Joachim Havard de la Montagne "Mes longs chemins de musicien" est paru en librairie au mois de novembre 1999. Il est disponible chez l'éditeur : L'HARMATTAN, 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 Paris, tél. 01 40 46 79 20, fax 01 43 25 82 03, email "harmat@worldnet.fr" ( ISBN 2-7384-8467-0, 286 pages, 150 FF. + port ) [ Retour ]

2) En Allemagne, les salles de concert pourvues d'un orgue sont nombreuses. Rappelons aussi le Kursaal à Genève, le Royal Albert Hall à Londres. Aux USA, on peut écouter l'orgue non seulement dans plusieurs salles mais aussi dans de grands magasins. [ Retour ]

3) La musique me réjouit et me charme. [ Retour ]

4) Cécile Dardignac, mère d'Henri Busser, épousa en secondes noces Marcel de Vriès... Pour de plus amples renseignements sur cette famille, se reporter à l'article de Denis Havard de la Montagne " Théophile Gautier, sa famille et la musique " in Musica et Memoria, n° 66-67 (juin-sept. 1997), pp. 6-19. [NDLR] [ Retour ]

On peut également consulter sur ce site la notice concernant Henri Busser dans nos pages des Prix de Rome.


 


Relancer la page d'accueil du site MUSICA ET MEMORIA

Droits de reproduction et de diffusion réservés
© MUSICA ET MEMORIA

tumblr hit counter