LE SENTIMENT FILIAL CHEZ

CAMILLE SAINT-SAËNS


Camille Saint-Saëns en 1879
( dessin de Jahyer, BNF )

 

L’heureuse influence de Clémence Saint-Saëns sur son fils est connue de tous. Ce dernier lui témoignera d’ailleurs toute sa vie durant un grand attachement. C’est ainsi qu’il se réfugiait chez sa chère mère après la perte cruelle de ses deux enfants, André mort en 1878, à l’âge de 2 ans en tombant d’une fenêtre de son appartement de la rue Monsieur-le-Prince1, et Jean-François, décédé à peine deux mois plus tard à l’âge de sept mois.

Nos recherches nous ont permis de découvrir deux textes méconnus ou oubliés, qui illustrent parfaitement l’amour de notre musicien national envers sa mère. Le premier a en outre l’intérêt d’apporter un témoignage vivant sur l’art d’improviser de Saint-Saëns2 à l’orgue de la Madeleine. Quant au second, il nous relate en plus maints détails sur son environnement familial et ses origines.

D.H.M.

 

" A travers les revues ",
article de D. Cressanges paru dans le numéro 15 du 9 février 1889 de  La Revue du foyer 3

La Revue Bleue contient dans son dernier numéro une attrayante étude sur nos musiciens contemporains. Il y a deux ans, j’y lisais la vie et les œuvres de Gounod ; c’est de Camille Saint-Saëns qu’il s’agit aujourd’hui. La première partie de ce travail, divisé en plusieurs chapitres, nous entretient des débuts du maître, et de la tendre influence qu’eut sa mère sur sa vocation.

Sœur, épouse ou mère, la femme joue un grand rôle dans les destinées des hommes les plus illustres. Sans elle, sans ses encouragements, sans sa douce violence, que de talents fussent restés ignorés, que de labeurs improductifs !

La mère de Saint-Saëns était une de ces femmes d’élite.

Ce que l’art français doit à la mère de Camille Saint-Saëns, ce n’est pas ici que nous pourrions l’apprendre . Il faudrait retourner en arrière, aux années riantes et lointaines ; nous pénétrerions ensemble dans un modeste intérieur de la rue Jardinet, celle d’il y a cinquante ans, avec ses arbres touffus comme ceux des Feuillantines. J’y montrerais à l’œuvre l’admirable femme penchée sur son fils, anxieuse et ravie à ses premiers battements d’ailes, couvant sa santé fragile, mais trempant déjà son âme à l’épreuve de toutes les luttes. Chez cet enfant extraordinaire, le talent avait prévenu la raison ; c’était non seulement l’aptitude musicale la plus étonnante, mais une pleine éclosion, la maturité de l’expérience atteinte par une sorte de divination merveilleuse. Depuis Mozart il n’y avait point d’exemple d’une semblable faveur du ciel. La mère en sentait le prix et tous les périls ; l’écueil du surmenage et le danger des précoces succès qui grisent. Elle savait combien de fois l’aveuglement des parents et des maîtres, la vanité sotte des montreurs de petits prodiges, ont mis à rien des espérances magnifiques. Jusqu’au bout, elle fut intraitable. Elle haussait les épaules aux lamentations des jeunes prix de Rome qui trouvaient le succès lent à venir, et leur répondait, en affectant une rudesse que son bon sourire démentait aussitôt : " Vous travaillez pour qu’on vous applaudisse vivants ? Vous ne ferez jamais rien qui vaille ! " . Mot héroïque, presque sublime, où toute l’ardeur de sa foi artistique éclatait. Faire d’un être débile un homme, et d’un petit phénomène un grand et noble artiste, supputez ce qu’un tel miracle accompli renferme de grandeur d’âme, de droiture de cœur, de persévérante énergie, de clairvoyante tendresse, et nous admirerons ici le chef d’œuvre du génie maternel.

Le moment venu de donner à son fils un maître de composition, son clair bon sens la mit en garde contre des réputations surfaites. Elle s’en fut à un inconnu, Maleden " qui ne payait ni de mine, ni de bagout ", mais qui s’était bâti, à force d’études, une doctrine simple, logique, féconde et libérale.

L’auteur de l’article que nous citons, M. René de Récy, nous fait suivre pas à pas les progrès du jeune artiste.

On lui confia à dix-sept ans l’orgue de Saint-Merri qu’il quitta ensuite pour celui de la Madeleine, apportant dans ce poste un sentiment profond de l’art religieux.

Notre connaissance, dit M. de Récy, date de cette époque, et j’eus la permission d’assister tous les dimanches à " sa " grand’messe dans " sa " tribune, avec quelques catéchumènes de mon âge. Nous y étions toujours avant lui. Il arrivait à la dernière minute, grimpant l’escalier quatre à quatre, se laissait tomber sur son banc, harassé, effrayant de pâleur, tirait à la hâte ses registres et commençait dans un style sobre, grave, d’une telle tenue que son improvisation, s’il y avait eu moyen de la saisir au vol, aurait pu partir telle quelle pour la gravure.

L’inspiration était journalière, la texture harmonique, toujours impeccable. Mais les dames se plaignaient ; le clergé pareillement. Cette manne du désert faisait regretter les oignons d’Egypte : les grâces vulgaires de Lefébure-Wély, l’auteur des " Cloches du Monastère ", le plus amusant des organistes . Ces braves gens n’avaient pas constamment tort . Les jours de crises nerveuses et de migraines, le successeur de Léfebure se renfermait dans une scolastique déplorablement abstraite. Il paraît que je le regardais alors d’un air navré. Quand il surprenait ce muet reproche, il se redressait ; sa paupière de myope ne clignotait plus ; son regard fixe, perdu dans l’au-delà, prenait une solennité étrange : le maître allait parler. Peu à peu l’inspiration, rappelée, s’enlevait de terre et montait chanter là-haut. Qui n’a pas entendu Camille Saint-Saëns improviser à l’orgue, en ses bons jours, ignore jusqu’où peut aller la puissance communicative de la mélodie spontanée ! Mais cet effort l’épuisait. Son office fini, il se retournait contre nous, furieux de s’être dépensé pour notre agrément, et déclarait qu’il nous fermerait la tribune. L’instant d’après, il revenait très câlin se faire pardonner : c’était vite fait.

Saint-Saëns: Feria PentecostesSaint-Saëns: Feria Pentecostes
C. Saint-Saëns, Feria Pentecostes (fragment, premières mesures), n° 2 des Sept Improvisations pour orgue, op. 150 (Paris, A. Durand)
coll. Max Méreaux, Audio lecteur Windows Media fichier audio par Max Méreaux ©

Bras dessus, bras dessous, nous remontions le boulevard Malesherbes, alors peu fréquenté, en disant et en faisant mille folies. Tout à coup, au tournant d’une rue, quelque grave pensée lui traversant la tête, son grand sérieux le reprenait ; il s’arrêtait net comme s’il se fût senti déjà guetté par l’Institut, nous faussait compagnie sous quelque prétexte, et se hâtait vers l’atmosphère apaisante du logis maternel.

Doux et tiède refuge, où les meurtris de la vie redeviennent tout petits pour qu’on les caresse et qu’on les berce ! Les jours d’épreuve nous y ramènent ; lui ne connut jamais d’autre asile. A grand’peine s’en arrachait-il, quand ses voyages artistiques ou l’exécution de ses œuvres le réclamaient à l’étranger. Chaque année l’y rattachait davantage. Vers la fin , il s’était fait une loi d’y revenir tous les jours, de fort loin quelquefois. A l’heure dite, il plantait là ses amis, interrompait son travail, suspendait son rêve, de peur qu’on ne fût en peine de lui à la maison . L’âge avait renversé les rôles, mais c’était toujours la chère femme qui gouvernait sa vie : il lui rendait en affectueux soucis les sollicitudes d’autrefois. " Vous êtes mon sourire et ma grâce ", disait un poète à sa compagne. A sa mère, à cette amie incomparable et vraiment unique, Camille Saint-Saëns pouvait dire : " Vous êtes mon honneur et ma force, ma conscience et mon foyer ".

D. Cressanges

 

Camille Saint-Saëns
( dessin de Henri Meyer, d'après une photographie de Pirou, in Le Journal illustré, 23 mars 1890 )
Camille Saint-Saëns
( photo Femina, d'après un portrait de Bonnat )

Camille Saint-Saëns
( photo Henri Manuel )
La dernière photographie
de Saint-Saëns
( photo X... )

 

Conférence de M. Albert Legrand
conservateur du Musée Saint-Saëns, prononcée le 9 avril 1935 à l’Alliance Française. 4

 

Lorsqu'on m'a demandé de faire une conférence sur Camille Saint-Saëns, j'ai éprouvé, je l'avoue, un certain embarras.

Mes modestes connaissances musicales ne me permettent pas, en effet, de parler de l'artiste ; d'autres, plus qualifiés que moi, l'ont déjà fait avec une autorité à laquelle je ne saurais prétendre. D'ailleurs, la diversité des opinions émises par les musicographes distingués qui se sont chargés de cette tâche délicate n'est pas de nature à encourager les profanes à se risquer sur un terrain où s'affrontent les jugements les plus contradictoires et dont l'assise paraît des plus fragiles.

Je me contenterai simplement d'explorer un domaine où je me sens plus à l'aise, domaine qui ne laisse place ni à la fantaisie ni à l'imagination et qui, par cela même, ne peut fournir nul aliment à la controverse.

Je laisserai donc complètement de côté l'artiste pour ne parler que de l'homme.

Je sais que des chroniqueurs, en quête d'articles sensationnels, ont répandu sur ses origines et sur sa religion les informations les plus tendancieuses et les plus erronées ; je n'ignore pas davantage que des esprits jaloux, désespérant d'atteindre l'artiste dans son œuvre, ont cherché à l'atteindre dans sa personnalité morale et que la légende, cette histoire qui s'élabore dans les loges des concierges, n'a pas dédaigné de se faire l'écho des calomnies les plus odieuses. C'est pourquoi je suis heureux de saisir l'occasion qui m'est offerte de faire justice de toutes ces insinuations plus ou moins intéressées qui ne tendent rien moins qu'à discréditer dans l'esprit du public, l’une de nos plus pures gloires nationales.

M'appuyant sur les nombreux documents et sur la volumineuse correspondance que mes fonctions m'ont mis à même d'étudier, je vous ferai connaître l'homme tel qu'il m'a été révélé, tel qu'il fut, tel que l'ont façonné l'amour et la volonté tenace d'une mère admirable entre toutes, dont le nom devrait s'inscrire au Livre d'Or des grandes françaises.

Parlons d'abord des origines du grand musicien, origines que l'on s’est plu à dénaturer et qui ont fait couler des flots d'encre.

Saint-Saëns est, vous le savez, le nom d'un charmant bourg bâti à trente cinq kilomètres de Dieppe, dans la vallée verdoyante de la Varenne.

Vers 674, un jeune moine venu d'Irlande éleva à cet endroit, alors inhabité, un monastère autour duquel ne tarda pas à se former une petite agglomération.

A la mort de Sidonius, cette agglomération prit, en souvenir du pieux abbé, le nom de Sanctus Sidonius qui se changea, plus tard, en celui de Saint-Saëns.

Sous Charles-le-Chauve, les biens furent partagés entre les seigneurs du voisinage, mais Philippe-Auguste s'en empara et les rattacha au domaine royal.

A partir de cette époque, la terre passa à différentes familles complètement étrangères aux premiers occupants.

Se basant sur une similitude de nom, certains auteurs en ont conclu que l'illustre compositeur était un descendant de Saint Sidonius. Je ne commettrai pas l'injure de reconnaître au moine austère une paternité que le simple bon sens condamne.

D'autre part, je n'ai trouvé, dans les archives de la Seine-Inférieure, aucun document permettant d'établir de façon certaine, un lien de parenté quelconque entre le grand musicien et les seigneurs de Saint-Saëns, non plus qu'une origine commune aux nombreuses familles qui, dans la région dieppoise, portent ce nom patronymique. D'ailleurs, l'orthographe du nom varie considérablement.

Il semble difficile, dans ces conditions, d'attacher quelque crédit à une légende à laquelle les recherches que je me suis imposées soit dans les vieux registres paroissiaux, soit dans les actes de bailliage n'ont pu donner un semblant de vérité.

Je ne m’attarderai pas à vous faire connaître par le menu le résultat de mes investigations ; je me contenterai de vous dire qu'en remontant dans le passé aussi loin qu'il est possible d'y faire état de documents offrant une garantie absolue d'authenticité, je n'ai découvert dans la lignée paternelle de Camille Saint-Saëns que des laboureurs, tous catholiques, ayant épousé des femmes catholiques, et cela, à partir du commencement du XVIIe siècle.

En 1780, Jean-Nicolas Saint-Saëns, grand-père du musicien est fixé à Rouxmesnil, près Dieppe où il exploite une ferme pour laquelle il paie 291 livres d'impôts.

Il devient maire de la commune, qui comptait alors quarante habitants et, en 1789, il est député, par ses administrés, à l'assemblée du bailliage d'Arques pour établir un cahier de doléances en vue de la tenue prochaine des Etats-Généraux. Il résigne ses fonctions de maire en 1820 et meurt en 1837.

Il avait eu huit enfants. Les deux derniers, auxquels il avait fait donner une instruction soignée, rompirent avec les traditions familiales et abandonnèrent la terre. L'un Camille, entra dans les ordres et devint, plus tard, vicaire du Pollet5 ; le plus jeune, Victor, choisit la carrière administrative et parvint assez vite au grade de sous-chef de bureau au Ministère de l'Intérieur.

J'ajoute que la ferme de Nicolas Saint-Saëns existe encore à Rouxmesnil-le-Haut, de même que l'arbre de la Liberté, un magnifique peuplier, qu'il avait fait planter en 1791.

Portrait de Françoise Collin (1809-1888), mère de Camille Saint-Saëns
( Musée Saint-Saëns )

En septembre 1833, Victor rencontra, dans une famille amie, celle qui devait être sa femme.

Née à Wassy (Haute-Marne), Françoise-Clémence Collin6, dont le père était menuisier, comptait, parmi ses ancêtres, des gens de robe et d'épée.

Toute jeune, elle avait été confiée à M. et Mme Masson, ses oncle et tante7, libraires à Paris, qui, n'ayant pas d’enfant, et jouissant d'une certaine aisance, l'avaient adoptée et s'étaient consacrés à son éducation.

Une miniature exécutée vers 1835 et conservée au musée de Dieppe, nous montre Clémence Collin avec un visage à l'ovale légèrement allongé, un nez un peu fort et busqué (nez dont héritera son fils et qui le fera prendre pour un israélite), un teint frais, de grands yeux doux et expressifs et de beaux cheveux noirs.

Le mariage fut célébré le 24 novembre 1834 et les jeunes époux s'installèrent, 3, rue du Jardinet à Paris, avec l'oncle et la tante Masson, dont la petite fortune venait de sombrer dans une crise de librairie.

M. Masson, qui n'avait pu supporter le chagrin que lui avait causé sa ruine, mourait le 21 mars 1835, laissant un actif mobilier de 4.300 francs, ainsi que le prouvent les registres de la Direction de l’Enregistrement.

Un événement heureux vint apporter un peu de joie au sein de la famille que des malheurs successifs avaient cruellement éprouvée : le 9 octobre 1835, un enfant naissait, auquel on donna les prénoms de Charles-Camille8.

Le 30 décembre suivant, c'est-à-dire deux mois et demi plus tard, le père mourait, emporté par la tuberculose, laissant une veuve à peu près sans ressources et un fils dont la santé délicate inspirait les plus vives inquiétudes.

On a publié que Saint-Saëns, né de parents riches, n'avait eu aucun mérite à s'élever au-dessus de la médiocrité. Je crois inutile de protester contre de telles allégations. Si le Maître est parvenu aux sommets des plus élevés de l'art, il le doit, avant tout, au dévouement des deux femmes auxquelles incombait la lourde tâche non seulement de subvenir aux dépenses courantes de la vie, mais encore à celles que nécessitaient les soins délicats à donner à l'enfant chétif et malingre.

Imaginez cette mère, penchée sur le berceau de son fils, épiant ses moindres gestes, le cœur plein d'angoisse à la pensée que le cher petit sera bientôt, peut-être, la victime innocente de l'hérédité paternelle.

Voyez-la, mettant à profit son talent d'aquarelliste, peignant sans relâche des tableaux de fleurs dont la vente assurera le train modeste de la famille, tandis que la tante s'occupe du ménage et donne des leçons de piano et de français.

Ces heures sombres d'inquiétude douloureuse s'éclairent cependant d'une lueur de joie et d'espoir le jour où la mère découvre chez le bambin, certaines attirances vers un monde sonore. N'avait-elle pas déclaré, autrefois, que, si elle avait des fils le premier serait musicien ?

Aussi, est-ce avec une attention émue et une légitime fierté qu'elle suit l'éveil et l'évolution des heureuses dispositions qu'elle considère comme le prélude de la glorieuse destinée dont elle a rêvé.

Lulli avait trouvé dans le cri-cri du grillon le départ d'un premier chant ; Camille, à peine âgé de trois ans, pressent tout un orchestre dans la voix grave ou aiguë, tantôt menaçante ou plaintive de la bouilloire familiale.

On a toujours cité la précocité de Mozart comme un fait unique dans les annales de la musique ; je ne crois pas faire preuve d'exagération en affirmant que celle de Camille Saint-Saëns fut aussi surprenante.

A trente mois, il apprend le solfège sous la direction de la bonne tante Masson, et la sensibilité de son oreille est telle qu'il nomme sans hésitation les notes que l'on frappe sur le piano.

A cinq ans, il joue correctement une sonate de Mozart et écrit des petites valses et des galops, sans avoir reçu aucune notion de théorie et sans l'aide du piano. Il compose même une romance sur des vers de Mme Desbordes-Valmore.

A sept ans, on le confie au grand pianiste Stamaty.

A dix ans, son professeur le produit en public dans un concert donné à la salle Pleyel. Le succès du jeune prodige qui joue, de mémoire, du Mozart, du Bach, du Beethoven, est tel que la grande presse parisienne lui consacre des articles des plus élogieux.

L'heureuse mère n'est nullement grisée par la renommée qui s'attache rapidement au nom de son fils, non plus que par l'accueil particulièrement bienveillant et les encouragements qu'elle reçoit de la princesse d'Orléans à la suite d'un concert donné par Camille aux Tuileries, le 24 mars 1847, alors qu'il n'avait pas encore douze ans.

Craignant que la santé de l'enfant ne se ressentit des veilles que lui imposaient des auditions trop fréquentes, elle n'hésite pas à sacrifier l'appoint pécuniaire déjà sensible qu'elle pouvait retirer du talent du jeune virtuose ; elle se refuse énergiquement à laisser plus longtemps ce dernier courir les salons et les cachets et exige qu'il se consacre entièrement à ses chères études.

Programme d'un concert de Saint-Saëns à l'âge de 10 ans, le 6 mai 1846 dans les salons de M. Pleyel, Paris.

D'ailleurs, l'âge de la première communion est arrivé et les séances de catéchisme, de même que les exercices religieux, accaparent les rares instants qui n'appartiennent pas à l'art.

Stamaty attachait une importance capitale à cette question de la première communion et cela, non seulement pour des raisons d'ordre purement religieux, mais surtout parce qu'il voyait là une source d'inspiration dont son élève pourrait tirer plus tard, un large profit.

Dans une lettre qu'il adresse de Rome, à Mme Saint-Saëns, le 29 décembre 1846, le professeur s'exprime ainsi :

" La grande affaire, l'affaire qui doit occuper cette année votre cher enfant par-dessus toutes les autres, c'est sa première communion. On ne saurait se figurer ce que c'est qu'une première communion bien faite, l'influence qu'elle peut avoir sur tous les actes de la vie ; et, comme nous sommes à une époque où l'art religieux, l'art catholique, est le plus délaissé, si Camille se constitue un bon catholique, la Providence se servira certainement de lui pour apporter quelque pierre solide à la reconstruction de l'édifice bien en ruines de l'art religieux.

" Je parle ici de l'art, parce que c'est ce qui m'intéresse pour Camille. "

La prophétie de Stamaty devait se réaliser.

Saint-Saëns a pu, comme l'a si justement dit M. Baumann, évoluer plus tard du catholicisme à l'adoration païenne de la beauté, mais, qu'il l'ait voulu ou non; sa musique est demeurée foncièrement religieuse, catholique au sens originel du mot, et, ce qu'il a écrit mieux que personne, ce sont les hymnes d'une joie collective, sainte et réglée.

Estimant que l'éducation musicale n'exclut pas le développement des autres facultés. Mme Saint-Saëns décide de faire acquérir à son fils une solide instruction générale.

Elle ne peut envisager la fréquentation d'un établissement scolaire que ni la santé délicate, ni la nature affectueuse du bambin n'eussent acceptée ; c'est dans la famille, hors de tout contact avec des enfants de même âge qu'il apprend le latin, le grec, le français, les mathématiques et l’histoire naturelle.

Grâce à ce système d'éducation, Camille Saint-Saëns ne connut jamais les liens de bonne camaraderie et d'amitié qui se créent sur les bancs de l'école, et l'isolement auquel l’avait condamné un état physique mal assuré n'était pas fait pour le prédisposer aux liaisons faciles et aux épanchements spontanés.

Bien que son enfance, comme celle de Gœthe, de Lamartine et de Gounod, ne soit entourée que de sollicitudes féminines, la virilité de sa pensée ne s'en affirme pas moins rapidement au contact et à l'exemple de sa mère. Si celle-ci a des tendresses de femme, elle a aussi une volonté qui n'admet ni la défaillance ni le doute chez elle-même et ne les supporte pas davantage chez les siens ; et, si elle se prépare un fils soumis et respectueux, elle voit aussi dans le petit homme le grand homme qu'elle se doit de donner à l'art et à son pays.

Mère admirable dont le rôle n'a pas été, jusqu'ici, suffisamment mis en lumière et qui sut accepter, avec un stoïcisme digne des filles de Lacédémone, les dures privations, le rude labeur, les déceptions et les chagrins sans jamais se départir un seul instant du but et de l'idéal qu'elle s'était tracés.

L'enfant est devenu un homme. Son talent de virtuose lui a ouvert les salons les plus réputés de Paris. Altesses, princes, ducs, ambassadeurs lui prodiguent leurs faveurs et leurs applaudissements.

Choyé, adulé, par cette société aristocratique, il eût pu tirer vanité d'une telle situation. Il n'en fut rien.

L'antichambre parfumée et scintillante de lumière des palais ne vaut pas, à ses yeux, la modeste chambre, meublée de quelques chaises de paille et éclairée par une lampe fumeuse ou par des chandelles de suif, où il retrouve ses amis et où s'élaborent les plus beaux rêves d'avenir. Là, plus d'étiquette, plus de protocole ! On s'appelle " mon vieux ", on se tutoie, on discute familièrement, on ouvre son cœur dans une confiante fraternité.

Ce n'est pas une société régie par des conventions, c'est un groupe de bons amis, n'ayant qu'une passion commune : l’art ; un seul désir : s'affranchir de la tutelle des grands pontifes et voler de leurs propres ailes.

C'est un rendez-vous capricieux, n'ayant pas de pénates attitrés et auquel l'appartement de la maman Clémence offre souvent une large et cordiale hospitalité en même temps que le réconfort d'une autorité morale et aussi celui de friandises auxquelles les estomacs affamés réservent le meilleur accueil.

Là, se rencontrent Lemoine, le polytechnicien mélomane, fondateur de la Trompette, Henri Régnault, peintre doublé d'un ténor qui faisait les délices du cénacle et qui, le premier, devait chanter, dans une de ces réunions intimes, " Samson et Dalila "; Clairin, un autre peintre, Cazalis, médecin, poète et philosophe qui écrira les strophes de "  La Danse Macabre " ; Augusta Holmès, la reine et la muse aimée et respectée de ce royaume de l'art et de la pensée.

Heureux temps dont Camille Saint-Saëns conservera durant toute sa vie un souvenir ému et que Clairin évoquera lui-même plus tard dans une lettre qu'il adressera au grand maître, en 1889, pour le remercier d'être resté fidèle à ses vieilles affections et d'avoir publié dans la presse un article élogieux pour Augusta Holmès.

" Je viens de recevoir, lui dit-il, l'article que tu as écrit sur Augusta Holmès. D'abord, merci d'avoir pensé à me l'envoyer. Ensuite, merci de l'avoir écrit et d'avoir dit tant de bien de notre amie. Comme je te considère comme étant le plus honnête et le plus franc artiste que je connaisse, tu dois penser si j'ai été content en lisant ton article. Puis, j'ai retrouvé les belles heures de la jeunesse qui se sont enfuies avec nos printemps. Mes feuilles rousses d'automne se sont agitées au souvenir du vert printemps des beaux jours.

" Merci, mon cher Camille, pour ce souvenir donné à ceux qui ont connu ces émotions de jeunesse. Le bel emballage, c'était bon. "

Les forces sont venues au musicien avec les années, mais certaines précautions s'imposent néanmoins. Le climat de Paris pourrait lui être funeste pendant la mauvaise saison.

Comme les hirondelles, il va chercher sous des cieux plus cléments le rayon de soleil qui réchauffe et purifie et qui, seul, peut le préserver de la terrible maladie qu'il redoute9.

D'autre part, sa renommée lui vaut d'avoir à répondre aux sollicitations et aux offres brillantes des directeurs de concerts des grandes villes d'Europe et même d'Amérique. Ses séjours dans la maison de la rue Monsieur-le-Prince où s'est fixée sa famille deviennent de plus en plus rares.

La mère ne peut le suivre en ces vagabondages à travers le monde, mais elle accepte stoïquement l'absence de l'aimé, vivant avec lui par la pensée, échangeant une correspondance où chaque mot, chaque phrase laisse percer sa tendresse inquiète et sa volonté opiniâtre.

Elle lui crie son espoir en des triomphes certains, en des victoires éclatantes ; c'est un hymne à son génie, une exhortation à la conquête de la gloire et, parfois aussi, un reproche à sa pusillanimité.

En juillet 1870, Saint-Saëns est à Weimar pour assister aux fêtes données en l'honneur du centenaire de Beethoven. Il doit jouer avec le grand pianiste Ratzeriberger.

Redoutant de ne pas être à la hauteur de sa tâche, il fait part de ses craintes à sa mère.

La réponse ne se fait pas attendre.

" Cher ami, en rentrant de la messe, je trouve ta lettre.
" Tu me fais mal avec ta frayeur. Je te croyais un homme, je me suis trompée, tu n'es qu'une poule mouillée.
" Je te méprise ! Quel chagrin pour moi ; je croyais avoir fait un homme, je n'ai fait qu'une fille d'une race abâtardie.
" Du cœur donc et relève la tête ; joue comme tu dois jouer,
en artiste de grand talent.
" Tu joueras bien où je te renie pour mon enfant. Si tu dois mal jouer, ne joue pas ; écris-leur que tu es trop bête et reviens.
" Allons, mon enfant, du courage ! Sois homme et homme de génie ; tu le peux si tu le veux. Le bon Dieu n'abandonne jamais l'homme qui a le cœur droit et sincère. L'art passe avant tout. Tu dois montrer le génie de Beethoven à ceux qui ne l'ont jamais compris. "

Une telle lettre se passe de tout commentaire.

1870 ! C'est la guerre et bientôt la débâcle. La France fait appel à tous ses enfants pour la lutte suprême. Adieu les rires et les chansons ; adieu les batailles de l'art. Le lourd chassepot doit remplacer la plume et le pinceau.

Camille Saint-Saëns fait son devoir, comme les autres. Malgré son état physique inquiétant, il est enrôlé comme simple soldat au 4e Bataillon de la Garde Nationale de la Seine. Il monte la garde sur les remparts et fait le coup de feu. Entre deux sorties, il donne des concerts au profit des ambulances ou ranime par sa musique le courage défaillant des camarades

La mère n'a pas cherché à retenir son enfant. Elle sait qu'au dessus de l'amour maternel, il y a le devoir et elle s'est montrée forte à l’heure des adieux.

Les jours et les nuits se succèdent, dans les pires angoisses et chaque éclatement d'obus est, pour la pauvre femme, comme un glas funèbre.

De temps à autre, une lettre, hâtivement griffonnée au crayon sur un morceau de papier ramassé au hasard, apporte un peu d'espoir et de bonheur au foyer familial.

" En parfaite santé malgré les fatigues et insomnies.
" Pas d'autres accidents que des rhumes dans le régiment. Etudes comparées sur le chant des obus. Aujourd'hui, nous sommes au repos et à l'abri. C'est grandiose et superbe ; le jeu vaut la chandelle. "

Un autre jour, c'est un poème que la maman lit et relit et qui chasse pour quelques instants les sombres pressentiments qui hantent son cerveau.

Chère mère, vous frissonniez,
Aux jours de l'affreuse bataille
Et tremblante, vous écoutiez
Le bruit lointain de la mitraille.
Quand personne ne vous voyait,
Derrière la vitre ébranlée,
Votre œil, tourné vers Dieu, mouillait
Votre paupière désolée.

Vous interrogiez l'horizon ;
Et, la nuit, des éclairs funèbres
Ensanglantant votre maison
Jusqu'à vous perçaient les ténèbres.

Mais à tous vous savez cacher
Votre angoisse et votre souffrance
Quand l'honneur dit qu'il faut marcher
Pour le devoir et pour la France.

Et vous avez pu sans mourir
Comprimer votre âme alarmée,
Car depuis longtemps, à souffrir,
Vous êtes accoutumée.

Le 28 janvier 1871, la signature de l'armistice met heureusement un terme à l'affreux cauchemar.

Le 18 mars suivant, la proclamation de la Commune devait jeter les uns contre les autres dans une lutte sanguinaire, ceux qui, la veille, étaient frères d'armes.

Lorsqu'il s'était agi de défendre le sol de la France et de combattre l'envahisseur, Mme Saint-Saëns n'avait pas hésité devant le sacrifice, mais son cœur répugnait à la pensée que son fils pouvait être appelé, malgré lui, à rougir ses mains du sang de ses compatriotes. Elle voulut lui épargner cette honte et, ramassant le peu d'argent qui restait dans la maison, résolue à l'avance à toutes les privations, elle fit passer Camille en Angleterre, d'où il ne revint qu'à la fin de l'insurrection.

Les fatigues de la guerre avaient réveillé la phtisie qu'il avait hérité de son père et il eût fallu, pour éviter une aggravation de cet état morbide, partir pour un climat plus doux. C'était, malheureusement, chose impossible car les mauvais jours passés avaient épuisé les dernières ressources de la famille et la courageuse mère dut, à nouveau, rassembler toute son énergie pour tenter, par un travail acharné et des soins tendres et assidus, d'enrayer le mal.

Elle y parvient, en effet, et Camille se reprend à la vie.

Je veux citer ici une anecdote que Saint-Saëns se plaisait à raconter et qui vous montrera que l'ascendant de la mère sur le fils ne se cantonnait pas seulement en des directives d'ordre moral, mais s'exerçait aussi bien dans le domaine artistique. En 1872, le Maître ayant composé sa " Première sonate en ut mineur ", pour violoncelle et piano, avait réuni, dans le salon familial, quelques amis pour leur faire entendre son œuvre. Tous se déclarèrent satisfaits et ne ménagèrent ni leurs applaudissements ni leurs félicitations à l'auteur.

Seule, Madame Saint-Saëns avait gardé, pendant l'audition, une attitude et un silence qui ne présageaient pas un accueil enthousiaste et qui n'avaient pas été sans inquiéter le fils.

Le dernier invité parti, elle déclare net que le finale de la sonate est exécrable et dépare le reste. Saint-Saëns, furieux, mais confiant dans le jugement de sa mère, déchire le finale s'enferme dans son cabinet de travail et, pendant huit jours, reste muet et ne paraît qu'aux repas. Après cet isolement, ayant composé l'admirable finale que l'on connaît, d'un style si personnel, où les idées s'entremêlent et se repoussent avec une ardeur démoniaque, il en donne l'audition à sa mère qui, cette fois, se déclare satisfaite.

Signature autographe de la mère de Saint-Saëns, apposée sur l'acte de mariage de son fils, le 3 février 1875 à Cateau-Cambrésis (Nord)
Signature autographe de Camille Saint-Saëns apposée sur son acte de mariage, célébré le 3 février 1875 à la Mairie de Cateau-Cambrésis (Nord).

Le 3 février 1875, Saint-Saëns épouse au Cateau (Nord) Marie Truffaut10, de vingt ans plus jeune que lui. Deux enfants naissent de cette union.

Le 28 mai 1878, l'aîné, André, âgé de deux ans et demi se tue en tombant d'une fenêtre de l'appartement de la rue Monsieur- le-Prince.

Le 7 juillet suivant, son frère Jean-François, âgé de sept mois, le rejoint dans la tombe.

Si le musicien dédaignait les attaques des critiques et l'indifférence du public, il était moins armé contre les peines morales et sa nature sensible supportait difficilement tout ce qui pouvait l'atteindre dans ses affections.

La disparition des deux petits êtres qu'il aimait d'un amour profond provoque, chez lui, une dépression physique et un chagrin contre lesquels il est impuissant à réagir. Désemparé, se dérobant à tout appel à la raison, renfermant au fond de son cœur une douleur muette qu'avive sans répit l'image obsédante des chers disparus, il abandonne le foyer qu'il avait créé et va demander à sa vieille mère un palliatif à sa détresse.

La pauvre femme, comprenant que toute tentative de rapprochement resterait vaine, se confine dans son rôle de consolatrice. Ne vivant plus que de la vie de son enfant, elle essaie de ramener dans son âme le calme et la sérénité qui seuls peuvent apporter non l'oubli, mais, du moins, un adoucissement à ses peines.

Comme autrefois, elle le prend dans ses bras, essuie ses larmes, et lui murmure des paroles qui apaisent. Le cœur maternel et le cœur filial battent si près l'un de l'autre qu'ils se confondent, unis dans le malheur comme ils l'avaient été dans l'espérance et dans la joie.

Camille Saint-Saëns se ressaisit peu à peu sous l'action bienfaisante de cette chaude intimité ; il reprend ses travaux interrompus et s'engage à nouveau dans la lutte avec une ardeur que sa santé ébranlée ne pouvait laisser soupçonner.

Méprisant les hommages et les vexations d'une société dont il a apprécié la versatilité, il se consacre tout entier à l'art, n'admettant d'autre guide que sa conscience, ne permettant à personne de porter atteinte à une liberté qui lui est chère.

Dans cette crise d'isolement farouche, il reste toujours le fils soumis et tendre, et sa mère, sachant par expérience que le travail est le plus sûr remède à l'affliction, s'efforce de le soutenir et de l'encourager dans l'accomplissement de la tâche ardue mais salutaire à laquelle il s'est voué.

En 1882, bien que déjà affaiblie par l'âge et minée par les chagrins elle lui adresse à Hambourg, où il est allé diriger les trois premières de " Samson et Dalila ", les deux lettres suivantes dans lesquelles s'affirme encore une volonté que les années semblent n'avoir pas émoussée :

I

" Très cher ami, pour peu que cela continue, tu seras le seul homme ayant du talent. Les grelots chantent en ta faveur.

" C'est amusant ! Je ne peux pas m'empêcher de me dire : "Comme tous ces gens-là sont bêtes de n'avoir pas voulu le voir plus tôt ; il y a si longtemps que je le sais ; il y a plus de quarante ans que je l'ai deviné et je n'en ai jamais eu d'orgueil."

" J'espère que tu es comme moi ; l'orgueil est fait pour les sots. Nous sommes au-dessus de toutes les petitesses humaines. Le talent, le vrai, suit son chemin sans faire attention à tout ce qu'on dit sur sa route.

" Du courage, mon ami. Avec le courage, on peut vaincre tous les obstacles. Il faut du temps, nous en avons la preuve.

" Je ne te quitte pas, ma pensée est tout entière avec toi. "

II

" Mon cher bien aimé, tu as ri en lisant ma lettre, mais je suis sûre que tu es de mon avis. Il y en a plusieurs qui t'ont empêché d'arriver, croyant arriver avant toi. Ils ont donné un coup d'épée dans l'eau.

" A quoi cela leur a-t-il servi ? A faire voir qu'ils étaient des ignares.

" Laisse couler la Seine tranquillement. Réfléchis bien à tes petites affaires. Travaille avec les facultés que le bon Dieu t'a données. Ne t'occupe pas de ce qui se dit autour de toi. Suis ton chemin et, un beau jour, tu verras que tu es un homme et tu te sentiras fort.

" Mais pour cela, il ne faut pas de repos ; il faut le travail incessant comme tu le fais et comme tu le sens ; il faut la vigilance constante. Il ne faut voir que ton art, ne penser qu'à cela. Tu es venu au monde pour faire de la musique, fais de la musique. "

Camille Saint-Saëns, que ses travaux et sa santé fortement ébranlée obligent à des départs fréquents, sait combien est amère la solitude à laquelle est condamnée la maman, restée dans la maison au milieu de tant de souvenirs douloureux ; aussi, s'ingénie-t-il à rendre moins pénible le vide que crée son absence.

Dans les longues lettres qu'il adresse presque quotidiennement à sa mère, il lui fait ses confidences, lui raconte les menus incidents de sa vie, lui parle de ces mille riens qui suffisent à apaiser l'inquiétude d'une maman et à lui donner la douce illusion de retrouver dans l'homme la confiance naïve et la sincérité qu'elle avait connues chez l'enfant.

Ecoutez cette lettre datée de Toulon :

" Chère mère,

" Je me suis bien amusé aujourd'hui. Je suis allé à la ville et suis entré au bazar pour m'acheter un bouton de chemise de deux sous.

" Là, ô tentation ! j'ai vu le joujou qui me tente depuis tant d'années, qui me tentait longtemps avant qu'on ait eu l'idée de le faire : une cuisine ! Je la regardais du coin de l'œil en me disant : Ce doit être cher ! je ne ferai jamais une folie pareille !

" Et puis, j'ai eu la malheureuse idée de demander le prix ; on m'a dit : " Six francs ". Six francs, mon rêve ! C'était impossible de résister.

" J'ai sauté sur ma proie, je l'ai emportée et j'ai confectionné une marmelade exquise avec la moitié d'une pomme.

" Elle a été longue à faire, la marmelade ! Si vous voyiez comme c'est joli ce fourneau économique avec deux marmites, une bouilloire en forme de théière et une grande cheminée !

" Le bonheur suprême est de remettre de l'eau avec la bouilloire dans la marmite, quand l'ébullition menace de faire trop réduire le fricot.

" Le brave médecin qui me conseille (je n'ose dire qui me soigne, il n'y a pas de quoi), veut que je me promène et que je ne travaille pas encore de quelques jours, le temps étant des plus favorables. J'ai donc laissé en plan un morceau hérissé de doubles croches.

" Je sens que je ne résisterai pas de retourner à la ville et à acheter une casserole. Qu'y ferai-je ? je l'ignore, mais sa vue m'inspirera. J'y ferai peut-être cuire une huître avec du beurre et de la chapelure.

Je vous embrasse à pincettes. "

Elles seraient toutes à citer ces lettres où l'amour filial se traduit par des paroles de réconfort, des tendresses câlines, des réflexions enfantines qui font sourire quelquefois, mais qui vont toujours droit au cœur des mères.

La chère maman vieillit, la vue faiblit, la volonté commence à décliner. Ce n'est pas encore le désordre de la pensée, c'est un peu d'ombre qui descend lentement dans la pauvre tête, mais qui n'altère en rien la tendresse maternelle.

" Je commence à trouver ton voyage un peu long, écrit-elle ; ce n'est pas ma faute, mais quand tu n'es pas là, je perds un peu la tête. J'ai si peu de temps à vivre ; mes années vont plus vite, je crois, que celles des autres. Alors, j'ai besoin de te voir.

Je ne suis pas raisonnable, gronde-moi, je ne t'en voudrai pas. "

La mère va mourir. Le fils est à son chevet, prêt à recueillir son baiser suprême et son dernier souffle.

Le 18 décembre 1888, le lien se brise. Pour la première fois, la mère ne répond plus à l'appel de l'enfant qui, raidi dans la douleur, voit disparaître à jamais celle qui n'avait vécu que pour lui et qui résumait toutes ses affections.

Quelques jours plus tard, Camille Saint-Saëns, calme en apparence, mais le visage pâli et ravagé par la souffrance, accompagnait sa mère à sa dernière demeure.

Le caveau du cimetière Montparnasse qui avait recueilli les restes de ses deux enfants se refermait sur cette nouvelle proie.

La mère disparue, le fils disparaît à son tour.

Vagabond de la douleur, il s'en va, sous un faux nom, courant d'Espagne en Afrique, à la recherche d'un asile de paix et de repos. Ses confidents les plus sûrs ignorent sa retraite.

Cette fuite affolée, se produisant au moment même où les répétitions d' " Ascanio " eussent exigé la présence de l'auteur à Paris, fournit prétexte à de nombreuses suppositions. On va jusqu'à prétendre que Saint-Saëns est devenu fou et que des parents éloignés l'ont fait interner pour mieux capter sa fortune.

Le Journal " Le Soleil " écrit :

" Le grand esprit qu'est Camille Saint-Saëns s'est surmené depuis quelques années de façon exagérée. Sa haute intelligence a sombré momentanément et, à l'heure même où son œuvre soulevait les applaudissements enthousiastes à l'Opéra, le malheureux auteur passait sa première nuit dans la salle capitonnée qu'on réserve aux personnes atteintes de maladies cérébrales aiguës. "

De son côté, le " Petit Journal " annonce qu'une cousine très éloignée, mais se croyant quelques droits à la succession, prétend que son parent est séquestré par deux personnes aux environs de Paris.

L'état du musicien, déjà inquiétant pour sa raison, se serait aggravé sérieusement depuis quelques semaines et des gens sans scrupules en auraient profité pour accaparer Saint-Saëns et le faire tester en leur faveur.

La vérité était heureusement tout autre.

Saint-Saëns, dont le cœur débordait de tendresse pour les siens, et qui avait été si cruellement atteint dans ses affections, s'était comme tous ceux qui souffrent, renfermé en soi-même et, indifférent à tout, était allé simplement demander à la solitude la paix de l'âme qu'il ne pouvait espérer trouver ailleurs.

La solitude sied à l'âme endolorie
Lasse de tout plaisir et veuve du bonheur,
Qui n'a plus rien à craindre et se sent aguerrie
Contre l'âpre destin par l'excès du malheur.11

Saint-Saëns n'eût pas été le fils de sa mère s'il se fût laissé abattre par les coups du destin; d’ailleurs, les événements des vingt années qui suivirent son retour ont montré que son intelligence et son génie avaient survécu à la terrible épreuve. L'œuvre dramatique que, jusque là, les directeurs de l'Opéra avaient délaissée, s'impose. " Samson et Dalila ", " Ascanio ", " Henri VIII ", " Phryné ", " Frédégonde ", " Déjanire ", " Les Barbares ", " Parysatis ", pour ne citer que ces ouvrages, révèlent au public la vraie valeur du compositeur.

La Française, chant héroïque de la Grande Guerre (Saint-Saëns)La Française, chant héroïque de la Grande Guerre (Saint-Saëns)La Française, chant héroïque de la Grande Guerre (Saint-Saëns)

La Française, Chant héroïque de la Grande Guerre, hymne de guerre composé en 1915 à la demande du journal le "Petit Parisien"
par l'illustre maître Camille Saint-Saëns et le grand poète Miguel Zamacoïs.
( coll. D.H.M. )

La Muse de Saint-Saëns, souple et variée, continue à s'exercer dans tous les genres et sous toutes les formes, sans que, pour cela, l'artiste cesse de rester lui-même. Il évoque tous les lieux et tous les âges; il note les mélopées des bateliers du Nil, les romances napolitaines, les chansons des pâtres et des marins, les cantilènes de toutes les provinces de France ; il traduit les impressions recueillies au cours de ses voyages mais il n'en conserve pas moins les qualités de sa race, c'est-à-dire un esprit lumineux, élégant et concis, et l'âme de la terre natale se retrouve tout entière au fond de son génie.

Le 6 août 1921, Camille Saint-Saëns donnait à Dieppe son suprême concert et jouait sept morceaux. A la fin de cette soirée mémorable, en proie à la plus vive émotion, il s'exprimait ainsi : " Il y a soixante-quinze ans, je jouais pour la première fois en public ; j'ai joué aujourd'hui pour la dernière."

Ce fut à Béziers que, le 21 août de la même année, il apporta son adieu de chef d'orchestre en venant y diriger les répétitions d' " Antigone ".

Ces adieux du grand homme aux deux villes qu'il affectionnait entre toutes, devait, hélas ! précéder de peu son adieu à la vie.

Le 16 décembre 1921, à la fin d'une journée paisible où il avait encore travaillé et même chanté quelques airs de Verdi, il s'éteignait doucement à Alger.

Le 24 décembre, après des funérailles nationales d'une majesté imposante, il rejoignait dans le tombeau du cimetière Montparnasse la mère et les enfants qu'il avait tant aimés.

La renommée qui s'était attachée à son nom ne pouvait manquer d'éveiller la jalousie de confrères qui, quelques jours auparavant, l'accablaient encore de leurs adulations et applaudissaient hypocritement à ses succès. La calomnie, cette arme chère à Basile, devint, pour eux le moyen le plus efficace pour ternir la réputation de l'homme dont ils ne redoutaient plus la franchise brutale et les boutades à l'emporte-pièce et, bientôt, Saint-Saëns apparut, aux yeux du plus grand nombre, comme un être dépourvu de toute sensibilité, comme un égoïste incapable d'un geste de pitié ou de générosité.

J'espère que les mânes du grand disparu me pardonneront de répondre autrement que par le mépris qu'il accordait lui-même à de telles accusations, mais ma conscience m'impose le devoir d'en appeler au témoignage de ceux qui ont vécu dans son intimité et qui ont pu apprécier son inépuisable bonté.

Mieux encore que ce témoignage que l'on pourrait taxer de partialité, des milliers de lettres sont là, qui expriment, en termes émus, la gratitude de ceux qui firent appel à son grand cœur.

Que d'œuvres humanitaires et sociales n'a-t-il pas soutenues moralement et matériellement.

Que de confrères besogneux, je n'ose dire reconnaissants, n'a-t-il pas secourus ?

Que de pauvres prêtres n'a-t-il pas secondés dans leur rôle d'apôtres de la charité ?

Sur combien d'infortunes cachées, et d'autant plus dignes d'intérêt, ne s'est-il pas penché ?

Saint-Saëns n'a peut-être pas, comme beaucoup d'autres, avides de popularité, étalé sa générosité au grand jour; il était de ceux qui font le bien par devoir, sans nul espoir de reconnaissance présente ou future.

Un homme capable de tels sentiments n'est pas un égoïste.

Certes, il n'a pas toujours accueilli avec le sourire les solliciteurs à la recherche d'un protecteur éminent, capable de leur faire obtenir des faveurs qu'ils ne pouvaient espérer mériter par leur seule valeur personnelle. Il était trop droit pour dissimuler sa pensée, trop honnête pour encourager des ambitions vouées d'avance aux pires déceptions.

Alors que l'univers entier rend hommage au talent de l'un de nos plus grands musiciens français, donnons une pensée à celle qui a, pour ainsi dire, pétri son fils à son image et rappelons-nous que, fidèle à l'exemple qu'il avait reçu, Camille Saint-Saëns n'a cessé d'apporter dans sa vie privée le même souci de netteté qu'il a toujours apporté dans sa musique.

Espérons que le temps fera son œuvre, comme il l'a fait pour la plupart des grands hommes et que les inimitiés que Camille Saint-Saëns s'est attirées, par sa loyauté, et par son amour profond de la vérité, disparaîtront, emportées par le flot pur des harmonies qu'il nous a laissées.

Albert LEGRAND

Relation de la mort d’André Saint-Saëns

d’après le Journal de musique, n° 106 du 8 juin 1878

 

Un affreux malheur vient de frapper M. Camille Saint-Saëns, l’un des maîtres les plus éminents de notre jeune école musicale.

Le père était à son bureau et mettait la dernière main à une partition d’opéra ; la jeune mère, dans son salon, travaillait, l’aïeule dirigeait la domestique dans quelque occupation de ménage. L’enfant - un délicieux petit garçon de trois ans - joue, sautille et gazouille.

Tout à coup, et comme si une force invisible le poussait, l’enfant s’élance, traverse avec une légèreté de papillon deux pièces de l’appartement, court à une croisée entr’ouverte et en franchit la balustrade... La mère, à peine a eu le temps de pousser un cri, auquel répond le bruit mat du petit corps qui se brise sur le pavé.

Les obsèques du pauvre enfant ont lieu à Saint-Sulpice.

Le deuil était conduit par le malheureux père dont la douleur faisait peine à voir ;

Une foule nombreuse dans laquelle on remarquait la plupart de nos célébrités artistiques, assistait à cette triste cérémonie. Citons : MM. Gounod, Delibes, lalo, Joncières, Widor, Dubois, Jules Barbier, Gustave Doré, Morin, Taffanel, Chabrié, Durand, Cavaillé-Coll, Bussine, Ortolan, Mmes Trélat , Jaëll, etc ., etc.

 

Funérailles de Camille Saint-Saëns
discours de Léon Bérard
Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts
samedi 24 décembre 1921, cimetière du Montparnasse (Paris)

 

Le grand artiste dont la mort a ému non seulement la France, mais tous les pays où son œuvre était célèbre et vénérée, eut une vie si longue, si laborieuse et si féconde, qu'il ne peut pas être complètement évoqué en quelques paroles. Déjà de clairvoyants et d'éloquents discours viennent de caractériser quelques-uns des multiples aspects de son génie. L'un après l'autre, les orateurs qui exposaient les raisons diverses de notre admiration, indiquaient une raison plus profonde, primordiale, dont toutes les autres ne sont peut-être que les subordonnées. Et cette raison essentielle tient tout entière dans une brève formule : Saint-Saëns fut un artiste français.

Assurément il ne faut pas prétendre accorder à une nation ou à une race le privilège exclusif de certaines qualités. L'art, qui est une des plus hautes productions de l'intelligence humaine, présente des caractères que plus d'une race doit pouvoir aimer et comprendre, parce qu'elle porte en soi ses caractères mêmes et les reconnaît dans les chefs-d'œuvre vraiment humains. Néanmoins, chaque race, chaque époque possèdent des caractères qui leur sont particuliers et propres. Pour cela, on peut dire que la clarté, l'ordre, l'eurythmie dans les proportions, l'élégance et la brièveté, sont des qualités de l'art français. Aussi bien, c'est ainsi que l'étranger juge nos artistes. Et c'est ainsi qu'il accueillit les chefs-d'œuvre de Saint-Saëns, les aima, les glorifia, parce qu'il y respirait quelque chose de la grâce, du charme, de la souriante beauté de notre patrie. Et ainsi, par la musique qui est un langage universel, Saint-Saëns fut une des plus grandes forces de rayonnement qui propagèrent et qui firent aimer l'âme française de par le monde.

La nation entière, par la voix multiple de la presse, l'a bien compris et l'a proclamé, dès que la nouvelle se répandit que l'illustre compositeur n'était plus. Le gouvernement, interprète d'un sentiment unanime, a jugé qu'une gloire aussi nationale devait être consacrée par la présence du Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts. Aujourd'hui, l'âme de toute la nation entoure ce cercueil qui repose sous les trois couleurs. Aujourd'hui, l'admiration, la reconnaissance des nations étrangères sont témoignées au grand disparu par les éminents représentants des pays où son nom est célèbre et où ses œuvres et lui-même, virtuose impeccable, reçurent des acclamations presque sans précédents.

Comment rappeler, devant cette tombe, une vie dont la longueur, dont l'activité créatrice dépassent les possibilités accordées aux artistes les mieux favorisés par le sort? Malgré soi, l'on songe à ce que fut la carrière d'un Gœthe ou d'un Haydn, d'un Voltaire ou d'un Victor Hugo. Encore le mois dernier, Saint-Saëns, malgré ses quatre-vingt-six ans, venait à l'Opéra : il surveillait les répétitions d'Ascanio ; bien plus, toujours vibrant, et parfois impatient, il se mettait au piano et accompagnait les acteurs avec une sûreté, une délicatesse de touche et une netteté de rythme que plus d'un jeune virtuose peut lui envier. Or, ce même homme, avant la Révolution de 1848, avait joué du piano dans un salon des Tuileries de Louis-Philippe...

Saint-Saëns avait alors 12 ans : il était déjà célèbre. — II n'était pas seulement un virtuose prodige, il donnait d'extraordinaires marques de précocité pour la composition. A huit ans, il avait étonné Monsieur Ingres, en lui jouant du Mozart. Si bien que le peintre illustre avait dessiné au crayon un profil de Mozart et l'avait donné à l'enfant. Celui-ci, pour répondre au cadeau du vieux maître, avait composé un adagio dédié à Monsieur Ingres, 1843.

Une semblable précocité, un tel don musical, émerveillaient les compositeurs. Berlioz, souvent ombrageux car la vie lui avait été rude, accueillait le débutant ; Gounod admirait la sûreté de son style et, volontiers malicieux, déclarait : " II sait tout, ce jeune homme ; il ne lui manque que de l'inexpérience ". Quant à Franz Liszt, génial novateur, esprit si noble et si désintéressé, non seulement il indiquait par les " poèmes symphoniques ", la route où Saint-Saëns allait aussi trouver des chefs-d'œuvre mais encore, chose rare, il aidait son jeune confrère : en effet, c'est Liszt, le premier, qui révéla au public Samson et Dalila. Plus tard Saint-Saëns, reconnaissant, lui dédia la Symphonie avec orgue, c'est-à-dire son œuvre peut-être la plus pure et la plus haute.

Les œuvres musicales de Saint-Saëns, même si on s'en tient aux compositions capitales, sont d'une abondance, d'une variété de conception, d'une ampleur, d'une délicatesse et d'une perfection de forme qui se sont imposées à l'admiration des connaisseurs et des musiciens du monde entier. Un éminent compositeur, dont les œuvres sont applaudies au concert et au théâtre, et dont l'art est à la fois émouvant, poétique et robuste vient de rendre un hommage autorisé à la maîtrise de Saint-Saëns.

Elle s'est affirmée dans tous les genres, depuis la musique la plus sereine et la plus noble, jusqu'aux fantaisies les plus légères. Même dans cette cérémonie où nous sommes face à face avec le mystère de la mort, ce serait tracer de Saint-Saëns un portrait infidèle, et ce serait le diminuer, que de ne pas parler de son esprit et de sa fantaisie en musique. Jusque dans les petites œuvres qui étaient un jeu pour lui, il apportait un goût de la perfection qui les relevait, et il ne pouvait imposer silence ni à son inspiration, ni à son infaillible sens de la Beauté. Ainsi, dans une suite symphonique qu'il ne voulut même pas publier, comme si elle n'était qu'une badinerie fantaisiste, nous trouvons une page pénétrée d'émotion et de rêve : elle évoque un paysage incertain, estompé de brume où glisse sur les pâleurs de l'eau l'éclatante et lente blancheur d'un cygne qui va mourir et qui exhale son dernier chant. Cette élégie a tant de charme qu'on la rejouait hier encore, dans la cathédrale de Marseille, alors que l'on ramenait d'Algérie la dépouille du compositeur ; et ce chant, c'était comme la voix de la terre de France, qui se faisait plus douce pour recueillir son enfant.

Tant d'œuvres, et si diverses, depuis les messes et les oratorios, depuis le Requiem et le Déluge, jusqu'aux ballets et à Javotte, depuis les symphonies, où il joint l'orgue et le piano à l'orchestre, jusqu'aux mélodies et aux pages d'album, sans omettre les trios et les quatuors si classiquement construits, les concertos et les sonates, qui occupent une place éminente dans sa production, tant d'œuvres et si diverses, sont le témoignage non seulement d'un don musical qui n'a cessé de s'épanouir durant plus d'un demi-siècle, mais encore d'une intelligence toujours active, ouverte à tout, jalouse de comprendre et de s'assimiler tout ce qui est du domaine artistique et intellectuel. Plus qu'aucun autre artiste, s'il était l'homme de son art, il le possédait ; en revanche il n'était pas possédé, ni entravé, ni limité par son art. Tout ce qui rend plus ample l'intelligence humaine, tout ce qui accroît son emprise sur le monde inerte, sur les problèmes de la Science et aussi sur ceux de l'Histoire, tout sollicitait l'active, l'inquiète compréhension de Saint-Saëns. Voyageur inlassable, tandis qu'il enrichissait sa musique aux reflets de paysages inconnus encore dans l'art des sons, sa pensée travaillait sans trêve. L'Egypte, la Grèce, les Indes, le faisaient méditer sur les civilisations disparues, sur les philosophies, les religions et les mythes par lesquels l'esprit de l'homme a répondu tour à tour au mystère qui étreint notre destinée. Et Saint-Saëns, passionné de l'astronomie, prenait dans la contemplation des astres, le double sentiment de la grandeur et de la petitesse de l'homme.

Tel fut ce grand artiste et ce puissant esprit. Avec sa vivacité, sa spontanéité, avec sa netteté de conception, il fut aussi un écrivain, un polémiste, un épistolier des plus remarquables. Il écrivait parce qu'il avait quelque chose à dire. Ce quelque chose qui lui était personnel et qui lui tenait à cœur, il le disait avec un accent direct et un tour bref, un esprit et un imprévu naturel, qui rappellent l'élégance, l'atticisme des lettres de Voltaire. Donc, ce grand musicien aurait pu devenir par surcroît un excellent, un brillant chroniqueur. Il le fut, de temps à autre, comme par délassement. De nombreux articles ont été réunis en volumes. Ils abondent en souvenirs, impressions ou notes de voyages, en idées sur l'art, et même sur les sujets les plus variés. Ils recevront sans doute un complément, le jour où l'on publiera les lettres de Saint-Saëns : elles continueront, malgré la mort, les vives et profondes conversations de ce vaste esprit comme elles les avaient continuées déjà malgré l'espace, lorsqu'il cherchait, pour travailler, le calme des solitudes lointaines.

Ainsi, par ces œuvres, par toutes les manifestations de son génie musical et de son infatigable curiosité, par les qualités de son cœur noble et bienfaisant, ce grand artiste continuera de vivre dans l'admiration des hommes. Fortifié par la culture la plus vaste, digne d'être rapproché des amples cerveaux par qui le XVIIIe siècle et le XIXe continueront et moderniseront la haute tradition des artistes et des humanistes de la Renaissance, Saint-Saëns aura été et continuera d'être un des plus agissants, un des plus persuasifs propagateurs de la culture gréco-latine et de la culture française. Pour ce fils spirituel des anciens Grecs, la beauté de l'art comportait l'équilibre, l'eurythmie, le sain épanouissement des forces morales et intellectuelles. Les chefs-d'œuvre de Saint-Saëns sont un des plus glorieux rayonnements du génie français.

____________

1) Voir infra la relation de ce triste événement d'après le Journal de musique. [ Retour ]

2) Saint-Saëns, on le sait, était un génial improvisateur à l'orgue. Il estimait d'ailleurs que c'était l'une des joies de son existence. Liszt lui-même n'hésitait pas à le considérer comme le premier organiste du monde. [ Retour ]

3) «La Revue du foyer, Lettres, Sciences, Arts, Agriculture, Industrie» paraissait tous les samedis. Le numéro 1 est daté du 3 novembre 1888. La rédaction est alors située : 28 rue Notre-Dame-des-Victoires à Paris. [ Retour ]

4) Imprimerie dieppoise, Dieppe, 1937, plaquette de 19 pages. [ Retour ]

5) L'église du Pollet dépendait de la paroisse de Neuville. [ Retour ]

6) Clémence Collin est née le 27.3.1809 à Wassy (Haute-Marne), fille d'Auguste, menuisier, et de Marguerite-Nicole GAYARD. C'est le 24.11.1834 à Paris qu'elle épousa Victor SAINT-SAENS, né le 29 ventôse an VI, fils de Jean-Baptiste-Nicolas (1754-1837), originaire de Saint-Aubin-le-Cauf (Seine-Maritime), cultivateur puis maire de Rouxmenil sous l'Empire et la restauration ; et de Marguerite VALLET. (NDLR) [ Retour ]

7) Mme MASSON née GAYARD était une sœur de Marguerite COLLIN. (NDLR) [ Retour ]

8) Baptisé le 27 à Saint-Sulpice. (NDLR) [ Retour ]

9) Rappelons que son père est mort d'une phtisie pulmonaire à l'âge de 37 ans, deux mois après la naissance de Camille.(NDLR) [ Retour ]

10) Marie TRUFFOT (et non Truffaut), née le 16.4.1855 à Paris, était fille de Philippe TRUFFOT, manufacturier et Maire du Cateau en 1875, et de Marie-Hélène CARROIS. Elle décédera fort âgée le 30.1.1950. Ses obsèques seront célébrées à Saint-Amand-de-Caudéran (Gironde). Le mariage ne fut point heureux et Saint-Saëns quitta sa femme après la mort prématurée de leurs deux enfants. (NDLR) [ Retour ]

11) C. Saint-Saëns, «Rimes familières». [ Retour ]

''Où Camille Saint-Saëns goûte, non sans quelque appréhension, les délices de la vitesse et celles de la vie au grand air!''
( photo X..., Musica, 1907 )

 


Relancer la page d'accueil du site MUSICA ET MEMORIA

Droits de reproduction et de diffusion réservés
© MUSICA ET MEMORIA

tumblr hit counter