Le docteur Schweitzer et Charles-Marie Widor

 

C’est dès le mois d’octobre 1893 qu’Albert Schweitzer (1875-1965) put bénéficier de l’enseignement de Charles-Marie Widor. Nanti d’une solide formation d’organiste grâce à Eugène Münch, organiste de l’église réformée Saint-Etienne de Mulhouse et ancien élève du Conservatoire de Berlin, il vouait déjà une grande admiration pour les oeuvres d’orgue de Jean-Sébastien Bach :

Charles-Marie Widor (1845-1937), président de l'U.M.C.O., à l'orgue de l'Institut (Salle de Caen)
( Photo X... )

" Mon professeur de Mulhouse m’avait si bien préparé que Widor, après une audition m’accepta pour élève, bien qu’il réservât son enseignement à la classe d’orgue du Conservatoire. Cet enseignement eut pour moi une importance décisive. Widor m’engagea à approfondir ma technique et à rechercher une exécution parfaite."
[Albert Schweitzer, Ma Vie et ma pensée, Paris : Albin Michel, 1960, p. 11]

A cette époque, Ernest Münch, frère d’Eugène et organiste à Saint-Guillaume de Strasbourg, demandait parfois à Schweitzer d’accompagner à l’orgue sa chorale dans l’exécution de cantates de Bach en concerts. Afin de suivre les cours de philosophie en Sorbonne, Albert Schweitzer se rendit plus régulièrement à Paris à partir d’octobre 1898 :

" Avec Widor, - qui me donnait gratuitement ses leçons, - je travaillais l’orgue. Avec Isidore Philipp, nommé peu après professeur au Conservatoire, je travaillais le piano."
[Ibid, p. 23]

Il suivait également les leçons de piano de Marie Jaëll (1846-1925).

En dépit de l’aspect sévère qu’on lui prête souvent, Widor ne s’occupait pas que de son activité pédagogique mais veillait à ce que ses élèves ne manquent de rien :

" Une amitié s’établissait entre Philipp, Widor et moi. C’est à Widor que je dois d’avoir rencontré une série de personnalités intéressantes et importantes du Paris d’alors. Il prenait soin de ma santé. Bien souvent, lorsqu’il avait l’impression qu’en raison de mes ressources modestes, je ne m’accordais pas des repas assez copieux, il m’emmenait après la leçon à son restaurant habituel, le célèbre " Foyot ", proche du Luxembourg, afin qu’une fois par mois je fusse rassasié."
[Ibid., p. 25-26]

Schweitzer préparait alors une thèse de doctorat en philosophie et devait travailler la nuit :

" Il m’arrivait parfois de me rendre le matin à ma leçon d’orgue chez Widor, sans m’être couché la veille."
[Ibid., p. 26]

C’est surtout le travail du répertoire qui occupait le maître et son disciple, alors qu’au Conservatoire, Widor prenait du temps pour l’étude de l’improvisation :

" [...] Si je compare l’enseignement de Franck à celui de Widor pour l’improvisation, je constate que le premier s’attachait surtout au détail : l’invention mélodique, trouvailles harmoniques, modulations subtiles, élégance du dessin, en un mot à tout ce qui touche au domaine de l’expression purement musicale ; le second, au contraire, faisait porter le principal effort sur la construction, le développement logique, le côté formel. Chose curieuse, César Franck était beaucoup plus sévère pour la fugue que Widor."
[Louis Sauve, Emile Bourdon (1884-1974), organiste et compositeur, Paris : Ed. de l’Officine, 2004, p. 105]

Lors d’un séjour à Berlin, Albert Schweitzer put entendre des organistes issu d’une école différente :

" Les organistes de Berlin, à l’exception d’Egidi, me déçurent parce qu’ils visaient plutôt à la virtuosité qu’à la véritable plasticité du jeu, à laquelle Widor attachait tant d’importance. Et combien le son des orgues nouvelles de Berlin me semblait à la fois bruyant et sec, comparé aux instruments de Cavaillé-Coll à Saint-Sulpice et à Notre-Dame ! "
[Albert Schweitzer, Op. cit., p. 30-3]

 

Il ne faudrait pas croire pour autant que Widor et son assistant au Conservatoire, LouisVierne, ne portaient pas une certaine estime à la virtuosité, qu’ils ne voulaient pas gratuite mais au service de la musique :

" Sans avoir de parti-pris en art, Vierne estimait toutefois que la virtuosité pour elle-même n’était pas le fait de l’orgue, et partait volontiers contre le " Lisztisme " et ses conséquences. Mais ces " fulminations " n’étaient que de surface, car il admirait les virtuoses, l'étant lui-même. Il était fier d’en avoir formé et encouragé plusieurs."
[Louis Sauve, Op. cit., p. 144]

Le 1er décembre 1899, Schweitzer était nommé vicaire adjoint à l’église Saint-Nicolas de Strasbourg. Durant ses congés, il suivait toujours l’enseignement de Widor :

" Je passais généralement les vacances de printemps à Paris, afin d’y continuer mes études auprès de Widor, et j’habitais chez le frère aîné de mon père."
[Ibid., p. 35-36]

Au cours de ses séjours parisiens, il rencontra Romain Rolland (1866-1944) avec qui il se lia d’amitié.

On sait que Widor découvrit des chorals de Bach qu’il ne connaissait pas grâce à Schweitzer et qu’il lui demanda de faire une étude sur la musique du Cantor :

" Widor auprès de qui je passais plusieurs semaines tous les printemps, et souvent aussi à l’automne, s’était plaint qu’il n’y eut en français que des ouvrages biographiques, mais aucune oeuvre capable de servir d’introduction à l’art de Bach. Je dus lui promettre de consacrer mes vacances d’automne de 1902 à écrire un essai sur l’art de Bach, à l’usage de ses élèves du Conservatoire de Paris. "
[Albert Schweitzer, p. 71]

En deux ans, l’ouvrage était terminé :

" A l’automne de 1904, je pus annoncer à Widor, qui passait alors ses vacances à Venise, que le livre tant désiré par lui était enfin prêt. Il ne restait plus qu’à rédiger la préface qu’il m’avait promise et qu’il écrivit aussitôt. L’ouvrage, publié en 1905, est dédié à Madame Mathilde Schweitzer, la femme du frère aîné de mon père, vivant à paris. Si elle ne m’avait pas fait connaître Widor en 1893, et ne m’avait ensuite, grâce à son hospitalité, donné le moyen de le rencontrer bien souvent, je n’aurais jamais écrit sur Bach. "
[Ibid., p. 74-75]

 

Ce livre [Jean-Sébastien Bach, le musicien-poète, Paris, 1905] fut repris et complété par son auteur en 1906 pour une traduction allemande.

Sa monographie sur la construction des orgues parue en 1909 (édition franco-allemande, Vienne et Strasbourg) devait beaucoup à ses séjours parisiens et son amour des orgues anciennes était en relation avec les entretiens qu’il avait eu avec Cavaillé-Coll (1811-1899) :

" Les plus belles orgues ont été construites entre 1850 et 1880, alors que les facteurs d’orgues qui étaient des artistes, utilisaient les découvertes de la technique pour réaliser avec la plus grande perfection possible l’idéal de Silbermann et des autres grands facteurs d’orgues du XVIIIè siècle. Le plus éminent d’entre eux est Aristide Cavaillé-Coll, le créateur des orgues de Notre-Dame de Paris et de Saint-Sulpice. Ce dernier orgue est le plus beau que je connaisse, à quelques légers défauts près. Construit en 1862, il fonctionne encore aujourd’hui aussi bien qu’au premier jour, et il en sera de même dans deux cents ans, s’il est bien entretenu. L’orgue de Notre-Dame a souffert du fait que pendant la guerre, lorsqu’on a dû enlever les vitraux, il a été exposé à toutes les intempéries. J’ai rencontré plusieurs fois le vieux Cavaillé-Coll – mort en 1899 – à l’orgue de l’église Saint-Sulpice, où il venait tous les dimanches à la messe. Un de ses aphorismes était : " L’orgue résonne au mieux, lorsqu’il y a assez d’espace entre les tuyaux pour qu’on puisse en faire le tour. "
[Ibid., p. 85-86]

 

Lorsque Schweitzer prit la décision de devenir médecin en forêt vierge, son maître le sermonna vigoureusement, trouvant cette idée saugrenue :

" Widor, qui m’aimait comme un fils, me gronda, disant que j’étais semblable à un général qui, le fusil en main, partirait à la ligne de feu (on ne parlait pas encore de tranchées). "
[Ibid., p. 99]

N’écoutant que sa conscience et son altruisme, Albert Schweitzer entreprit ses étude de médecine et partit pour Lambaréné où son action a eu le retentissement que l’on sait.

Avant de s’embarquer, il avait eu le temps de réaliser une partie de l’édition des oeuvres pour orgue de Bach, de concert avec son mentor :

" Pendant les deux dernières années de mes études de médecine, [...] je trouvais le temps [...] de préparer avec Widor une édition des Préludes et Fugues pour orgue de Bach, avec des notices pour l’interprétation de chacune des pièces. "
[Ibid., p. 128]

C’était Widor lui-même qui avait tenu à s’adjoindre les compétences de son élève :

" L’éditeur Schirmer, de New-York, lui [à Widor] avait demandé de préparer une édition des oeuvres pour orgue de Bach, accompagnée de notices sur l’interprétation. Widor accepta, à la condition que je serais son collaborateur. Voici comment nous nous partagions la tâche : j’esquissais des notices et nous les développions ensuite ensemble. Que de fois, au cours des années 1911 et 1912, je me suis rendu à Paris pour ce travail ! Widor vint aussi deux fois passer quelques jours chez moi à Gunsbach où nous pûmes nous consacrer à notre tâche en toute tranquillité. "
[Ibid., p. 141-142]

Nies-Berger et Schweitzer
Edouard Nies-Berger et Albert Schweitzer après un récital à Wihr-au-Val (Haut-Rhin) en 1955.
( Coll. particulière, avec l'aimable autorisation de Mme Patricia Nies-Berger )

 

C’est là que s’élaborèrent les théories consistant à adapter à l’orgue " moderne " les oeuvres du Cantor qui pour d’évidentes raisons de sonorités et de compositions différentes, ne pouvaient plus être jouées de la même façon qu’à l’époque baroque. Ils préconisaient en outre, tous deux, de jouer ces pièces dans un tempo plus lent que de coutume. [Ibid., pp. 142- 149]

Grâce à un piano-pédalier offert par la Société Bach de Paris, Albert Schweitzer put travailler les oeuvres pour orgue de Bach, Mendelssohn, Widor, Franck et Reger en Afrique.

Le Première Guerre mondiale qui suivit de peu l’arrivée des Schweitzer sur le continent africain les obligea à être assigné temporairement à résidence :

" Fin novembre [1914] en effet, notre internement prit fin, grâce à l’intervention de Widor, ainsi que je l’appris plus tard. "
[Ibid., p. 161]

La collaboration avec C.-M. Widor dans l’édition des oeuvres pour orgue de Bach se poursuivit dans cinq volumes. Le sixième recueil contenant des chorals divers parut en 1954 avec l’aide d’Edouard Nies-Berger.

Signalons enfin qu’en plus de quelques enregistrements d’œuvres de Widor (entre autres) chez Philips, Albert Schweitzer put se prévaloir du soutien de l’organiste de Saint-Sulpice pour prononcer une conférence sur " Le secours médical aux colonies " à l’Institut le 10 mars 1929.

Olivier Geoffroy

 


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