CHARLES VERVOITTE
(1819 – 1884)

Charles Vervoitte
Charles Vervoitte
La France illustrée, 1884, coll. Max Méreaux ) DR

par François-Joseph Fétis
in Biographie universelle des musiciens et
bibliographie générale de la musique
tome 8, 1867, pp. 332-333

 

VERVOITTE (CHARLES-JOSEPH), d’origine belge, né en 1822, à Aire, sur la Lys, montra, dès ses premières années, d’heureuses dispositions pour la musique. Cependant, ses parents se montraient peu disposés à lui faire étudier cet art, et la petite ville où il avait vu le jour offrait peu de ressources pour son éducation musicale. Nonobstant ces obstacles, le jeune Vervoitte fit de rapides progrès dans ses études, grâce aux leçons d’un très bon musicien, maître de chapelle à Saint-Omer, et de l’organiste de la même église. A peine sorti de l’enfance, il prit part à un concours ouvert à Boulogne-sur-Mer pour une place de maître de chapelle, et obtint cette position, malgré son extrême jeunesse. Entré en fonctions, il fut bientôt après nommé directeur de musique de l’importante institution fondée et dirigée par M. Haffreingue, et obtint vers cette époque la place de directeur de l’École Municipale de chant, qui venait d’être mise au concours. Il n’était âgé que de 20 ans lorsque M. Danjou le signala comme un rénovateur des meilleures traditions, dans l’écrit qu’il publia en 1842, sous le titre de l’Avenir du chant ecclésiastique en France. Le même écrivain donne aussi des éloges flatteurs au zèle, au dévouement et au talent de M. Vervoitte, dans le premier volume de sa Revue de la musique religieuse (Paris, 1845). Pendant qu’il travaillait ainsi à étendre l’instruction musicale autour de lui, M. Vervoitte ne s’occupait pas avec moins d’ardeur à accroître ses connaissances dans son art : il étudiait la composition avec Théodore Labarre, élève de l’auteur de cette notice, et recevait des conseil de Jean-Baptiste Cramer. La place de maître de chapelle de l’église Saint-Vincent de Paul lui fut offerte lorsqu’il eut atteint l’âge de vingt-cinq ans ; mais, à la même époque, l’archevêque de Rouen (Mgr Blanquart de Bailleul) lui ayant proposé d’établir une maîtrise dans la cathédrale et de fonder des cours de chant au petit et au grand séminaire, M. Vervoitte préféra cette position et entra en fonctions de maître de chapelle de la cathédrale de Rouen, le 26 mars 1847. Peu de temps après, il organisa, dans le palais de l’archevêché et sous la présidence de l’archevêque, des concerts historiques de musique religieuse qui eurent beaucoup de retentissement. L’Académie de Rouen décerna à M. Vervoitte, en 1849, une médaille de grand module, pour ses travaux à la cathédrale, ses compositions et l’harmonisation de tout le chant liturgique du diocèse de Rouen. Dans l’année suivante, il fut nommé, à l’unanimité, membre de la même Académie.

Au concours fondé à Paris, par la Société de Sainte-Cécile, pour les jeunes compositeurs, M. Vervoitte fut un des sept lauréats, avec MM. Gounod, Gevaërt, Wekerlin, etc. Sa cantate les Moissonneurs fut exécutée au concert du mois de janvier 1851, et la critique musicale de cette époque en constata le mérite. Ce succès lui procura la demande d’une messe pour la fête patronale de Saint Roch ; elle fut exécutée au mois d’août 1852, à l’église Saint-Roch, de Paris. Appelé par le Conseil général de la Seine-Inférieure à diriger la musique pendant le séjour de l’empereur Louis-Napoléon à Dieppe, au mois d’août 1853, il dirigea les messes et les concerts pendant toute la durée de ce séjour, et fit entendre plusieurs morceaux de sa composition. Avant de quitter Dieppe, l’empereur le fit appeler, le félicita sur ses ouvrages, le questionna sur les maîtrises, leur but, leur utilité, et lui remit une médaille d’or de première classe. La Société d’Émulation de la Seine-Inférieure lui en décerna une autre, en 1854, pour ses compositions. Vers le même temps, la question de la substitution du chant romain aux chants particuliers des divers diocèses de France ayant été agitée, M. Vervoitte défendit avec ardeur l’ancien chant de l’église de Rouen et rédigea, à ce sujet, un écrit qui fut publié dans les Mémoires de l’Académie de cette ville, et dont il y a des tirés à part. Les conclusions de cet écrit ayant été adoptées par une commission spéciale nommée par l’archevêque, M. Vervoitte fut chargé par lui de revoir tout le chant du diocèse et de le rétablir dans son intégrité, d’après les anciens manuscrits. Ce long travail était à peu près terminé, lorsque le mauvais état de la santé de Mgr Blanquart de Bailleul lui fit prendre la résolution de se retirer. Son successeur, ne partageant pas ses opinions à l’égard de la conservation du chant local, se montra favorable à l’adoption d’un autre chant ; cette circonstance détermina M. Vervoitte à accepter, au mois de mai 1859, la place de maître de chapelle de l’église Saint-Roch, de Paris, qui lui était offerte : il en prit immédiatement possession. Nommé, en 1862, président-directeur d’une société de chant d’ensemble qui venait de se former à Paris, sous le titre de Société académique de musique religieuse et classique, M. Vervoitte a fait prospérer cette institution par sa grande activité, son zèle dévoué et ses connaissances spéciales. Cette société donne, chaque année, des concerts où l’on entend les œuvres des grands maîtres choisies dans la riche bibliothèque de M. Vervoitte. Les œuvres publiées de cet artiste, chez Regnier-Canaux, à Paris, consistent en motets, psaumes avec et sans orchestre, messe solennelle pour voix seules, chœur et orchestre, exécutée à l’église Saint-Roch, le 22 août 1852, offertoires avec orchestre, antiennes de la Vierge, plusieurs Tantum ergo à voix seules ou à plusieurs voix, plusieurs O Salutaris, vingt saluts solennels pour voix seules et chœur, avec accompagnement d’orgue, chantés à l’église Saint-Roch de Paris. Ces morceaux d’un bon caractère, sont purement écrits ; environ trente morceaux, avec paroles françaises, à l’usage des concerts et des maisons d’éducation ; deux volumes de faux-bourdons, en usage dans le diocèse de Rouen depuis 1847 ; messe à trois voix et plusieurs motets, sous presse (1865). M. Vervoitte a publié aussi un recueil de messes et de motets des maîtres les plus célèbres, depuis le treizième siècle jusqu’à l’époque actuelle, sous le titre d’Archives des cathédrales ; dix-huit volumes ont paru, à Paris, chez Girod ; une collection d’airs, duos, trios et chœurs d’anciens maîtres, intitulée Musée classique ; Paris, Gérard ; Nouveau répertoire de musique sacrée ; Paris, Repos.

François-Joseph FETIS (1784-1871)
compositeur, théoricien, professeur,
chef d'orchestre, critique musical

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Charles Vervoitte : Kyrie de la Messe des morts, solo et chœur ad libitum, Plain-chant au soprano
( Rouen, Fleury-Lemaire, 1868, coll. Max Méreaux ) DR
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par l'abbé Julien Loth
(extraits de sa notice in Précis de l’Académie de Rouen 1885)

 

M. Charles Vervoitte est né le 9 mai 1819 [et non le 21 mai 1820 comme l'indique par erreur l'auteur], à Aire, petite ville du Pas-de-Calais arrosée par la gracieuse rivière de la Lys. Ses parents, peu favorisés des biens de la fortune, étaient mieux partagés du côté de l'intelligence et du cœur et élevèrent leurs six enfants avec foi, honneur et dévouement. Dans ces saines et laborieuses contrées du Nord, les vertus domestiques fleurissent comme naturellement et sont traditionnelles dans tous les foyers. Le jeune Charles eut, dès l’enfance, un goût passionné pour la musique. II lui venait en propre de son âme : car ses parents, loin d'encourager ses précoces dispositions, s'opposèrent de tout leur pouvoir aux premiers développements de sa vocation d'artiste. Ce fut le seul tort de ces dignes gens qui, ne comprenant rien à l’art, ne pouvaient s'imaginer, par un préjugé encore assez commun, qu'un honnête homme put sérieusement y consacrer ses efforts et sa vie.

Ce goût fut si fort et si profond chez l'enfant qu'il triompha de tous les obstacles. Il s'enfuyait à sept ans de la maison paternelle pour aller chez le ménestrel de l'endroit, le père Sirouis, essayer à la dérobée le plus invalide des violons, et il fit si bien qu'il épuisa bientôt le répertoire de son maître et devint son rival. Ses sœurs lui avaient acheté, sur leurs économies, une guitare qu'il dissimulait avec soin aux regards paternels, et à laquelle il confiait, avec un bonheur facile à imaginer, ses premières inspirations. Quand le père était sorti, les sœurs faisaient sentinelle, et l’enfant s’en donnait à cœur joie. Un jour, pourtant, le père découvrit le secret ; soit que les sœurs eussent manqué de vigilance, soit que les sons de l’instrument fussent venus jusqu'à lui, il surprit l’infortuné musicien en flagrant délit, brisa sa guitare et en jeta dans l’âtre les morceaux. La flamme se joua quelques instants avec ces bois harmonieux que Charles regarda les larmes aux yeux et le cœur oppressé, et lorsqu'elle eut consumé le vieil instrument, les forces manquèrent à l’enfant qui défaillit. C'était son bonheur, son rêve, son âme qui s'évanouissaient. Cette crise lui fut propice : la mère alors intervint, et, grâce à ses tendres sollicitations, Charles obtint de son père la permission de suivre ses goûts ; ses visites au père Sirouis furent désormais aussi fréquentes que régulières.

Il lui fallait, on le comprend, une éducation musicale plus sérieuse. Il alla se présenter, un jour, à M. Catouillard, organiste de Saint-Omer, et lui demanda, avec la confiance naïve de son âge, de faire de lui un grand musicien. Le digne homme se sentit touché de la grâce et des dispositions exceptionnelles de l'enfant et lui promit ses leçons. Charles fit donc, plusieurs fois par semaine, le voyage d'Aire à Saint-Omer, c'est-à-dire huit lieues, à pied et par tous les temps, et fut ainsi initié aux mystères de l'art qui faisait le rêve et l'enchantement de ses jeunes années. Que de fois nous l'avons entendu raconter ces voyages pénibles, entrepris avec tant d'audace et de joie ! Il revenait le cœur plein et bercé des plus douces pensées, répétant les chants qui murmuraient en lui aux arbres du chemin, aux brises du soir, aux étoiles du ciel, et composant, dans le calme de la nuit, qui le surprenait souvent en chemin, ses premières mélodies...

Un fait de cette époque de sa vie est caractéristique. Le maître d’école d'Aire ayant à s'absenter pendant un après-midi, confie la surveillance de sa classe au jeune Vervoitte, le plus assidu de ses écoliers. Le bonhomme parti, l'élève prend sa place, s'installe au pupitre, justement fier de son rôle. Tout à coup, une idée lui vient, il se lève, court chez lui et en rapporte une partition toute copiée dont il distribue les parties à ses condisciples étonnés. « C’est un chœur de ma composition, dit-il, nous allons le chanter. » On savait un peu de musique vocale à l'école d'Aire, comme dans toutes celles du Nord ; on se mit vite à l'œuvre. Charles divise par groupe ces gros enfants joufflus qui, subjugués par la supériorité de leur camarade, obéissent en silence, apprennent avec docilité leur partie et commencent la répétition. A la fin de la classe les élèves chantaient avec ensemble un chœur charmant, le premier jet de cette gracieuse composition, qui porta plus tard le nom du Printemps.

A seize ans, Charles Vervoitte obtint, au concours, la place de maître de chapelle de la paroisse de Saint-Joseph de Boulogne. Sa jeunesse fit hésiter un instant les juges, mais son talent les décida. Ce fut alors qu'il connut Labarre, le célèbre harpiste, aussi savant harmoniste que virtuose incomparable, et il en reçut des leçons pendant son séjour à Boulogne. De dix-huit à vingt-quatre ans, M. Vervoitte put jouir des enseignements et des conseils de cet excellent maître, le seul, à vrai dire, qu'il ait eu.

Dès qu'il eut trouvé le maître de chapelle qui paraissait apte à remplir ses desseins, Mgr Blanquart de Bailleul pressa la réorganisation de la Maîtrise. Le 13 août 1846 il réunit le Conseil de Fabrique de la Cathédrale et lui fait part de ses projets, dont l'économie de celle-ci : le nombre d’enfants de la Maîtrise; porté de dix à vingt au minimum; engagement de ténors nécessaires et d'un contrebassiste ; formation d'un fonds de bibliothèque sérieux pour le répertoire habituel ; enfin, acquisition d'un orgue d'accompagnement qui doit être placé dans le chœur.

(…)

La Maîtrise avait désormais, dans l’orgue de chœur, son orchestre naturel, dont les ressources, entre les mains d'un accompagnateur habile et expérimenté, offraient au maître de chapelle un secours des plus utiles pour l’exécution des œuvres religieuses des maîtres de l’art sacré.

Bientôt la réputation de la nouvelle Maîtrise franchit le cercle des habitués de la Cathédrale. Les succès de son maître de chapelle attirèrent sur lui l'attention de tous.

Disons que M. Vervoitte fut admirablement secondé par les circonstances et par les hommes. L’engouement qui suivit ses premiers succès fut d'autant plus vif que la période précédente de la Maîtrise avait été plus terne et plus improductive, et cet engouement lui valut des concours spontanés et précieux qui augmentèrent ses moyens d'action et ses ressources en lui facilitant la tâche. Il eut l'heureuse fortune de pouvoir grouper autour de lui des chanteurs de mérite tels que MM. Litté, Caron, Guillard, l'abbé Simon, etc., qui donnèrent un grand relief artistique à l'exécution des œuvres des maîtres classiques et à ses propres compositions. Mais la protection particulièrement bienveillante de Mgr Blanquart de Bailleul fut son meilleur encouragement.

Justement fier de sa Maîtrise, heureux de la voir redevenue ce qu'elle n'eut dû jamais cesser d'être, préoccupé du soin de la maintenir, par une noble émulation, à cette hauteur, où la grande idée qu'il avait de la dignité des offices du culte et ses goûts artistiques l’avaient fait mettre, le vénérable archevêque prenait plaisir à venir assister aux exercices des élèves. Rarement il manquait, la veille des grandes fêtes, à stimuler, par sa présence aux répétitions générales qui avaient lieu dans le chœur même de la métropole, le zèle du maître de chapelle et de ses exécutants. Son cousin, Mgr Blanquart de la Motte, lui aussi connaisseur délicat, l'y accompagnait ordinairement.

(…)

Nous avons dit que le retour complet et définitif du diocèse de Rouen à la liturgie romaine fut décidée par Mgr Blanquart de Bailleul, qui mit fin à toutes les dissidences passées par sa lettre pastorale du 10 juillet 1856. Cette mesure, si utile, entraîna nécessairement le remaniement des livres d’offices diocésains. Une commission constituée par Mgr l'Archevêque, sous la présidence de M. Vervoitte, reçut la mission de s’occuper de la question du chant liturgique. Ce fut là l'écueil contre lequel vint se briser la fortune de M. Vervoitte à Rouen. Il y eut entre la commission et lui divergence d’opinions et d’idées. M.Vervoitte n’ayant pas pu faire triompher sa manière de voir donna sa démission de président de la commission des livres de chant liturgique, bientôt suivie de sa démission de maître de chapelle (mai 1859). Il quitta Rouen pour aller diriger la Maîtrise de Saint-Roch, à Paris.

Mgr Blanquart de Bailleul, forcé lui-même, l'année précédente, par de cruelles et incurables infirmités, de se décharger du fardeau de l’administration, s'était retiré à Versailles (22 février 1858).

Abbé Julien LOTH (1837-1913)
Curé de Saint-Maclou (Rouen),
Protonotaire apostolique,
Professeur d'éloquence sacrée,
Président (1907) de l'Académie des Sciences, Belles-lettres et Arts de Rouen

 


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