Walther STRARAM

Walther Straram
Walther Straram
Walther Straram
( Coll. Éric Straram )

 

Toute étude sur la vie et l'œuvre de Walther Straram, fondateur et chef de l'une des plus prestigieuses formations orchestrales symphoniques de la première moitié du vingtième siècle, demande une remarque préliminaire : son père et surtout son grand-père, Oreli Marrast, en raison de sa très forte personnalité, s'étaient tous deux intéressés à la diffusion de la culture musicale.

Oreli Marrast, second des trois frères aînés d'Armand Marrast, le membre du Gouvernement Provisoire de 1848, Maire de Paris et Président de l'Assemblée Nationale Constituante, est fils de Jean-François, avoué à Saint-Gaudens et de Marie-Sophie Marrast. Comme Armand, Oreli Marrast avait choisi la carrière d'enseignant. Après avoir servi à Mont-de-Marsan (Landes) et Pont-Levoy (Eure-et-Loir), en 1827, il décide de partir pour l'Ile de La Réunion, où il arrive en 1828, tout juste pour y recevoir, à la rentrée d'octobre, le poste de professeur de rhétorique (Première) au Collège royal (lycée) de la capitale de l'Ile, Saint-Denis.

Dès son arrivée à Saint-Denis, Oreli Marrast cherche un gîte et le hasard des circonstances l'amène à une pension de famille sise rue Royale, tenue par une Dame Bertho. Celle-ci, d'origine bretonne, avait été l'épouse d'un valeureux officier de L'Empire qui, en 1815 préféra démissionner et s'expatrier avec tous les siens plutôt que d'être exposé à avoir à servir la Restauration. Or il décéda peu après son arrivée et sa veuve se recycla en hôtesse pour pouvoir élever ses quatre filles encore jeunes (19, 17, 15 et 11 ans). Semblable situation ne pouvait manquer de faire naître en l'esprit d'Oreli Marrast un parallèle avec une autre mère, la sienne, qu'il venait de quitter, et qui, à des milliers de kilomètres, avait dû, elle aussi, s'établir, après son veuvage, institutrice à Orthez, pour faire l'éducation des cinq garçons que lui avait laissés son mari.

C'en aurait été assez pour faciliter l'acclimatation, une raison supplémentaire vint s'y ajouter. Ces dames jouaient du piano et Oreli Marrast avait amené, dans ses bagages, son violon dont il usait en amateur, mais en amateur de talent. Les loisirs des une et des autres furent donc agrémentés par de véritables réunions musicales, exclusivement familiales d'abord, mais bientôt devant quelques invités, priés même, s'ils le pouvaient et le voulaient, de participer. Et ainsi, après plusieurs années de réunions, dans l'anonymat, l'idée fut lancée que l'on pourrait faire profiter l'ensemble de la population de la capitale de ces petits concerts en formant un organisme public accessible à toutes les bonnes volontés. L'idée se concrétisa rapidement dans l'initiative de plusieurs participants de fonder une "Société Philharmonique". Et, en 1841, au mois de novembre, ce devint une réalité sous l'impulsion de MM. Marrast, Saint-Salvy, Théry et Thonon qui devint le chef. Dès lors, la "Philharmonique de Saint-Denis" "devint le rendez-vous de tous les artistes locaux, pour le plus grand plaisir des dames de Saint-Denis, très friandes des concerts, à partir de ce 28 novembre, par ces messieurs".

La meilleure preuve du bien fondé de cette initiative est donnée par le fait que la "Philharmonique" dura, puisqu'on trouve trace de son activité encore en 1913 à l'occasion du mariage de l'un de ses membres. Ce n'est qu'aux environs de 1930, qu'ayant périclité, elle se dissocia complètement et fut remplacée, en 1938, par une nouvelle "Société Musicale".

L'une de ses plus marquantes apparitions en public eut lieu en 1874, à l'occasion de sa participation au service funèbre que les anciens élèves de M. Marrast, qui venait de décéder à Paris, firent célébrer dans la cathédrale Saint-Denis à sa mémoire avec l'exécution des morceaux de circonstance par la "Philharmonique" dont il avait été l'un des premiers fondateurs.

Entre temps, Oreli Marrast avait quitté, en 1843, La Réunion, après quinze ans de services interrompus, pour bénéficier d'un congé de maladie à passer à Paris. II arriva, via Nantes, fin avril 1843 dans la capitale et, tout en se soignant, il entreprit des démarches pour obtenir le poste de Proviseur à son Lycée de Saint-Denis. Satisfaction lui fut donnée à la date du 25 février 1844. Simplement indisposé à ce moment, il pensait sitôt rétabli, rejoindre son nouveau poste ; mais l'indisposition se changea en drame puisqu'en quelques semaines, il devint complètement aveugle. Plus questions, dès lors, de retourner à Saint-Denis ; seul espoir, obtenir la retraite et demeurer à Paris, ce qui fut fait.

Et, pendant un peu plus de trente ans, dans sa perpétuelle nuit, seule lui restera la consolation de pouvoir jouer à son violon quelque morceau de l'un ou l'autre, des musiciens classiques qu'il connaît de mémoire, avec l'accompagnement au piano de sa troisième épouse, la plus jeune des filles Bertho, Virginie, devenue à Paris l'élève de Frédéric Chopin.

C'est dans cette atmosphère toute pleine de musique que fut élevé le fils unique d'Oreli et de Virginie : né le 29 février 1844, il fut prénommé Jean-Marie-François-Eugène. Tout jeune, il fut initié au piano par sa mère et au violon par son père. Cependant, il ne se consacrera pas tout de suite à la musique, puisque, lors de son mariage, le 28 avril 1868, avec Marguerite Barthélemy, née à Paris le 9 juillet 1848, il se déclare "associé d'agent de change" dans une étude où il travaille avec Paul Gauguin, le futur peintre. Dès 1870, il abandonne cette situation pour faire du commerce, où il réussit plutôt mal ; le quittant, il part, avec sa femme, en Angleterre et c'est après son retour qu'Eugène Marrast se recyclera dans la profession "d'artiste musicien" sous le nom de Jean STRARAM, anagramme de MARRAST, comme il est déclaré à son décès le 11 janvier 1894.

Jean Straram est professeur de solfège, piano, harmonium, violon et même selon certains, compositeur. II lui arriva de participer à quelques auditions publiques puisque lors d'une exposition récente d'affiches au Musée du Cinéma, on put y voir l'une d'elles annonçant la future "Quatrième Exposition Noir et Blanc" au Pavillon de la Ville de Paris des Champs-Élysées mentionnant qu'on y trouvera des "Projections Humoristiques par A. Guillaume et Concerts Artistiques par Jean Straram".

Marie-Emile-Félix-Walter Marrast est le deuxième garçon et le quatrième enfant de Jean-Marie-François-Eugène Marrast, celui qui va devenir bientôt Jean Straram et de Marguerite Barthélemy, son épouse. Il naît le 9 Juillet 1876, jour anniversaire des vingt-huit ans de sa mère, à Himmersmith (quartier de la périphérie nord londonienne). C'est là, en effet, que, durant leur exil volontaire en terre anglaise, entre mars 1873 et novembre l877, s'étaient réfugiés les époux Marrast. A cela, rien d'étonnant. Marguerite Barthélemy, née à Paris le 9 juillet 1848, était de fait une fille adultérine d'Emilie d'Ambross, une anglaise devenue l'épouse légitime d'Armand Marrast par le mariage qu'elle avait contracté avec lui à Coven Garden, le 23 mai 1837, alors qu'il était réfugié politique français à Londres. Mais aussi, Emilie d'Ambross était la fille de Samuel Bertie Ambross époux de Mary Knott Trail, qui, lors de son mariage, le 10 mai 1815, à Edmonton (banlieue Nord de Londres) habitait justement ce quartier d'Himmersmith.

C'est par les souvenirs qu'en avait gardés sa sœur aînée, Virginie, et qu'elle a plus que tardivement, puisque ce fut seulement à l'occasion de la célébration du dixième anniversaire de sa disparition, le 28 novembre 1944, consignés par écrit, que nous savons quelque chose de l'adolescence de Walter Marrast. "De caractère doux et très vif d'esprit", Walter est "par ailleurs très "sociable" y lisons-nous dès les premières lignes. Et, très peu après comme en confidence : "A six ans, il [Walter] commence à apprendre le piano, sous l'impulsion de sa grand-mère paternelle", la veuve d'Oreli Marrast, suivi de ce témoignage tout débordant de l'admiration laudative de la grande sœur pour le petit frère : "Dès sept ou huit ans, il lui arrive de s'amuser à improviser "un air de sa composition au piano ou à l'harmonium".

"Entré en classe de septième au lycée Janson de Sailly" dès sa neuvième année, "Walter est admis dans la classe de sixième l'année suivante, mais, quoique intelligent, il travaille peu et mal", ce qui ne va pas sans contrarier ses parents, mais qui parait imperfectible. Aussi, "voyant ses dispositions pour la musique, son père", ce sont toujours les souvenirs de Virginie qui nous le précisent, "décide-t-il de retirer son fils du Lycée et d'organiser son instruction différemment", sans qu'il soit précisé comment, "afin de lui accorder plus de "temps pour les études musicales, ce qui met Walter en mesure de commencer l'étude du violon sous la direction d'Alfred Brun".

"A seize ans, en 1892, Walter Straram", car désormais comme son père et après lui qui l'avait créé. lorsqu'il devint "artiste musicien", Walter Marrast troque son nom patronymique contre son nom anagrammatique, "entre comme deuxième violon à l'Orchestre de Charles Lamoureux", l'Orchestre Lamoureux de la grande époque. Et, ce passage dans un orchestre symphonique de grand talent sera pour le jeune instrumentiste qu'est seulement alors Walter Straram admirablement révélateur de ce qu'est la vraie et belle "grande musique", en sorte que sa profonde vocation éclate : Walter Straram sera entièrement et totalement "musicien".

Il semble que le père de Walter Straram avait songé à l'éventualité d'une semblable évolution pour son fils. A une ou deux reprises, il l'avait fait poser sa candidature à l'entrée au Conservatoire de Paris, mais ce fut toujours sans succès et il n'insista pas. Ainsi, maintenant, Walter Straram se trouve dans l'obligation de se faire tout seul et uniquement par ses propres moyens. Et c'est ce qu'il commence aussitôt à réaliser d'une part en étudiant l'harmonie et le contrepoint auprès de Gustave Sandre, directeur du Conservatoire de Nancy, et d'autre part en se perfectionnant pour le piano grâce à des leçons du "grand" Edouard Risler.

Peu après la mort de son père, soit vers le milieu de l'année 1894, -il n'a encore que dix-sept ans-, Walter Straram abandonne le foyer familial où il ne reparaîtra plus désormais que de façon très épisodique. Ainsi, par exemple, en 1896, de retour d'Alger où il avait eu un engagement comme violoniste, et de Lyon où il avait été, au Grand Théâtre, répétiteur (chargé de la formation en répétition privée des principaux pupitres, spécialement les cordes) auprès du chef d'orchestre Albert Vizentini, c'était pour satisfaire à ses obligations militaires. Incorporé à Bernay (Eure), il est peu après dirigé sur le Val-de-Grâce pour examen de sa vue et est bientôt réformé et renvoyé dans ses foyers. Walter Straram repart sans tarder, mais reparaîtra, encore, dans sa famille, en 1898, du printemps à l'automne, entre deux saisons d'assistant à Bayreuth.

En 1902, Walter Straram redevient parisien. Alors, en effet, il est appelé à collaborer, d'une collaboration qui très vite se change en une très profonde amitié qui ne se démentira jamais plus par la suite, avec Alfred Cortot, à l'occasion de l'entreprise musicale commune des "représentations wagnériennes" du Théâtre du Château d'Eau sous l'égide de la Société des Concerts lyriques de Paris que Alfred Cortot venait de fonder. A tous deux, ils programment pour la première fois à Paris et en France : Le Crépuscule des Dieux, Tristan et Yseult, ainsi que des extraits de Parsifal, avec la participation de la célèbre cantatrice russe, spécialiste de ces chef-d'œuvres, Félia Litvine, déployant dans les rôles de Brünnhilde et d'Yseult les qualités de l'exceptionnelle tragédienne lyrique qu'elle était. Alfred Cortot tenait la baguette lors des exécutions et Walter Straram préparait les choristes et même les grands rôles, en les accompagnant au piano, durant le travail de préparation. L'association se poursuivit pendant l'année suivante 1903 comme aussi les concerts ; mais ceux-ci durent cesser brusquement en cours de saison devant la violente campagne de presse des antiwagnériens ayant Claude Debussy à leur tête qui rendait chaque jour l'entreprise un peu plus catastrophique financièrement.

De cette collaboration de deux années, il restera néanmoins, quelque chose pour Walter Straram. Après son nom, c'est son prénom qui va subir une modification dans sa graphie : à la française Walter sans "h" il substituera désormais l'allemande et signera Walther avec un "h" intercalé.

En 1905, pour la saison annuelle, Walther Straram est chef de chant (préparation des grands rôles) au Grand Opéra de Paris alors dirigé par André Messager et la saison suivante de 1906, c'est à l'Opéra-comique qu'il remplit les mêmes fonctions.

Mais Walther Straram était trop indépendant de caractère et ressentait avec une beaucoup trop vive acuité le besoin de tout apprendre de cet art musical auquel il a désormais donné toute sa vie, pour s'immobiliser dans n'importe quel emploi autre que celui auquel il rêve et aspire déjà, celui de chef d'orchestre et pas de n'importe quel orchestre, mais de "son orchestre". Mais il sent que le rêve ne peut encore devenir réalité, car il lui manque d'avoir certaines expériences et c'est à combler ces dernières déficiences qu'il va désormais s'occuper. A cet effet, il va, en premier lieu, parcourir l'Allemagne qu'il considère encore comme "la Patrie de la vraie Musique et des Grands Musiciens" comme l'atteste l'admiration qu'il gardera toute sa vie pour Richard Wagner et son oeuvre. C'est au cours de ce périple, qu'il va faire connaissance de Richard Strauss, au sommet de sa gloire, rencontré à Munich.

De retour d'Allemagne, Walther Straram part pour l'Amérique où, de 1910 à 1913, il va coopérer comme assistant d'André Caplet, qui venait d'en être nommé chef d'orchestre et bientôt après Directeur, aux "Saisons lyriques du Boston Opéra". Ici, encore, André Caplet tient la baguette aux exécutions et Walther Straram prépare, durant les répétitions en les accompagnant au piano, les artistes, chanteurs et chœurs.

Entre ses voyages en Allemagne et en Amérique, le 20 avril 1909, Walther Straram avait épousé en la Mairie du XVIe arrondissement où ils résidaient tous les deux au 78 rue Longchamp, Jeanne Gautier, sans profession, née le 21 août 1876 à Neuilly, fille de Saint-Elme-François, décédé, et de Berthe Fouquet, alors au Caire (Egypte), dont il avait eu quatre enfants : Madeleine-Yvonne dite Ysel, le 17 décembre 1899, Richard-Ulrich le 10 août 1901, Jean-Enrich le 22 mai 1903, et Marcel-Karl le 1er mars 1905. Jeanne Gautier décédera à Bourdonné(Yvelines), le 21 décembre I960.

La Première Guerre Mondiale, en rappelant Walther Straram au service militaire, comme récupéré, dans les Services Auxiliaires, interrompt pour lui toutes ses activités musicales jusqu'à son retour à la vie civile au début de l'année 1919.

Au début de la guerre, la cantatrice Jane Bathory avait pris la direction du Théâtre du Vieux Colombier qu'avait ouvert en 1913 Jean Cocteau en association avec ses deux élèves Louis Jouvet et Charles Dullin pour l'expression de leur nouvelle "Ecole Théâtrale"; elle l'avait maintenu en survie comme elle l'avait pu. Dès la démobilisation, Jane Bathory vint offrir à Walther Straram de venir s'associer à elle en qualité de directeur artistique pour continuer l'exploitation de l'établissement. Et Walther Straram accepta.

Pour la réouverture, le 2 décembre 1919, Walther Straram y conduit un concert au programme duquel a été inscrite, en première audition mondiale, l'une des premières sinon la première oeuvre [pour le théâtre] d'Arthur Honegger, un jeune compositeur, -il n'a que vingt-six ans-, totalement inconnu, Le Dit des Jeux du monde (1918). Il s'agit de dix danses, deux interludes et une coda, écrits pour la représentation scénique de Paul Méral, qui ont été réunis en une Suite d'orchestre. Cette exécution est la première manifestation publique, mais combien bruyante -la salle d'abord, puis la presse spécialisée firent tapage devant la nouveauté du style musical-, de l'existence d'un nouveau groupe de musiciens, les "Nouveaux Jeunes" d'Erick Satie, qui vont devenir à l'initiative du critique Henri Collet, parce qu'invité un soir, à une audition chez Darius Milhaud, ils se trouvèrent être ce soir là, six, "Le Groupe des Six" (Auric, Durey, Honegger, Milhaud, Poulenc et Germaine Tailleferre) dont l'esthétique musicale particulière est décrite dans le Coq et l'Arlequin dédié par Jean Cocteau à Darius Milhaud.

Au même Théâtre du Vieux Colombier, Walther Straram donnera par la suite, successivement Le Jeu de Robin et de Marion, pastorale dramatique de Adam de la Halle, dit le Bossu d'Arras, trouvère du XIIIe siècle, qui composa son divertissement où l'on veut voir la première réalisation de ce que sera notre opéra comique, en 1282, à Naples ; puis L'Education manquée (1879), une opérette en un acte "exquis et léger", l'une des premières oeuvres d'Emmanuel Chabrier, enfin, la Pastorale de Noël de Reynaldo Hahn, pièce d'orchestre avec Jane Bathory en soliste.

Sans abandonner nullement son "Vieux Colombier", Walther Straram ira, durant les années 1921 et 1922, en Europe centrale pour y diriger, plus spécialement pour des auditions de musique française, divers orchestres et plus particulièrement les grandes Philharmoniques de Prague, Vienne et même Berlin. C'est dans cette dernière ville qu'on le trouve le vendredi 6 janvier 1922, invité à diriger le concert que donne, avec le concours de la cantatrice internationale Julia Nessy, sa Philharmonique, dans la Salle de l'Académie des Arts, avec au programme la Symphonie en sol majeur de Mozart, l'Air des Chérubins du Mariage de Figaro du même compositeur, l'Habanera de Louis Aubert, La Mer de Claude Debussy, Schéhérazade de Maurice Ravel et le ballet du Prince Igor de Borodine. Et, cette présence dans la capitale allemande, avait valu à Walther Straram d'être appelé trois jours plus tôt, le mardi 3 janvier, à prendre la direction du même orchestre à la place de son chef Michael Raucheissen, indisponible au dernier moment, pour un concert donné dans la Salle Beethoven de Berlin, avec toujours le concours de Julia Nessy et ayant à son programme notamment Trois Fables de La Fontaine d'André Caplet une Ode à Sapho de Johannes Brahms et deux pièces de Richard Strauss : Rêverie au Crépuscule et Aubade.

A son retour en Errance, Walther Straram trouve, à Paris, le mouvement français de renouveau musical en proie à un certain marasme. En effet ce mouvement lancé dès 1871, sur 1'initiative de Bomain Bussine, professeur de chant au Conservatoire, et du compositeur Camille Saint-Saëns fondant en commun la Société Nationale de Musique (S.N.M.) et se donnant pour but de persuader les auditeurs de concerts, en leur faisant en entendre, que la musique peut à elle seule exprimer tous les sentiments de l'âme, sans avoir besoin du secours de la parole, fut rapidement contesté, en raison de l'étroitesse du programme autorisé par sa devise "Ars Gallica". Dès 1886, l'initiative prise par quelques membres de vouloir faire entendre des oeuvres de musiciens étrangers anciens, amena la démission de Camille Saint-Saëns de la présidence, aussitôt reprise par César Franck, remplacé après sa mort (1890) par l'un de ses élèves préférés Vincent d'Indy. Cette nouvelle présidence infléchissant vers une préférence à tout ce qui était Scholiste, en 1909, un groupe d'élèves de Gabriel Fauré fonda une nouvelle Société, la Société Musicale Indépendante (S.M.I.) dont Fauré lui-même accepta la présidence malgré sa situation de Directeur du Conservatoire ; cette Société ne portait aucune exclusive sur quelque compositeur que ce soit. Après la Grande Guerre, en 1919, sous prétexte d'union sacrée, les deux Sociétés Musicales se rapprochèrent mais ne fusionnèrent pas et alors ce furent la guerre intestine des préséances, celle dont Walther Straram fut le témoin à sa rentrée en France.

Devant cet état des choses, Walther Straram se posa avec plus d'acuité la question qui le hantait depuis toujours! Pourquoi ne constituerait-il pas un orchestre dont il serait le chef pour servir à fond le programme qui était celui de la Société Musicale Indépendante et le sien propre.

Et la réponse affirmative évidemment ne se fait pas attendre longuement. Dès les premiers mois de 1923, c'était décidé, Walther Straram allait se mettre à l'œuvre pour organiser cet orchestre qui se donnerait pour tâche de faire connaître à un public, qui, sans se désintéresser complètement de l'opéra, commençait à s'intéresser à la musique instrumentale, toutes les formes de cette musique symphonique ancienne ou moderne, voire même contemporaine de quelque nationalité que puissent être ses compositeurs.

La tâche, néanmoins, ne manquait pas d'apparaître d'autant plus ardue que cet orchestre devrait, dans l'esprit de son fondateur, être à même de faire au moins aussi bien sinon mieux que n'importe laquelle des autres associations musicales existant alors à Paris, tels que l'Orchestre du Conservatoire, le plus ancien (1828), les Concerts Pasdeloup (1851), les Concerts Colonne (1873), la Société des Instruments à vent (1879), et la plus récente, les Concerts Lamoureux (l88l), ceux-là même où Walther Straram avait comme instrumentiste et trouvé sa vraie voie, et cela, sans la moindre assistance officielle, avec seulement l'aide du mécénat, afin de conserver en tous points son indépendance et sa liberté.

II semble que la première besogne, de loin la plus importante et la moins facile, celle du recrutement des membres de la future formation, ne se soit pas trop mal passée. En effet, dès sa première parution en public, Walther Straram alignait à la tête de son ensemble quinze instrumentistes au moins, capables d'être des solistes dans chacun de leurs pupitres respectifs, depuis le violon et le violoncelle jusqu'au cor et la harpe.

Cette première parution en public eut lieu à l'occasion de "Quatre Concerts de musique moderne Internationale" donnés les trois derniers mardis d'avril et le mardi 1er mai 1923, au Théâtre des Champs-Élysées au 13 de l'Avenue Montaigne, avec le concours en soliste, de la pianiste de renommée internationale, Mademoiselle Magda Tagliafero ; il suffit d'en lire les programmes pour être heureusement frappé par la rigoureuse fidélité gardée au but proposé malgré la richesse et l'éclectisme de leur composition.

Le premier concert est composé des six oeuvres suivantes : Une Nuit sur le Mont Chauve (1867) de Modest-Pétrovitch Moussorsky, Pragma (1923), poème symphonique du tchèque Josef Suk, Ballade pour piano et orchestre (l88l) avec Magda Taglafero, en soliste, de Gabriel Fauré, La Tragédie de Salomé (1907-1913) de Florent Schmitt sur un poème de Robert d'Humières (dédié à Stravinsky), Prélude à l'Après-midi d'un Faune (1894) de Claude Debussy sur un poème de Stéphane Mallarmé, Till Eulenspiegel (Till l'Espiègle) (1894-1895) de Richard Strauss, d'après une ancienne légende.

Au deuxième concert, c'est encore six oeuvres qui sont offertes aux auditeurs : La Grande Pâques Russe (1868) de Nicolaï-Andréiévitch Rimski-Korsakov, Les Heures Persanes : Clair de Lune sur les Terrasses, Aubade, Arabesques, de Charles Koechlin, Ditirambo tragico de Francesco Milipiero, en première audition mondiale, L'Apprenti Sorcier (1897) de Paul Dukas, Habanera de Louis Aubert, La Mer (trois esquisses symphoniques) (1905) de Claude Debussy.

Six oeuvres encore pour le troisième concert : Pour une Fête de Printemps (1920) d'Albert Roussel, Pastorale-Marche de Hans Krasa, Il beato regno de Vincento Tomasini, Symphonie de musique de chambre (1907) d'Arnold Schoenberg, Daphnis et Chloé (1912) de Maurice Ravel, Feu d'Artifice (1908) d'Igor Stravinsky.

Le quatrième concert, seul, ne comportera que cinq compositions : Ouverture pour le drame La Tempête" de Shakeapeare, en première audition, d'Arthur Honegger, Passaglia (Passacaille) (1908) d'Anton Webern, en première audition mondiale également, Pages de Guerre d'Alfred Casella, Suites d'orchestre, op.12, de Bela Bartok, La Valse (1920) de Maurice Ravel.

En résumé, vingt-trois oeuvres dont trois en première audition, dues à vingt un compositeurs français (dix) et étrangers (treize), modernes (dix-neuf) et contemporains parfois (deux), ont figuré, dans ces quatre programmes de Walther Straram.

L'entreprise que représentent ces quatre concerts des mardis 10, 17, 24 avril et 1er mai 1923, fut certainement facilitée par la présence, depuis l'année précédente, dans l'administration de la Société Immobilière du Théâtre des Champs-Élysées d'une certaine Madame Ganna Walska. II s'agissait d'une jeune cantatrice d'origine polonaise qu'avait épousée Monsieur Mac Cormick, "Le Roi de la charrue" ce célèbre industriel américain de la machine agricole, universellement connu. Ayant divorcée récemment, Madame Ganna Valska décida de se retirer en France et à Paris, avec le vif désir d'y reprendre le cours de sa carrière artistique si malencontreusement interrompue par son mariage malheureux. Or, son arrivée dans la capitale française coïncida avec le moment où, pour satisfaire aux exigences légitimes de quelques-uns de ses créanciers, la Société Immobilière du Théâtre des Champs-Élysées, pour se procurer de l'argent liquide, prit la décision de procéder à une augmentation du capital sociétaire, sous la forme d'une émission de dix-sept milles actions privilégiées. Pensant que c'était pour elle une occasion inespérée d'avoir une scène à elle où, dès lors, elle pourrait se produire à son gré, Madame Ganna Valska se porta immédiatement acquéreur de l'ensemble de ces actions. Cela faisait de cette dame une actionnaire privilégiée prioritaire et, à ce titre, elle fut nommée administrateur de la Société ; bien mieux, le 23 Avril 1923, Madame Valska sera élue Présidente de la Société et appelle à la fonction d'administrateur Monsieur Walther Straram, dont il conservera le bénéfice jusqu'à sa mort.

Et cette hypothèse parait de plus en plus plausible qu'il faudra, ensuite, attendre deux longues années pour que l'Orchestre Straram dont on n'avait plus entendu parler, reparaisse en public. Ce sera, cette fois, sous l'égide de la Section française de la Société Internationale de Musique Contemporaine (S.I.M.C.) et à l'occasion de l'Exposition Internationale des Arts Décoratifs de Paris, Walther Straram sera invité à donner les 4, 8 et 11 Juin 1925, au Théâtre de l'Exposition, trois concerts symphoniques, dont voici les programmes :

Le 4 juin : Pour une Fête de Printemps (1928) d'Albert Roussel, Le Baiser, La Promenade, La Hora de Stan Golestan| avec Madame Suzanne Bouguet, en soliste, Etudes de Darius Milhaud, avec au piano solo Monsieur Jean Wiéner, Danse de la Sorcière d'Alexandre Tansman, Antoine et Cléopatre, Suite d'orchestre de Florent Schmitt, Les Rencontres de Jacques Ibert, Nocturne de Printemps de Jean Roger-Ducasse, Le Tricorne, Suite d'orchestre également (1917) du compositeur espagnol Manuel de Falla.

Le 6 juin : Trois pièces d'orchestre du compositeur anglais Lord Berners (Gerald Hugh Tyrwhit Wilson), Nocturne de Marcel Mihalovici, Ragamalika de Maurice Delage, avec en soliste, la chanteuse Madame Nessy, Concerto pour quintette d'instruments à vent et orchestre de Vitterio Rieti, Elegia Heroïca de Alfred Casella, Epiphania d'André Caplet, avec en soliste Maurice Mérachal, Valses nobles et sentimentales de Maurice Ravel.

Le 11 juin : Mêlée fantasque d'un autre compositeur anglais, Arthur Bliss, Concerto pour violon et orchestre d'instruments à vent du compositeur d'origine allemande, mais plus tard exilé volontaire en Amérique pour fuir le régime nazi qui sévissait dans son pays, Kurt Weill, avec comme soliste, Marcel Darrieux, Cinq Pièces pour orchestre (1909) d'Arnold Schoenberg, La Forêt païenne de Charles Koechlin, Etudes symphoniques de Jacques Brillouin, Trois Romances de Toulet de Roland-Manuel avec comme soliste Julia Nessy, cantatrice, Horace Victorieux (1920) de Bela Bartok.

Ainsi, aux auditeurs de toutes nationalités de l'Exposition, ce sont bien encore vingt-trois oeuvres qui viennent de leur être offertes, mais en trois réunions au lieu de quatre et de vingt-trois compositeurs différents au lieu de vingt et un seulement, car tous n'ont paru qu'une seule fois. En retour, pas de première audition au lieu de trois. Huit compositeurs déjà entendus: Honegger, Koechlin, Ravel, Roussel, Schmitt, Bartok, Casella, Schoenberg, ces trois derniers étrangers et contemporains, ont été à nouveau programmés, mais pour des oeuvres différentes, à l'exception du français Albert Roussel qui a été invité à redonner Pour une Fête de Printemps. Si le nombre d'œuvres étrangères produites est de onze en 1923 et 1925, toutes contemporaines, la répartition de la nationalité d'origine de leurs compositeurs est nettement moins exclusivement ou presque Europe Centrale en 1925 qu'en 1923 et gagne vers l'ouest avec deux anglais et un américain. Enfin, la rigidité de la formule initiale de recours exclusif à l'utilisation de l'orchestre, commence à s'élargir avec la participation de solistes instrumentaux et même vocaux.

L'internationalisation du choix des oeuvres et des compositeurs retenus pour ses concerts par Walther Straram fut particulièrement remarquée et appréciée des auditeurs très internationaux de ses derniers concerts de l'Exposition. Dès lors la réputation de perfection dans l'exécution tout autant que l'éclectisme des programmes dont les critiques de la presse spécialisée française faisaient état s'étendit à de nombreux pays étrangers. Les concerts Straram étaient de plus en plus connus et loués, même en Amérique.

Plus que beaucoup d'autres, pour des intérêts personnels de divers ordres, Madame Ganna Valska ressentait l'importance de cette renommée sans cesse grandissante et pour l'institution et pour son chef. Aussi usait-elle de toute sa grande influence auprès de Walther Straram pour le décider à modifier la formule de ses apparitions en public en les rendant beaucoup plus régulières, peut-être en adoptant la formule des autres orchestres parisiens, celle des saisons.

II semble que la promesse éventuelle d'un mécénat vint assez facilement des plus que timides hésitations de Walther Straram. Le temps de la réflexion fut et la décision fut rapidement prise en tous cas et c'est alors que Walther Straram décidait que dès l'année suivante, son orchestre se produirait en public tous les jeudis soirs à 9 heures de la fin du mois de janvier au début de celui de mai à l'exception de un ou deux jeudis au temps de Pâques ; ainsi douze concerts furent donnés et ce fut la première de ce que nous appellerons désormais les "Saisons de l'Orchestre Straram" ou plus simplement les "Saisons Straram". Elles furent au nombre de huit entre 1926 et 1933, seule la disparition du chef les interrompant en amenant le démantèlement de l'orchestre. Durant les cinq années qui suivirent celle de leur formation (1927-1931), les "Saisons Straram" comportèrent chacune seize concerts ; celle de 1932 dût être interrompue après son troisième concert par suite de la première brutale et très grave atteinte de son chef par l'implacable maladie qui devait l'emporter l'année suivante 1933 ; obligeant, par ailleurs, à ne donner dans cette dernière "Saison" que douze concerts seulement. Il n'est pas moins vrai que c'est un total de cent-sept concerts que représentent les "Saisons Straram".

Ce n'est qu'à partir de la "Saison 1929" que les concerts furent donnés au Théâtre des Champs-Élysées du 13 Avenue Montaigne, dont Walther Straram venait de prendre l'administration ; auparavant, les concerts avaient été donnés, en 1926 et 1927, à la Salle Gaveau, au 45 de la rue de La Boétie, et pour 1928, à la Salle Pleyel, au 252 de la rue du Faubourg Saint-Honoré.

Dès sa création et jusqu'à sa disparition, c'est un jeune musicien, alors âgé de 28 ans, occupant dans l'orchestre le poste de "chef d'attaque des seconds violons", André Tavernier, venu des Concerts Lamoureux, qui assure le secrétariat de l'Orchestre Straram. Cela lui valait notamment, lorsque le grand Toscanini eut à venir diriger l'Orchestre Straram, d'être le premier appelé à l'Hôtel Plazza-Athénée de l'avenue Montaigne, tout auprès du Théâtre des Champs-Élysées, où descendait le Maître pour être renseigné sur l'état de l'orchestre.

Notons qu'André Tavernier entretint des relations de camaraderie très amicales avec les deux fils de Whalter Straram, Enrich et Ulrich, dont le premier était chargé du secrétariat de son père pour "toutes les affaires administratives des concerts".

A tous les concerts, en tout cas, affluaient non seulement le "Tout Paris élégant et mélomane", mais aussi la jeunesse estudiantine à qui — et peut-être faut-il le signaler, tant c'était nouveau pour l'époque — la direction des concerts consentait une substantielle réduction sur le prix de la carte d'abonnement.

Il n'est ni possible, ni même pensable de vouloir donner les cent-sept programmes des concerts des "Saisons". Cependant à leur sujet, deux remarques entre autres paraissent devoir être signalées en raison de leur réel intérêt.

La première porte sur la programmation des concerts. A leur lecture on devine avec quel soin Walther Straram devait y procéder ayant toujours devant ses yeux l'objectif principal qui avait été le sien en créant ses concerts : faire connaître pour la faire aimer la musique pure et plus particulièrement la musique symphonique du passé mais aussi celle de la période actuelle. Il apparaît que ce devait être avec la plus parfaite méticulosité qu'il cherchait l'équilibre entre les divers styles et tous les genres. De plus on sent qu'il cherchait à ne point trop heurter les oreilles les moins accoutumées aux nouveautés que présentaient l'un ou l'autre de chacune des quatre-vingt-neuf premières auditions que l'on dénombre dans les "Saisons". Et l'on a pu très justement noter que bien souvent, Vivaldi, Rameau, Bach ou Mozart ont servi "d'appât" pour faire passer une oeuvre plus "spéciale" d'Arnold Schoenberg ou de son disciple Alban Berg, voire même du Français Olivier Messiaen.

La seconde remarque porte sur le contenu des programmes des cent-sept concerts. Ils dispensèrent à leurs auditeurs quatre cent cinquante neuf exécutions empruntées à trois cent trente cinq oeuvres différentes car certaines furent reprises plusieurs fois. Ces oeuvres, enfin, avaient été écrites par cent vingt six compositeurs, nombre qui, au premier abord peut paraître élevé, mais qui s'explique aisément si l'on considère que soixante-cinq d'entre eux seulement paraissent pour plusieurs oeuvres tandis que soixante et un, dont trente-deux pour une première audition, ne figurent qu'une seule fois dans la programmation de Walther Straram, ce qui est bien dans l'esprit correspondant au but recherché par la création de son Orchestre. En tout cas cet ensemble constituera un véritable florilège de la "Musique" dans la plus grande partie de son histoire.

Le plus ancien compositeur retenu, par Walther Straram est le compositeur italien Claudio Monteverdi , mais pour des oeuvres écrites après 1610.

Puis ce sont cinq compositeurs du XVIIe siècle : l'Anglais Henri Purcell, l'Italien Antonio Vivaldi, le Français Jean-Philippe Rameau et les deux Allemands Jean-Sébastien Bach, le grand Bach, et Georg-Frédérich Haendel.

Du XVIIIe siècle, Walther Straram a évidemment programmé ceux qui furent les grands compositeurs de l'époque : les Autrichiens Wolfgang-Amadeus Mozart, Franz-Joseph Haydn et Franz Schubert, mais surtout les Allemands Ludwig Van Beethoven, Karl Weber, Christof-Wilhem Gluck, et même Carl-Philippe-Emmanuel Bach, le second fils de Jean-Sébastien, ainsi que deux Luigi Italiens Cherubini et Boccherini, et enfin un Bohémien Johann Stamitz et un Français Etienne-Nicolas Méhul, le chantre de la Grande Révolution française. Soit, en tout, un ensemble de onze compositeurs,

La participation des compositeurs nés dans le siècle suivant, le XIXe, est évidemment plus nombreuse, elle s'élève à quatre-vingt-onze unités. Mais en fait, il faut les partager en deux groupes car ce qui compte pour la catégorisation, est moins la date de naissance que celle de la production des premières oeuvres. En raison de cela, après fixation arbitrairement de 1885 pour le partage, les compositeurs nés après cette date se rattachant au XXe siècle où à leur production, et constituant un groupe de trente-six unités, il restera le XIXe un groupe de cinquante-cinq compositeurs programmés par Walther Straram. Il sera à son tour partagé entre vingt étrangers et trente-cinq Français.

Parmi les étrangers, à côté d'un Suisse, d'un Belge, de deux Italiens du Russo-Polonais Karol Szymanowski , on trouve les deux Espagnols Isaac Albéniz et Manuel de Falla, les deux Allemands Joannes Brahms et Richard Strass, les trois Autrichiens Gustav Mahler, Arnold Schoenberg et son élève Anton Webern, ces deux derniers déjà protagonistes du dodécaphonisme, et surtout les représentants de la nouvelle école russe : Modest-Pétrovitch Moussorsky, Nicolaï-Andreievitch Rimski-Korsakof, Anatoll Liadow et par dessus tout Igor-Fiodorovitch Stravinsky.

Parmi les Français, au nombre de trente-cinq comme il a été dit, il convient d'en détacher un, Hector Berlioz. Initiateur d'une nouvelle esthétique romantique, il entraîne avec lui, dans la programmation Straram, tous les autres représentants de la "grande génération romantique" qui, à l'exception de Frédéric Chopin, ont place dans les "Saisons" ; ce sont l'Allemand-Anglais Félix Mendelssohn-Bartholdy, le Hongrois Franz Liszt et les Allemands Robert Schumann et en tout premier lieu, le plus renommé, Richard Wagner.

Les trente-quatre autres Français, dont évidemment on ne saurait citer tous les noms, appartiennent à ce que Norbert Dufourcq a appelé les "trois générations du Troisième Age d'Or de la Musique Française".

De la première génération sont présents dans les programmes des "Saisons", César Franck et Camille Saint-Saëns.

La seconde génération bénéficie d'une représentation plus nombreuse dans ces mêmes programmes avec Gabriel Fauré, Vincent d'Indy, André Messager, Ernest Chausson, Paul Dukas et surtout Claude Debussy.

Claude Debussy fut, avec un maximum de trente-deux programmations pour seize oeuvres différentes et un véritable récital exclusif dans le concert du 19 mars 1931 des "Saisons", le compositeur privilégié de Walther Straram. De cela, deux raisons très différentes mais néanmoins liées l'une à l'autre, peuvent être, données.

La première découle de la conviction qu'avait acquise Walther Straram de l'importance immédiate et à venir de l'œuvre toute entière de ce compositeur. Sans doute avec le Quatuor pour cordes en sol de 1893, plus encore qu'avec le célèbre Prélude à 1'Après-Midi d'un Faune de 1894, mais beaucoup moins qu'avec ses Nocturnes : Nuages, Fêtes et Sirènes de 1898 (tous donnés dans les "Saisons"), Claude Debussy avait donné le jour à une nouvelle esthétique musicale toute imprégnée des sensibilités impressionnistes et surtout symbolistes tellement en vogue depuis plus de dix ans dans les arts plastiques et la poésie française) c'était nouveau et après tout c'était bien. Mais, pour un musicien qui, comme Straram, au cours de ses nombreux voyages à l'étranger, avait eu connaissance des productions des nouvelles écoles nationales de l'Europe centrale ou de la Russie, ce sont les "hardiesses" que révèlent les compositions de Debussy qui sont et de beaucoup ce qu'il faut retenir comme important. L'utilisation avec et à côté de nos seuls modes majeurs et mineurs, des modes grégoriens, héritiers des modes de la musique de l'ancienne Grèce, encore en usage dans le folklore russe, le recours aux modes à cinq sons chers à la musique chinoise, l'emploi de la gamme à six sons entiers, voilà de quoi enrichir considérablement les possibilités de l'écriture mélodique ; bien plus, l'usage de plusieurs langages dans une même ligne mélodique, fait que "l'harmonie perd presque entièrement son caractère d'obligation, de rigueur qu'elle présentait dans une musique relevant d'un seul me de franchement défini comme c'était le cas pour les musiques classiques". Tout cela, Walther Straram le trouve dans la musique de Debussy et y voit la régénération tant désirée et souhaitée de la composition musicale française. Et voilà la raison première de l'importance qu'il donne à Claude Debussy.

La deuxième raison de la prédilection de Walther Straram pour Claude Debussy provient de cette autre conviction qui est la sienne que le rapport manque entre la grande importance de ce renouvellement du langage musical amorcé par ce compositeur et le peu d'enthousiasme que, par crainte, on met à le faire connaître du public parisien. D'où son désir de réparer cette carence.

La troisième génération de l'Age d'or de Norbert Dufourcq est présente dans la programmation des "Saisons" avec Albert Roussel auquel est consacré sous forme de récital exclusif tout le concert du 11 avril 1929, Florent Schmitt, Jean Roger-Ducasse, Maurice Ravel et quelques autres compositeurs encore au nombre d'environ une dizaine.

Walther Straram
Walther Straram
( Coll. Éric Straram ) DR

Quant aux compositeurs contemporains dont la révélation était pour l'Orchestre Straram, dès sa constitution, la vocation première, ils sont au nombre de cinquante-trois inscrits aux programmes de Walther Straram, soit trente-cinq français et dix-huit étrangers, tous à l'exception de quatre (trois Français : Jacques Ibert, Nadia Boulanger et Simone Plé et l'étranger Serge Prokofieff) pour une ou plusieurs premières auditions.

Parmi les trente-cinq Français : trois, Darius Milhaud, Francis Poulenc, et Arthur Honegger représentent le fameux et bien fugitif groupe "des Six", un appartient au groupe "Jeune France" : Olivier Messiaen, sept, parmi lesquels deux Grand Prix de Rome : Jeanne Leleu (1923) et Yvonne Desportes (1932 ) et un Second Grand Prix de Rome, Henriette Roget (1933), ainsi que Georges Bigot et Jean Rivier notamment, sont pour un retour pur et simple au classicisme ancien. Enfin, dix-huit sont indépendants avec des tendances pour l'esthétique romantique comme Pierre-Gustave Ferroud et Eugène Bozza, Grand Prix de Rome (1934) ou avec des sensibilités esthétiques classiques plus ou moins accusées parmi lesquels se situent avec les Grand Prix de Rome Marcel Dupré (1914), Claude Delvincourt (1913), Jacques Ibert (1919) et Louis Fourestier (1925), Georges Hugon, Simone Plé et quelques autres. Enfin il faut citer six compositeurs, membres du groupement dit "École de Paris", constitué par des émigrés étrangers venus étudier la musique en France : le Bohémien Bohaslov Martinu, le Hongrois Tibor Harsanyi, le Roumain Marcel Mihalovici, les Russes Julien Klein et Alexandre Tchérépnine et le Russo-polonais Alexandre Tansman.

Les dix-huit compositeurs étrangers représentent chacun leur école nationale respective : l'espagnole avec Manuel de Palau, Joaquin Rodrigo et Garcia Estrada ; l'italienne avec Mario Labroca, Tedesoo Castelnuovo et Vittorio Rieti : l'allemande avec Philippe Jarnach et Paul Hindemith ; la russe avec Arthur Lourié et Serge Prokofieff ; la grecque avec Dimitri Lévidis et Pétro Pétridis ; la suisse avec Conrad Beck ; l'anglaise avec Lennox Berkeley ; l'américaine avec Timothy-Mather Spelman ; la brésilienne avec Hector Villa-Lobos ; la chilienne avec Umberto Allende et l'autrichienne avec le dodécaphoniste Alban Berg.

Ajoutons que les quatre-vingt premières auditions de ces quarante-neuf compositeurs contemporains (les "Saisons" n'en comptent que dix-sept de plus), se répartissent ainsi : six pour Conrad Beck : Sinfonietta (1927), Symphonie n°3 (1928), Concertino pour piano (1928), Concerto pour orchestre (1930), Concerto pour quatuor et orchestre (1931), Innominata (1932) ; cinq pour Jean Rivier : Rapsodie pour violoncelle et orchestre (1928), Trois Pastorales (1929), Burlesque pour violon et orchestre (1930), Ouverture pour une opérette imaginaire (193l), Le Voyage d'Urien (1933) ; quatre pour Claude Delvincourt : Offrande à Siva (1927), Boccacerie (1927), Bal Vénitien (1930), Prélude chorégraphique (1933) ; neuf pour trois oeuvres de trois compositeurs ; vingt-six pour deux oeuvres de treize compositeurs et enfin trente pour une oeuvre de trente compositeurs.

Tel est le panorama de la pléiade de compositeurs qui, grâce à la programmation de son chef, firent durant huit ans le succès toujours croissant des "Saisons" de l'Orchestre Walther Straram.

Mais le bilan de ces concerts ne serait pas tout à fait complet si l'on ne mentionnait que les trois cent trente cinq oeuvres exécutées comportaient quatre-vingt-treize solos dont le nombre réel était porté à cent-cinq par suite de la reprise plusieurs fois de certaines oeuvres telles que le Psaume XLVII de Florent Schmitt ou le Requiem de Wolfgang-Amadeus Mozart. Soixante-treize de ces solos furent exécutés par vingt-trois membres de l'Orchestre, test intéressant concernant les qualités exigées par Walther Straram dans le recrutement du personnel de sa formation. Les trente-deux autres solos demandèrent de faire appel à des artistes venus de l'extérieur soit quinze pianistes dont six compositeurs de l'œuvre exécutée, sept violoncellistes, huit organistes dont deux compositeurs, un claveciniste et un saxophoniste.

Ici, s'arrête l'exposé de l'œuvre réalisée dans les "Saisons", dont huit exemplaires seulement eurent lieu en raison de la disparition prématurée - il n'avait que cinquante-sept ans - de celui qui en avait été le créateur avant d'en être l'animateur. Walther Straram, en effet, mourut à Paris dans sa demeure du 78 de l'avenue Kléber, située dans le seizième arrondissement, le 24 novembre 1933. Sa dépouille mortelle fut inhumée au cimetière de Passy, au voisinage des tombeaux d'André Messager, de Gabriel Fauré et Claude Debussy, le 26 du même mois.

La disparition du "Chef" amena la désagrégation de l'Orchestre dont les membres purent très facilement se faire reclasser parmi le personnel des autres orchestres parisiens. Cependant la dispersion ne fut pas immédiate puisque le mardi 24 avril 1934 fut donné par l'Orchestre Straram au Théâtre des Champs-Élysées un concert sous la direction de Dimitri Mitropoulos avec le concours de Vladimir Horowitz. Au programme : la Symphonie n° 39 en mi bémol de Mozart, le Concerto n° 3 de Rachmaninov, Mort et Transfiguration de Richard Strauss et Fantaisie et Fugue de Jean-Sébastien Bach/Dimitri Mitropoulos. Deux autres fois encore les membres de l'Orchestre furent rassemblés au printemps et à l'automne de cette même année 1934 sous la baguette d'Arturo Toscanini qui avait beaucoup d'estime pour la personne de Walther Straram et d'admiration pour son entreprise musicale, pour donner chaque fois deux concerts en hommage à sa mémoire. Les deux premiers concerts, répétés deux fois, eurent lieu respectivement les vendredi 25 et dimanche 27 mai, et les dimanche 3 et mercredi 6 juin ; au programme des premiers : la Symphonie en ré mineur de César Franck, le Festin de l'Araignée d'Albert Roussel, Sarabande de Jean Roger-Ducasse, la Mer de Debussy ; à celui des seconds : l'Ouverture d'Anacréon de Luigi Cherubini, la Symphonie en ré majeur de Franz-Joseph Haydn, Les Murmures de la forêt du second acte de Siegfried et La mort de Siegfried et la Marche Funèbre du troisième acte du Crépuscule des Dieux de Richard Wagner, la Passacaille de Jean-Sébastien Bach/Ottorino Respighi. Les deux seconds concerts furent donnés les jeudi 15 novembre et vendredi 16 novembre avec au programme du premier : l'Ouverture de la Scala di Seta (L'Echelle de Soie) de Gioacchino Rossini, la 4ème Symphonie en mi mineur de Johannes Brahms, Ibéria de Debussy, Mort et Transfiguration de Richard Strauss, et à celui du second : Une Ouverture pour Faust de Wagner, Prélude et Enchantement du Vendredi-Saint du premier acte de Parsifal de Wagner et la 9ème Symphonie avec solistes, chœurs de 300 exécutants et orchestre, de Beethoven.

Walther Straram ne se contenta pas de donner des concerts publics, il réalisa aussi des enregistrements pour le compte de la firme Columbia.

Le premier de ceux-ci, enregistré en mars 1930, au Théâtre des Champs-Élysées, en inauguration pour la maison Columbia d'une nouvelle série d'enregistrements consacrée à la musique d'orchestre, furent les tableaux symphoniques en trois parties (Palerme, Tunis et Valence) intitulé Escales du compositeur alors contemporain Jacques Ibert.

Voici quelques-unes des notes dont le critique Emile Vuillermoz accompagne dans le bulletin n° 40 du 1er avril 1930, annexe du catalogue général des productions Columbia, l'annonce de sa réalisation : La minutie et la recherche de la plus fine musicalité dont Walther Straram entourait la préparation de toutes les exécutions de son Orchestre, autant que la perfection extraordinaire à laquelle sont arrivés ces virtuoses de l'exécution collective"dans cet ensemble devaient forcément nous donner des enregistrements remarquables, mais ici le résultat passe toute espérance... Walther Straram donne le maximum de puissance d'envoûtement à ces peintures si colorées qui nous font accomplir la plus poétique des croisières. Et le disque n'a rien laissé perdre des qualités sonores de cette traduction... Le relief des timbres est extrêmement savoureux. Tous les instruments se détachent avec une netteté et une exactitude de couleur admirables.

Puis, ce fut l'enregistrement du Prélude de L'Après-midi d'un faune de Debussy, l'un des morceaux préférés de Walther Straram qui l'a donné cinq fois dans les "Saisons" après l'avoir inscrit au programme de son premier concert du 10 avril 1923.

Contrairement à ce que lui avait demandé l'auteur du poème, Stéphane Mallarmé, de faire une mélodie pour les paroles de son Eglogue, le compositeur écrivit, il faut le rappeler, cette pièce exclusivement musicale ; elle devait, en respectant le symbolisme littéraire tel qu'il apparaît dans des strophes du genre de la suivante :

Faune, l'illusion s'échappe des yeux bleus
Et froids, comme une source en pleurs, de la plus chaste ;
Mais l'autre tout soupirs, dis-tu qu'elle contraste
Comme brise du jour, chaude dans ta toison !

précéder la récitation ou la lecture de l'oeuvre.

Ce disque valut à l'Orchestre Straram et à son chef le Premier Grand Prix du Disque, décerné pour la première fois en 1930 par l'Académie du Disque. Le journal L'Intransigeant du 23 juin 1931 donne le compte-rendu du banquet organisé par la firme Columbia en l'honneur des lauréats de ce premier Grand Prix. Sur la photo qui accompagne le texte, on distingue "les cheveux courts collés, un accroche-cœur au milieu du front et de grands anneaux aux oreilles, Joséphine Baker. Plus loin, sous un panama clair, le nez en trompette, un nez inimitable, c'est Marguerite Long..... En face, le sourcil épilé sous un chapeau cloche, Lucienne Boyer... Et ce sont ces charmantes lauréates bien jeunes qui encadrent Walther Straram, crinière rejetée en arrière, sourcils en broussaille, pince-nez, moustache-brosse et nœud papillon".

Et toutes les coupures de presse de l'époque 1930, en rendant compte de l'attribution de ce premier Grand Prix du Disque à la formation de Walther Straram, soulignent la qualité - on était encore très loin des microsillons - phonographique exceptionnelle de ce disque gravé pour la firme Columbia.

Vinrent ensuite, pour la même collection, les enregistrements dans des conditions semblables du Festin de l'Araignée de Roussel, (1930), La Tragédie de Salomé de Florent Schmitt, l'Aubade de Poulenc, avec l'auteur au piano, L'Alborada del Gracioso de Maurice Ravel, Le Bourgeois Gentilhomme" de Richard Strauss, la Petite Suite de Debussy.

Par l'Orchestre seul, furent réalisés par la suite, les enregistrements suivants : de Stravinsky : Capriccio pour piano et orchestre avec le compositeur au piano, sous la direction d'Ernest Ansermet, puis La Symphonie de Psaumes et le premier enregistrement du Sacre du Printemps sous la direction de l'auteur lui-même : de Ravel : Daphnis et Chloé sous la direction de Philippe Gaubert et enfin la Tétralogie de Wagner.

Ajoutons encore deux autres faits. Le premier : le 22 novembre 1928, Walther Straram fut invité à tenir le pupitre de chef de l'orchestre de l'Opéra de Paris, pour la création, en forme de ballet, de ces dix-sept minutes de musique sur un seul thème qu'est le Boléro de Ravel, avec la danseuse Ida Rubinstein dans une chorégraphie de Branislava Nijinska et ce fut un succès sans précédant. Le second est que les initiatives de Walther Straram en vue de donner un panorama de la musique symphonique mais en faisant, comme il l'avait voulu, la part la plus large aux contemporains, permettant ainsi, à de jeunes compositeurs de s'entendre dans les meilleures conditions, furent entendues ; la Radio officielle lui demanda de collaborer à des émissions d'initiation à la musique sur Paris Tour Eiffel ; mais la décision vint si tardivement que seules deux ou trois émissions purent être réalisées ; le premier de ces concerts éducatifs eut à son programme des oeuvres de Georg-Friedrich Haendel, Jean-Philippe Rameau, Jean-Baptiste Lully, Claude Debussy et Aleksandr Borodine.

Ainsi prend fin l'évocation des péripéties d'une vie, celle de Walther Straram, entièrement donnée à la musique et à laquelle il fallut une laborieuse et pénible préparation d'un peu plus de quarante années pour arriver enfin à une consécration efficace de dix ans seulement.

Durant la cinquantaine d'années qui, actuellement, nous séparent de la disparition de Walther Straram, qu'a-t-il été fait pour honorer, en faisant revivre le personnage, sa mémoire ? A notre connaissance, seulement trois commémorations peuvent être citées : une action sporadique, encore en exercice, et deux faits ponctuels.

L'action sporadique consiste dans la programmation, de temps à autre, dans l'une ou l'autre des rubriques de France-Musique de quelques-uns des disques de ses enregistrements encore conservés. Le petit nombre de ceux-ci et leur gravure déjà très ancienne, permet de comprendre que de telles émissions ne peuvent qu'être très rares, mais il convient tout de même de ne pas diminuer leur mérite : celui d'empêcher, en signalant son nom et son oeuvre, un total oubli de leur auteur.

La première à citer des deux actions ponctuelles est encore à mettre au crédit de France-Musique. Il s'agit, en effet, d'une chronique diffusée sur son antenne en janvier 1960 par Micheline Banzet-Lawton. Elle nous renseigne tout particulièrement sur les rapports existant entre Arturo Toscanini et Walther Straram et sur l'estime en laquelle le grand chef d'orchestre italien tenait l'Orchestre Straram. Mais donnons-lui la parole :

"Musicien français, animateur, novateur, directeur de théâtre et chef d'orchestre, tel fut Walther Straram, celui qui avait donné à son pays, avec l'un des meilleurs et peut-être le meilleur orchestre du monde, un prestige musical rarement égalé. Une preuve suffit : En 1934 [Straram était déjà décédé] un journaliste interrogea Toscanini après une répétition au Metropolitain Opéra de New-York : "Maître, quel est votre rêve ? Eh bien ! mon rêve serait de faire trois fois le tour du monde avec l'Orchestre de Walther Straram !"

La seconde action ponctuelle fut l'hommage rendu par l'hebdomadaire Comoedia du 20 novembre 1943 à Walther Straram, à l'occasion de la célébration du dixième anniversaire de sa mort. Deux articles y font revivre la personne et l’œuvre de celui dont on voulait rappeler le souvenir : l’un était d’Alfred Cortot, l’autre d’Emile Vuillermoz. En voici des extraits :

Voici comment s’exprime le premier sur la personne de Walther Straram : "l’amitié fraternelle qui nous unissait, et qui pour un temps nous avait donné même logement pour tous les deux, était née d’un commun enthousiasme pour l’œuvre de Wagner, d’un semblable souci d’en répandre la connaissance autour de nous, dans un moment où le prosélytisme n’était pas superflu. Que de nuits blanches nous avons passées dans ce petit entresol du Boulevard Malesherbes, à combiner les coups d’archet des parties d’orchestre du Crépuscule des Dieux ou de Tristan dont je préparais les premières représentations à Paris. De quelle fièvre s’accompagnait notre travail de répétitions avec les interprètes fameux des deux chef-d'œuvres."

Le second article est, comme nous l’avons dit, d’Emile Vuillermoz, le plus grand critique musical de l’entre deux guerres. Après avoir décrites toutes les transformations intérieures opérées au Théâtre du Vieux Colombier pour le faire revivre à son rythme d’avant-guerre, il conclut ainsi son évocation : "enfin Walther Straram eut la consolation de réaliser une de ses plus chères ambitions, en créant au Théâtre des Champs-Élysées, avec les meilleurs instrumentistes de son temps, le magnifique orchestre qui portât son nom. Il savait que les grands chefs d’orchestre étrangers admirent profondément certains de nos exécutants et il tenait à honneur de défendre le prestige de Paris en mettant à la disposition de nos plus illustres visiteurs une phalange composée des "As" de la profession. L’Orchestre Straram devint vite célèbre. Arturo Toscanini m’a dit vingt fois la haute estime que lui inspirait cet ensemble d’une qualité si rare et sa joie de le diriger."

Et pour terminer, nous reproduirons la conclusion de l’article signalé plus avant d’Alfred Cortot: "Il n’est pas un musicien de France, de talent qui ne doive à Straram la révélation de l’une de ses œuvres et qui n’ait bénéficié de la mise au point exceptionnellement méticuleuse dont il avait à cœur de l’entourer estimant que la simple honnête artistique ordonnait que la représentation d’un nouvel ouvrage fut de telle qualité que son auteur n’ait à redouter ni défaillance, ni contre sens matériel dans son contact initial avec le public."

En conclusion de ces quelques pages, on ne peut que répéter en le faisant sien, l’aphorisme prononcé dans la famille Straram : Walther Straram n’a pu donner entièrement toute sa mesure, la vie ne lui en a pas donné le temps, il est disparu trop tôt, mais hélas, il semble qu’il ait été oublié trop vite.

Abbé Jean Chaubet (1896-1995)
(Carcassonne, 1986)



Walther STRARAM

Aucun homme ne fut moins occupé de sa gloire que Walther Straram. Aucun artiste ne se soucia moins de modeler sa statue. Ce terrible persifleur prenait un plaisir si intense à voir vivre et prospérer les imbéciles, que nous en venions à redouter jusqu'à sa bienveillance. Cet ironiste qui déconcertait les élans de l'affection et de la gratitude, sut toujours dérober sous un masque sarcastique le secret de son rêve et le mystère de son amour. En sorte que cet amour qui fit tant d'obligés n'eut guère de confidents.

Le courant que Walther Straram avait suscité et qu'il entretenait au cœur de notre vie musicale, ne refluait pas volontiers vers celui qui lui avait donné d'être. Il a fallu que ce courant s'interrompît pour que nous mesurions l'étendue de sa puissance à la tristesse de notre dénuement.

Richard Strauss et Walther Straram
Richard Strauss et Walther Straram
( Coll. Éric Straram ) DR

Walther Straram s'était élevé à la dignité de chef d'orchestre en gravissant les durs échelons de l'artisanat. On le vit successivement violoniste chez Lamoureux, famulus de Richard Strauss à Munich, puis d'Alfred Cortot aux célèbres représentations wagnériennes du Château d'Eau. Nommé chef de chant à l'Opéra, il y fit la difficile conquête d'André Messager, qui devint et resta son grand ami. En 1911, au sortir d'un stage très bref à l'Opéra-Comique, la Providence, en le jetant dans les bras d'André Caplet, le marqua pour un nouveau destin. L'intimité de ces deux êtres que torturait la même passion de servir la musique, le même désir de rectifier et d'assouplir les instruments de leur art, fit naître une entente qui prenait on ne sait quelle allure de complot. Cette sympathie fraternelle se resserra au cours des quatre années durant lesquelles Straram secondait Caplet, nommé premier chef d'orchestre à l'Opéra de Boston.

Ce fut au lendemain de la guerre que Straram commença de donner sa mesure. Le maître de chant, le chef de chœurs, le chef d'orchestre vinrent solliciter tour à toux l'attention du monde des mélomanes dont les Concerts Straram allaient bientôt secouer la traditionnelle apathie. C'est alors qu'on vit paraître, dans tous les lieux où la musique était susceptible de se manifester, l'inoubliable silhouette de cet homme au sourire démoniaque, toujours jaloux de tout faire par lui-même et ne demandant pour soi que la possibilité de se dépenser davantage ; tenant tous les êtres en suspens et les utilisant par surprise avec un imprévu qui doublait le prix de l'à-propos. Son oreille — la plus intelligente et la plus fine du monde — lui faisait discerner, par delà les vertus propres d'un chanteur ou d'un instrumentiste, les secrètes affinités qui le destinaient à s'appareiller avec tel ou tel autre. C'est cette oreille qui a choisi, musicien par musicien, pupitre par pupitre, les éléments d'un orchestre sans doute unique au monde. C'est cette oreille qui a obtenu, après de minutieuses répétitions, ces exécutions inoubliables où la même perfection du travail effaçait les traces de l'effort des concertistes et de leur chef.

Straram eut le rare mérite d'honorer l'artisan dans le musicien, qu'il fut ténor, violoniste ou compositeur. Les programmes de ses concerts attestent assez que chez cet individualiste nourri dans l'affection de Mozart, de Wagner et de Claude Debussy, le goût de la nouveauté n'avait d'égal que le mépris des mots d ordre de l'avant-garde et des caprices de la mode. Incapable d'éclectisme — car il n'est pas d'éclectisme en amour — Walther Straram choisissait ses auteurs avec une curiosité si ardemment infatigable qu'elle pouvait prendre d'aventure le visage de l'inconstance. Elle n'a pourtant négligé que le négligeable : nommer les musiciens qui eurent l'honneur de figurer aux concerts Straram serait citer sans erreur ni omission tous les compositeurs valables de notre époque.

Ayant formé l'instrument incomparable que fut et que demeure son orchestre, Walther Straram n'eut jamais l'idée de s'en réserver exclusivement l'usage. Honegger, Strawinsky, Manuel de Falla, Richard Strauss, et, récemment, Mitropoulos l'ont conduit au succès, et l'on sait que la dernière joie que Straram eut en ce monde fut de confier sa phalange, l'an dernier, aux mains du chef qu'il admirait entre tous : Arturo Toscanini.

L'orchestre Straram est le magnifique et vivant héritage d'une existence toute consacrée au noble amour de la musique. Cet héritage doit être conservé. Indispensable à tous, il restera deux fois cher à ceux qui ont suivi le rythme contrasté d'une vie qui fut de celles qui se consument à poursuivre les mille visages de la beauté, parce qu'un seul amour les habite.

ROLAND-MANUEL
(1933, à l'occasion d'un concert-hommage par Toscanini)



Autres articles :
Histoire croisée d'une institution et d'une famille: le Théâtre des Champs-Élysées et les Straram.
L'orchestre des concerts Walther Straram (discographie)

 


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