Le Panthéon des musiciens

De juillet 2010 à décembre 2010

Anne-Marie DAUTREMER - Joan SUTHERLAND - Christiane SÉNART - Shirley VERRETT - Hugues CUÉNOD - Solange MICHEL

 

Anne-Marie DAUTREMER (1910-2010) : article détaillé.

Joan SUTHERLAND (1910-2010) : article détaillé.

Christiane Sénart
Christiane Sénart (ca.1935)
( Studio Harcourt - Coll. The Van Ho Thi ) DR

Autres photographies

Née le 16 février 1916 à Paris, la pianiste Christiane SÉNART est décédée à Québec dans sa 95e année, le 20 octobre 2010. Benjamine de deux frères et une soeur, elle était la fille de Berthe Jacotot et de Maurice Sénart (1878-1962). Éditeur de musique, associé avec B. Roudanez, il fonda sa maison d'édition en 1908, puis resté seul en 1920 il publia notamment les éditions de travail de Cortot sur Chopin, Schumann et Liszt, dans l'Édition nationale de musique classique. Sa maison d'édition a été rachetée pendant la guerre en 1941 par Salabert. Il est l'auteur des paroles d'une mélodie avec piano d'Arthur Honegger : Hommage au travail, H 133 (1938, édition Sénart en 1939, puis Eschig en 1955).

Christiane Sénart aimait raconter avoir eu l'honneur, à quatre ans, de serrer la main de Gabriel Fauré alors que celui-ci était encore, pour peu de temps, directeur du Conservatoire de Paris. D'ailleurs c'est très jeune qu'elle fréquente ce conservatoire où elle entre en 1926, à l'âge de 10 ans, dans la classe de solfège de Samuel-Rousseau. Elle y obtient en 1927 une 2e médaille, puis l'année suivante, en 1928, une 1re médaille. Ensuite, elle quitte le CNSMP pour l'École Normale de Musique de Paris. Formée par Alfred Cortot et par Yves Nat, dont elle fut un temps l'assistante, on lui décerne en 1932 le diplôme d'enseignement (du piano), en 1933 le diplôme d'exécution et en 1935 la licence de concert (la même année qu'Hélène Boschi). C'est en 1934-1935 qu'elle y fait une autre rencontre marquante: Dinu Lipatti, venu lui aussi étudier à l'ENM.

Elle fait ses débuts en public, comme il était de tradition à l'ENM, le 20 novembre 1935 lors du "Concert des Licenciés", et reçoit immédiatement les éloges de la presse : Michel-Léon Hirsch, dans Le Ménestrel, écrit : "... il en est une qui retiendra plus particulièrement l'attention : il s'agit de Mlle Christiane Sénart, dont le talent pianistique est incontestable : sa technique est aisée, déjà puissante, quasi complète ; elle aborde les oeuvres avec un entrain chaleureux, vibrant, impétueux, et les traite avec la rudesse d'un tempérament qui naît...." Elle interprétait notamment ce soir là les Folies françaises de Rameau et la Chaconne de Bach-Busoni.

Le 16 mai 1936, à Paris, lors d'un "Récital Christiane Sénart" au cours duquel elle joue Bach, Scarlatti, Schumann, Liszt, Ravel, Debussy et Tcherepnine, (Études sur la gamme pentatonique données en 1re audition), elle remporte un grand succès "très justement mérité", affirmant "une technique pianistique des plus solides" et donnant libre cours "à une sensibilité du meilleur aloi, révélant un tempérament musical certain."

Le 29 janvier 1938, à l'Opéra-Comique, elle interprète le Concertino pour piano et orchestre d'Honegger avec l'Orchestre Pasdeloup dirigé par Albert Wolff, lors d'un concert radiodiffusé par Radio-Paris. De cette année-là, on peut encore trouver les horaires de ses fréquentes présences sur les ondes de cette radio qui allait bientôt tomber aux mains des Allemands (L'Ouest-Éclair, 19 février 1938: Chaconne de Bach – 10 avril 1938: Caprice et Intermezzo de Brahms, Ballade de Chopin).

Au début des années '40 elle se produit aux "Soirées du Marais" à l'Hôtel de Sagonne (rue des Tournelles), dans des récitals de clavecin très appréciés. Le 24 février 1940, Salle Chopin à Paris, lors d'un concert organisé par Marguerite Roesgen-Champion avec Jadwiga Grabowska et Germaine Steiner, elle donne au clavecin les Suites françaises de Bach.

Après la guerre, période particulièrement difficile dont elle ne parlera par la suite que par allusions, la renommée de Christiane Sénart outrepasse les frontières: dès les années 50 elle est invitée à Montréal, mais c'est à Paris qu'elle enseigne, en cours privés, notamment à la pianiste suisse Claudine Perretti, qui poursuivra une brillante carrière internationale à partir de 1965; celle-ci venait pourtant de remporter en 1956 la licence de concert à l'École normale de musique sous la direction d'Alfred Cortot et Yvonne Lefébure. La pianiste de Barcelone Eulàlia Solé reconnaît que ses trois années d'études à Paris avec Christiane Sénart ont exercé une influence décisive sur son parcours artistique, avant-même qu'elle ne poursuive ses études avec Alicia de Larrocha, Wilhelm Kempf et María Tipo. Christiane Sénart enseigne aussi à Paris, en 1966 et 1967, à la Québécoise Lucie Langevin, qui contribua peut-être à son désir de venir découvrir le Canada.

Au Québec elle se fait connaître d'abord au Conservatoire de Trois-Rivières où on lui offre un poste de professeur en 1969. Son collègue professeur de piano est alors Gilles Gauthier, futur directeur du conservatoire de Rimouski. Ses premiers élèves sont Lyne Caumartin, Céline Boisvert et Jacques Couillard Després. Elle professe ensuite à partir de 1973 et jusqu'à sa retraite au Conservatoire de Québec, avec pour collègue entre autres Tania Krieger. Elle sut y préparer ses élèves à la difficile vie professionnelle, en particulier Mimi Blais, Louise Cauffopé, les soeurs Martine et Monique Robitaille, The Van Ho Thi, ainsi que trois anciens élèves de Trois-Rivières: Lyne Caumartin, Céline Boisvert et Jacques Couillard Després qui l'avaient suivie à Québec. Ceux-ci témoignent encore aujourd'hui non seulement de la force de caractère avec laquelle elle savait transmettre son savoir-faire et sa technique, mais aussi de sa grande maîtrise du répertoire et de la profondeur de ses qualités pianistiques lorsque, pendant les cours, elle se mettait au clavier. Ils gardent également le bon souvenir des soirées auxquelles elle les conviait dans son appartement du Claridge à Québec, au cours desquelles elle faisait revivre ses souvenirs des grands maîtres, en particulier celui de Dinu Lipatti.

Plus récemment, à peine plus d'un an avant son décès, le 15 octobre 2009 à Alicante, le pianiste Ramón Coll interprétait une suite de six pièces de Jaume Mas Porcel (un élève de Cortot), Meteoros, dédiée «à Mademoiselle Christiane Sénart», à l'occasion d'un concert en l'honneur du centième anniversaire de naissance de ce compositeur.

Elle laisse dans le deuil sa nièce Colette Picker et ses enfants (Cyrille, Anne, Martine). Son neveu, Jean-François Sénart (né en 1943 à Anglet -64-), chef de chœur, poursuivit des études et une carrière au Canada entre 1952 et 1988, puis s'installa à Aix-en-Provence en 1990 où il enseigne au Conservatoire et est Maître de chapelle de la cathédrale. La fille de celui-ci et de Céline Dussault, Catherine Sénart, est actrice, chanteuse, et nièce de la comédienne Louisette Dussault.

Les obsèques de Christiane Sénart ont été célébrées en l'église St-Dominique, à Québec, le 30 octobre 2010, en présence de nombreux anciens collègues, amis et élèves. Un superbe contenu musical était confié à la soprano Claire Pascot, à la basse Robert Huard et à l'organiste titulaire Robert P. Girard.

Michel Baron

Le 5 novembre 2010 à son domicile d'Ann Arbor (Michigan) est morte la mezzo-soprano américaine Shirley VERRETT, à l'âge de 79 ans. On a dit d'elle que "la beauté de son chant ne sacrifie jamais l'expression, et la justesse du ton est parfaite". Ajoutons à cela son grand talent de comédienne et son "incroyable voix" lui permettant de se distinguer dans les rôles de mezzo (Adalgisa de La Norma) et dans ceux de soprano (rôle-titre du même opéra) et l'on a tout dit sur cette cantatrice qui remporta un formidable succès au cours de ses quarante années de carrière. Le Bolchoï de Moscou, la Scala de Milan, le Metropolitan Opéra de New York, le Covent garden de Londres, l'Opéra et l'Opéra-Comique de Paris, les Opéras de Vienne, Kiev, Florence, Montréal, Dallas, San Francisco, Boston, Genève et bien d'autres grandes scènes mondiales, l'ont accueillie avec toujours un grand succès.

Shirley Verrett
Shirley Verrett
( Photo X... ) DR

C'est à La Nouvelle-Orléans que Shirley Verrett voit le jour le 31 mai 1931, d'un père chef de chœur à l'église adventiste du Septième jour, qui lui donne ses premières leçons de musique. Elle passe sa jeunesse en Californie, à Los Angeles, où elle travaille avec John Charles Thomas, Lotte Lehmann et Anna Fitziu. Elle remporte en 1955 le Marian Anderson Award qui lui apporte une bourse et lui permet d'achever ses études de chant à la Juilliard School of Music de New York (classe de Marion Szekely-Freschl). A cette époque, elle fait ses débuts lyriques en public en 1957 à Yellow Springs (Ohio), dans l'opéra de chambre en deux actes de Britten : Le viol de Lucrèce. Peu après, en 1959, elle est engagée à l'Opéra de Cologne (Allemagne) où elle participe à la création de l'opéra Der Tod des Grigori Rasputin de Nicolas Nabokov (27 novembre), mais ce n'est qu'en 1962 qu'elle acquiert la notoriété avec Carmen au Festival de Spolète (Italie), suivie l'année suivante d'une production du même opéra chanté au Théâtre du Bolchoï à Moscou : là, cette première Carmen noire est ovationnée durant plus de 20 minutes. En 1964, elle est invitée à la Scala, puis, à partir de 1966 au Covent Garden (Un bal masqué). Son répertoire comporte alors de grands rôles de mezzo dans Le Bal masqué, Aïda, Le Trouvère, Carmen, Orphée, Don Carlos, Les Troyens. Deux années plus tard, elle débute au Met avec à nouveau Carmen.

Dans les années 1970 et 1980, Shirley Verrett se tourne davantage dans les rôles de soprano et élargit ainsi considérablement son répertoire avec les opéras Macbeth, La Tosca, La Norma, Le Trouvère, Moïse, Lady Macbeth, Samson et Dalila, Iphigénie en Tauride, Alceste, Médée. Elle chante également des opéras modernes, tels les Dialogues des Carmélites (Mme Lidoine) de Poulenc et Le Château de Barbe-Bleue (Judith) de Bartok. A Paris, le Palais Garnier et la Salle Favart la reçoivent à plusieurs reprises, notamment en 1973 dans Le Trouvère (Azucena) et plus tard dans Macbeth, Moïse, Iphigénie en Tauride, Alceste et Médée. En 1990, elle est Didon des Troyens lors de l'inauguration de l'Opéra Bastille. La Salle Pleyel lui ouvre également ses portes avec des récitals dans lesquels elle chante un répertoire de concerts fort varié, entre autres le 14 mai 1979 et en février 1980… Dans les années 1990, à 60 ans passés elle poursuit une carrière déjà bien remplie, avec notamment La Favorite (Léonore) à Madrid (saison 1991-92) et quelques nouveaux rôles : Santuzza dans Cavalleria rusticana (1990, Sienne), Nettie Fowler dans la comédie musicale Carousel de Richard Rodgers et Oscar Hammerstein (1994, Broadway). Puis, à partir de 1996, elle enseigne le chant à l'Ecole de musique, théâtre et danse de l'Université du Michigan jusqu'en 2010.

Parallèlement à sa carrière de chanteuse lyrique, Shirley Verrett mène également une carrière de récitaliste. L'univers du lied lui est familier : Brahms, Schubert, Mahler, Chausson et Milhaud. "Le dépouillement et le face à face périlleux du récital" [Claude Nanquette] lui conviennent à merveille. La musique religieuse figure aussi à son répertoire, n'ayant jamais oublié l'époque où, enfant, elle chantait dans des chœurs d'église. Ses enregistrements du Requiem de Verdi (1980, DG 2707120) et du Stabat Mater de Vivaldi 1966, RCA LSC 2939), deux œuvres majeures, ont fait date tant elle est "merveilleuse de limpidité et de pudeur, d'une pureté d'émission, d'une transparence et d'une couleur uniques" [Diapason].

La discographie de Shirley Verrett est importante, tant par la quantité que par la qualité. Parmi les nombreux opéras qu'elle a gravés, citons : Luisa Miller, Don Carlos, Macbeth, Le Trouvère, Rigoletto, Un Bal masqué, La Force du destin, Lucrèce Borgia, Anna Bolena, Maria Stuarda, Le Siège de Corinthe, La Norma, Samson et Dalila, L'Africaine, Orphée et Eurydice… Mais n'omettons pas de signaler ses enregistrements de musique religieuse (voir supra) et celui de son admirable Rapsodie pour contralto, chœur d'hommes et orchestre, op. 53 (1869) de Brahms, sous la direction d'Eugène Ormandy (1978, RCA RL13.001). Ajouttons encore qu'elle est l'auteur d'une autobiographie (avec Christopher Brooks) : I never walked alone, the autobiography of an American singer, parue en 2003 (N.J. Hoboken, J. Wiley & Sons, XV-336 p.), dans laquelle on trouve une intéressante discographie (pp. 314-319).

Mariée en premières noces (1951) à James Carter, Shirley Verrett avait épousé en secondes noces (1963) Louis LoMonaco, artiste, d'où une fille Francesca LoMonaco.

Terminons cette esquisse biographique avec ce mot du musicographe Jacques Bourgeois (1912-1996) qui résume admirablement la personnalité artistiques de Shirley Verrett : "Elle restera sans doute, à côté de celle de Callas, une des incarnations majeures du théâtre lyrique depuis la guerre." D'ailleurs ne fut-elle pas surnommée par le public de la Scala "La Nera Callas" ?

Michel Villedieu

Le 6 décembre 2010 à Vevey (Suisse), le ténor suisse Hugues CUENOD s’en est allé dans sa cent-neuvième année. C’est en 1928 à Paris qu’il avait fait ses débuts, à la salle du Conservatoire, dans des pages de Florent Schmitt. Spécialiste du répertoire ancien, ce Vaudois n’aimait pas moins également interpréter les compositeurs modernes, tels Debussy, Satie ou Britten. Mais, ne briguant pas la réussite et la gloire, sa notoriété auprès du grand public n’a jamais été importante, malgré une carrière d’une longévité exceptionnelle : 66 ans ! Doté d’une belle voix de baryton léger passée à la tessiture de ténor, avec un phrasé toujours juste et expressif, il prétendait lui-même qu’il avait pu la conserver longtemps en ne l’ayant pas vraiment cultivée, allant jusqu’à dire "Comment aurais-je pu perdre ma voix, je n’en ai jamais eu", tout en résumant son existence à "une trinité toute profane : le don de la musique, celui de la paresse et le don d’être gentil et agréable avec ses amis." Sa modestie légendaire ne fut jamais prise en défaut, bien qu’il côtoya bon nombre de compositeurs et interprètes de légende : Vincent d’Indy, Florent Schmitt, Stravinski, Nadia Boulanger, Clara Haskil, Paul Sacher, Ernest Ansermet, Britten, Karajan… A l’aise dans tous les genres, -il marquera de son empreinte l’Evangéliste de La Passion selon Saint Matthieu de Bach, Basile des Noces de Stravinski ou encore le Majordome du Chevalier à la Rose de Richard Strauss- il eut notamment pour partenaire une certaine Mireille Hartusch (1906-1996), future fondatrice (1954) du célèbre "Petit conservatoire de la chanson" et créa dans les années trente, en compagnie de la soprano Jane Lequien, le duo "Bob et Babette", spécialisé dans les chansons modernes, qui se produisait dans des bars et night-club en Suisse, à Paris et à Bruxelles !

Hugues Cuénod
CD Cascavelle (Vel 3080)

C'est à Corseaux, près de Vevey, dans le canton suisse de Vaud que vient au monde le 26 juin 1902 Hugues-Adhémar Cuénod, fils de Franck Cuénod (1876-1937), banquier et de Gabrielle de Meuron (1881-1971). Ses études musicales débutent auprès de Mathilde de Ribaupierre (1885-1950) au Conservatoire de Vevey, récemment fondé par ses soins avec son frère Emile de Ribaupierre. Excellente pédagogue, elle le conduit ensuite au Conservatoire de Genève, puis, après un temps passé à celui de Bâle, il rejoint Vienne pour se perfectionner avec Minna Singer-Burian qui lui fait découvrir sa voix de ténor, travaillant jusqu'alors dans le registre de baryton-basse (1925 à 1927). L'année suivante, il donne ses premiers concerts à Paris, crée le rôle principal du Pont d'or de Maxime Jacob (Théâtre de Grammont) et la 1ère française de Johnny mène la danse d'Ernest Krenek sous la direction d'Inghelbrecht (Théâtre des Champs-Elysées). A Paris, où il s'installe pour quelques années, il se produit également dans Angélique de Jacques Ibert, chante des cantates de Bach dirigées par d'Indy à la Salle Gaveau et se produit en récital, avec Clara Haskil pour accompagnatrice, au cours desquels il chante Mozart, Schubert et Haydn. A cette même époque, il est engagé par les Théâtres parisiens de la Potinière et des Champs-Elysées, crée à Londres Bitter sweet de Noël Coward, qu'il jouera ensuite à plus de 350 reprises en Grande-Bretagne et aux U.S.A., tourne dans quelques films (notamment avec Raimu), donne des leçons de chant, fait partie de la Compagnie "Les Ménestrels" avec laquelle il donne notamment à Genève l'opérette en un acte Bagatelle d'Offenbach (mai 1933), et fonde le duo "Bob et Babette". En 1934, il rencontre Nadia Boulanger qui lui fait découvrir Bach, Monteverdi, Schütz, Haendel, Rameau et intègre son ensemble vocal de musique ancienne, dès sa fondation en 1935, aux côtés de Marie-Blanche de Polignac et Gisèle Peyron (sopranos), Irène Kedroff (mezzo), Nathalie Kedroff (contralto), Paul Derenne (ténor) et Doda Conrad (basse) qui se produit en France, aux Etats-Unis et en Angleterre. Plus tard viendront Flore Wend, Donna Rumsey, Jeanne de Polignac, Genevière Massignon (sopranos), Nancy Waugh (mezzo), Lucie Rauh et Violette Journeaux (alti), Bernard Cottret (basse)... L'enregistrement en 1937 par cet ensemble de "Neuf Madrigaux et Airs profanes" de Monteverdi fera date ; "il reste aujourd'hui encore touché d'une indéniable grâce." Vingt ans plus tard (1958), gravant à nouveau d'autres "Madrigaux et Pièces diverses pour voix seule" (LD 082), l'interprétation d'Hugues Cuénod fera dire à un critique de Diapason qu'elle "brûle d'un feu intérieur et révèle une justesse de sentiment qui défient les générations, et devront servir à l'édification de tous les admirateurs du 'beau chant monteverdien'."

Durant la guerre, Hugues Cuénod enseigne au Conservatoire de Genève (1940 à 1946), tout en continuant de se produire sur scène dans son pays. Il crée en 1940 à Bâle La Danse des morts d'Honegger et, à Lausanne, le Vin herbé de Frank Martin. Parallèlement il se produit en récital avec le pianiste Nikita Magaloff recueillant des fonds pour l'ouvre " A nos soldats" (dans des airs de Bach, Chabrier, Poulenc). Durant cette période il découvre le rôle de l'Evangéliste de la Passion selon saint Matthieu de Bach, qu'il chantera par la suite partout dans le monde et qu'il marquera profondément de sa personnalité musicale avec son "extraordinaire sensibilité". Les hostilités terminées, il reprend en France ses concerts avec Nadia Boulanger, abandonnant à présent les musiques légères pour se consacrer aux répertoires médiévales et de la Renaissance, ainsi qu'aux cantates et oratorios baroques, et aux œuvres contemporaines (Milhaud, Jean Françaix, Stravinsky, Britten…). C'est ainsi qu'il chante The Rake's Progress de Stravinsky (1951, Venise, création sous la direction de l'auteur), le Chevalier à la Rose avec Elisabeth Schwarzkopf (1952, Milan, dirigé par Karajan), Wozzeck d'Alban Berg (Milan), Ariane à Naxos de Richard Strauss au Festival de Glyndebourne (1954) où il se produira durant 35 saisons, avec également La Calisto, l'Heure espagnole, Eugène Onéguine, Les Noces de Figaro. Durant la saison 1987, il y chante encore à 85 ans Monsieur Taupe du Capriccio de Richard Strauss, qu'il va rejouer en décembre 1989 au Grand Théâtre de Genève. Pour Stravinsky, qu'il fréquente durant plusieurs années, il crée trois autres de ses œuvres : Cantata (1952), Threni (1958) et A Sermon, a Narrative and a Prayer (1962). Sa capacité à interpréter tous les rôles, même et surtout ceux de second plan -ne recherchant jamais le premier rôle- qu'il parvient à sublimer, feront de lui un artiste complet réclamé sur toutes les scènes mondiales, notamment au Met de New York où il fait ses débuts le 12 mars 1987 à 84 ans, dans l'empereur de Chine du Turando de Puccini ; rôle qu'il avait déjà tenu à Genève en 1976, aux côtés de Birgit Nilsson. Pour lui "la longévité, la souplesse et la flexibilité de la voix sont intimement liées au texte : à l'articulation mais aussi à une pensée du contenu, de la structure et de leur dynamique." Sa dernière apparition sur scène, au Théâtre du Jorat à Mézières (Vaud, Suisse) est pour chanter Monsieur Triquet dans Eugène Onéguine. C'était le 24 septembre 1994, il avait alors 92 ans!

Hugues Cuénod à beaucoup enregistré et sa discographie, débutée dans les années trente, est très fournie. Contentons-nous ici de citer quelques enregistrements significatifs et surtout disponibles sur le marché actuel : la réédition des Oeuvres de Monteverdi" gravées en 1937 sous la direction de Nadia Boulanger (label Pearl), des "Inédits 1948-1965" (Clérambault, Debussy, Weber…) chez Cascavelle, les admirables "Leçons des ténèbres" de Couperin (Lys), un "Hugues Cuénod, le Maître de la mélodie" avec Geoffroy Parsons au piano (Milhaud, Poulenc, Chabrier, Auric, Roussel) chez Nimbus Records, le drame symphonique "Socrate" de Satie (Nimbus Records), la "Passion selon saint Matthieu" de Bach avec l'Orchestre de l'Opéra de Vienne dirigé par Hermann Scherchen (1953, coffret de 3 CDs sorti en 2010 chez Tahra), "Le Mystère de la Nativité" et "Pilate" de Frank Martin avec l'Orchestre de la Suisse romande dirigé par Ansermet (1959, 1964, Cascavalle)… et "L'Histoire de Babar" de Francis Poulenc, son dernier enregistrement en 1997 (Lys)…

Propriétaire du château de Lully-sur-Morges (Vaud), hérité de la famille de sa grand-mère Lucy de Montricher, où il résidait depuis son enfance, Hugues Cuénod a vécu là une retraite paisible aux côtés d'un piano Erard de 1850. Il laissera longtemps encore le souvenir d'un artiste complet à l'art achevé et à la voix d'une incroyable douceur.

Denis Havard de la Montagne



Solange MICHEL (1912 – 2010): article détaillé

 


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