Les orgues du Sacré-Coeur de Nancy

Sacré-Coeur de Nancy
Basilique du Sacré-Cœur à Nancy, début du XXe siècle
( coll. O. Geoffroy )

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Située dans la périphérie Ouest de Nancy, cette Basilique fut construite au début du XXè siècle dans un style approchant celui de son homologue parisienne de la butte Montmartre. Comportant une impressionnante coupole, elle partageait avec elle la particularité de ne pas appartenir à la Commune qui la contenait car elle était construite grâce aux fonds d’une souscription publique.

Elle n’était pas dotée d’un grand-orgue à l’origine et l’organiste Charles Magin, nommé dès 1902, dut jouer durant quelques années sur un harmonium. Le 12 novembre 1905 à quinze heures trente, il inaugura avec son ancien maître Henri Hess un orgue de chœur de vingt registres et dix-huit jeux réels construit par le facteur Charles Didier-Van-Caster dans un buffet en chêne préalablement sculpté par un menuisier local M. Rabot [ça ne s’invente pas !].

"  Le nouvel instrument fait vraiment honneur à M. Didier-Van-Caster.1 [...] Les maîtres jouèrent plusieurs morceaux choisis où l’on sentit passer tout leur talent. Puis Mlle Marguerite de Nonancourt, accompagnée par M. Magin et par M. Maurice de Nonancourt, violoniste très habile, chanta d’une voix claire, bien timbrée et avec une rare perfection, le Panis angelicus de Franck2. "

Cet orgue possédait une composition riche, permettant de jouer un répertoire assez varié :

Composition de l'orgue de choeur
Composition de l'orgue de chœur (relevé du Dr Jean Racadot)

Au clavier de grand-orgue : montre de 16 pieds, bourdon 16, montre 8, bourdon 8, flûte 8, salicional 8, prestant 4, quinte-flûte 2 2/3.

Au clavier de récit expressif : flûte harmonique 8, gambe 8, voix céleste 8, flûte octaviante 4, octavin 2, basson 16, cor anglais-hautbois 8, trompette harmonique 8, clairon 4.

Au pédalier : bourdon 16, bourdon 8, violoncelle 8.

Accouplement, tirasses des deux claviers, octave grave du grand orgue, tonnerre, appel d’anches et trémolo constituaient les combinaisons supplémentaires à la disposition de l’organiste. Un ingénieux système de transpositeur offrait la possibilité de baisser la tonalité des chants que l’on accompagnait par un mouvement latéral du clavier.

Pour la bénédiction, Auguste Kling, organiste de la Basilique Saint-Epvre avait composé la musique d’un cantique au Sacré-Coeur sur des paroles de Charles Dubois. L’heureux dédicataire en fut l’abbé Blaise, premier curé de la Basilique. Monseigneur Turinaz, évêque de Nancy, qui avait lancé la construction de l’édifice, était assez satisfait du travail des facteurs pour leur commander un grand orgue.

Le 30 mai 1907, Charles Magin put réceptionner le nouvel instrument de Didier-Van-Caster de quarante-huit jeux. Il en avait surveillé de près la construction et l’harmonisation des jeux.

Cet instrument ne fut pas terminé par son concepteur car Charles Didier-Van-Caster, né en 1852, était subitement décédé dans la rue le 3 juin 1906, soit près d’un an avant la fin des travaux. La manufacture avait alors été reprise par l’harmoniste Mussillon.

Le 20 novembre 1906, Magin dut encore accompagner sur l’orgue de chœur la nombreuse assistance venue célébrer l’Office de réparation demandé par Mgr Turinaz à la suite des inventaires effectués sans ménagement dans les églises de Nancy.

La bénédiction du grand orgue fut donnée par l’évêque lui-même qui dialogua selon la coutume avec l’instrument dont les réponses improvisées sous les doigts du maître mettaient en valeur les différents accents de l’orgue. Il n’a malheureusement pas été possible de retrouver le sermon prononcé à cette occasion, mais on peut en avoir une certaine idée en lisant celui du chanoine Charpentier pour l’inauguration des orgues de la chapelle de l’école Saint-Sigisbert à Nancy le 18 mai 1930. Il rappelle qu’une fois admis à chanter, l’orgue se fait le serviteur de la liturgie :

"  Si l’orgue rappelle le timbre de certains instruments, il ne l’imite pas ; il a mieux à faire, étant aussi riche que le plus riche orchestre. Car si l’orchestre est un tableau, l’orgue, lui est un vitrail. Oui, ses timbres, d’un calme ou d’un éclat si pénétrant, baignent l’atmosphère de nos cathédrales et de nos chapelles, et tout comme les lumières vives et cependant si douces de nos vitraux, ils font descendre sur les fidèles le recueillement et la paix. Et de même que le vitrail, l’orgue a ses couleurs : on peut dire que les flûtes chantent bleu, les cornets violets, les gambes vert, les pleins-jeux jaune et les anches rouge. [...] Rien de plus varié que ses effets : sonorités claires ou mystérieuses ; notes suaves ou terribles, stridentes ou poignantes, déchirantes ou onctueuses, émouvantes toujours ; autant de richesses qui sont sous la main d’un seul homme, prêtes à épouser toutes les formes de la pensée religieuse, prêtes à exprimer tous les états de l’âme qui prie. Aussi l’on comprend que par ses mille voix l’orgue puisse faire vivre et resplendir dans tout leur éclat les beautés surhumaines de l’office divin ; animer et féconder par ses harmonies transcendantes l’ineffable commerce du ciel et de la terre qu’on appelle la liturgie catholique ; par des miracles de concert, donner des ailes à la prière, ravir les âmes, et sans les distraire, les plonger dans l’abîme, les lancer dans l’espace et les porter haletantes, brûlantes, par delà le choeur des anges, jusque devant la face de l’Eternel3. "

Charles-Marie Widor joua sa Cinquième Symphonie au concert d’inauguration. La Semaine religieuse du diocèse de Nancy commenta cet événement :

      " L’inauguration du grand-orgue de la Basilique du Sacré-Coeur a eu lieu le jeudi 30 mai à trois heures de l’après-midi, comme nous l’avions annoncé. Une nombreuse assistance, dans laquelle on reconnaissait les organistes et professeurs de musique de Nancy, occupait la grande nef de l’église.
      L’admirable talent, si souple, si varié, tour à tour d’une vigoureuse impétuosité et d’une douceur délicieuse, de M. Widor a été grandement apprécié par cet auditoire d’élite.
      L’éminent organiste a fait valoir, avec une virtuosité sans égale, l’excellent instrument construit par notre regretté compatriote M. Didier-Van-Caster.
      Dans une courte allocution, M. le curé du Sacré-Coeur, après avoir remercié M. Widor, a rappelé le souvenir du consciencieux et habile facteur auquel la Basilique devra un orgue de tout premier mérite.
      La cérémonie s’est terminée par un Magnificat entre les versets duquel M. Widor a fait encore admirer son prestigieux talent, puis par la bénédiction du Très-Saint-Sacrement.
      On quitta la Basilique, vers quatre heures et demie, félicitant le zélé curé d’avoir pu doter sa belle et riche église d’une voix aussi puissante et aussi harmonieuse. Voix du dehors ! Voix du dedans ! Les cloches et les orgues célébreront dignement les magnificences du Coeur de Jésus4 ! "

Le soir, Widor consigna par écrit son jugement sur le nouvel instrument [Le Nouveau Labarum, Nancy, Crépin-Leblond, juin 1907, p. 7-8] :

"Nancy, le 30 mai 1907,
L'orgue de l'église du Sacré-Coeur, de Nancy, que j'ai eu le plaisir de jouer aujourd'hui m'a satisfait par ses qualités, par son mécanisme et son équilibre au point de vue des timbres.
L'harmonisation en est excellente ; les jeux de fonds de huit pieds sont très sympathiques en même temps que très francs : les basses très puissantes et d'une excellente émission.
Très fins les hautbois, clarinette, cor anglais de seize.
Très obéissants, très spontanés, très corsés les jeux d'anches (aucune dureté).
Tout parle instantanément à l'appel du doigt de l'organiste."

Voici la composition originelle de cet orgue de trois claviers de cinquante-six notes :

Composition du Grand Orgue
Composition du grand orgue (relevé du Dr Jean Racadot)

Au clavier de grand-orgue, montre de 16 pieds, bourdon 16, montre 8, bourdon 8, flûte harmonique 8, grosse flûte 8, violon 8, prestant 4, flûte douce 4, nasard 2 2/3, doublette 2, plein-jeu harmonique, bombarde 16, trompette 8, clairon 4.

Au clavier de positif expressif, quintaton de 16 pieds, principal 8, salicional 8, unda-maris 8, flûte octaviante 4, octavin 2, piccolo 1, cor anglais 16, basson-hautbois 8, clarinette 8.

Au clavier de récit expressif, bourdon de 16 pieds, diapason 8, bourdon 8, flûte d’orchestre 8, viole de gambe 8, voix céleste 8, flûte traversière 4, octavin 2, cornet 5 rangs, basson 16, trompette harmonique 8, clairon harmonique 4, voix humaine 8.

Au pédalier de trente marches, bourdon de 32 pieds, flûte 16, soubasse 16, basse 8, violoncelle 8, flûte 4, contre-bombarde 32, bombardon 16, trompette 8, clairon 4.

Outre les tirasses et accouplements habituels, on compte quelques combinaisons, appels d’anches à chaque clavier et au pédalier et octave aiguë du grand-orgue. Le trémolo affectait à l’origine récit et positif. Magin a très vite isolé sur la pédale d’orage un trémolo indépendant pour le positif qui n’a jamais bien fonctionné. La transmission est mécanique avec assistance d’une machine Barker pour le grand-orgue et de relais pneumatiques pour le récit.

Deux réparations furent nécessaires en 1929 et 1936, sans que la composition en soit modifiée.

L’orgue de chœur était tenu depuis 1907 par Paul Parmain, non voyant. Homme très affable, il était affligé d’un balancement continuel de la tête. Il fut un jour invité par Charles Magin à prendre un verre dans un café où se trouvait un piano. Il se mit au clavier et improvisa pour le plaisir durant quelques minutes. Quelle ne fut sa surprise en s’apercevant au moment de partir que le chapeau melon qu’il avait retourné sur le piano était plein d’argent ! Sans doute les clients du café avaient-ils voulu récompenser l’artiste qu’ils imaginaient employé par le tenancier ! En 1948, Parmain succomba à une douloureuse maladie et personne n’a repris depuis les claviers.

Il faut préciser qu’à l’instigation du curé, le chanoine Eugène Croisé, blessé de guerre, l’orgue de chœur Didier-Van-Caster a été échangé vers 1950 avec un instrument bien moins robuste provenant du couvent des Soeurs de Saint-Charles. Construit par Joseph Cuvillier vers 1830, doté d’un élégant buffet néo-classique et d’une console indépendante, il était posé au fond du choeur, caché par le maître-autel. N’ayant jamais vraiment donné satisfaction, cet orgue aura une brève carrière au Sacré-Coeur. Laissé à l’abandon, il a finalement été vendu à un facteur d’orgue en 1992.

En voici tout de même la composition :

Clavier de grand orgue (54 notes) : Bourdon de 16 pieds, bourdon 8, dulciane 8, gambe 8, prestant 4, flûte 4, nazard 2 2/3, doublette 2.

Positif intérieur (54 notes) : bourdon 8, salicional 8 voix céleste 8, flûte douce 4.

Le pédalier de 25 notes était relié par tirasse mobile au grand-orgue.

La gambe de 8 pieds avait été ajoutée par le facteur Jean Blési vers 1878 pour renforcer le groupe des jeux de fonds, l’absence de montre ou de principal de 8 pieds entraînant une sonorité trop confidentielle de l’instrument.

La trompette de 8 pieds du grand-orgue a été remplacée par le bourdon de 16 lors du transfert de l’instrument au Sacré-Cœur.

Deux jeux du premier clavier ont été déplacés par Jean Huguin en 1963 au positif expressif du grand orgue. La doublette a remplacé le cor anglais de 16 pieds et le nasard a été posé sur la chape de l'unda maris. Jean Huguin a également recoupé l'octavin 2 de ce clavier en larigot 1 1/3.

Après l’incendie de 1979, le facteur Gonzalez a profité de travaux de restauration pour poser une tierce 1 3/5 à la place de la grosse flûte 8 du grand-orgue et un principal 4 sur la chape du salicional du positif expressif. Il réharmonisa également la clarinette du positif rebaptisée cromorne.

Tous les dimanches, le chœur et l’orchestre dirigés par Louis Danjou, maître de chapelle, prenaient place à la tribune. Propriétaire d’une fabrique de tissu installée en face de la Basilique, Louis Danjou était très exigeant avec son groupe d’une vingtaine de choristes à qui il faisait reprendre les passages délicats jusqu’à ce qu’il obtienne une parfaite justesse et Charles Magin, très patiemment, suivait les ordres du chef de chœur, s’exécutait sans mauvaise grâce et jouait autant de fois que nécessaire l’accompagnement des motets, lors des répétitions du mercredi. Il était d’ailleurs surnommé " Le Petit Saint " par ses amis. On disait aussi de lui qu’il était aussi modeste que son talent était grand. La chorale qui chantait en polyphonie cessa de se produire peu après la seconde guerre mondiale.

Olivier GEOFFROY

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1) La Semaine religieuse de Nancy, Nancy, Crépin-Leblond, 1905, p. 1159. [ Retour ]

2) Ibid., p. 1179. [ Retour ]

3) " Chronique de l'école Saint-Sigisbert " in : Bulletin des Anciens Elèves de La Malgrange-Saint-Sigisbert, Nancy, Vagner, 1930, p. 14. [ Retour ]

4) La Semaine religieuse de Nancy, Nancy, Crépin-Leblond, 1907, p. 534. [ Retour ]

 


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