MARIE-THÉRÈSE IBOS
(1922 – 2011)


Marie-Thérèse Ibos, septembre 2008
Marie-Thérèse Ibos en septembre 2008
( coll. Association des Amis de Marie-Thérèse Ibos - AMATI ) DR
Audio lecteur Windows Media Tous les extraits audio et vidéo de cette page sont mis en ligne avec l'aimable autorisation de l'Association des Amis de Marie-Thérèse Ibos (AMATI)


Marie-Thérèse Ibos (Boulogne-sur-Seine [Hauts-de-Seine], 11 juillet 1922 – Levallois-Perret, 17 janvier 2011) fut une des plus brillantes violonistes de sa génération. Née dans une famille de musiciens, sa mère, Audio lecteur Windows Media Geneviève Aubert était la sœur du compositeur Louis Aubert (1877-1968) et une disciple du violoniste Georges Enesco, son père, Audio lecteur Windows Media Jean Ibos, élève de Louis Feuillard (1872-1941), était violoncelliste à l'Opéra de Paris, son oncle, Georges Ibos (1885-1950), ancien élève de la Schola cantorum puis du Conservatoire de Paris fut l'organiste de Saint-Honoré-d'Eylau à Paris durant trente ans et son épouse, née Jeanne Mari, enseignait le violon à la Schola cantorum…

Georges Ibos
Jean Ibos
Geneviève Aubert-Ibos
Louis Aubert
Georges Ibos,
oncle paternel de Marie-Thérèse
( coll. AMATI  ) DR
Jean Ibos,
père de Marie-Thérèse, vers 1950
( coll. AMATI  ) DR
Geneviève Aubert-Ibos,
mère de Marie-Thérèse, vers 1950
( coll. AMATI  ) DR
Louis Aubert,
oncle maternel de Marie-Thérèse
( coll. AMATI  ) DR
Elle fit ses études au Conservatoire de Paris, sous la direction Audio lecteur Windows Media d'André Tourret (ancien second violon du Quatuor Capet) et de Joseph Calvet (1er violon du Quatuor Calvet). En l'année 1937, avec le 1er mouvement du Cinquième Concerto de Vieuxtemps elle se vit décerner son Audio lecteur Windows Media Premier Prix de violon, première nommée des femmes, quand Henry Szeryng (classe de Gabriel Bouillon) était premier nommé des hommes, par un jury où siégeaient, entre autres, Jacques Thibaud, Henri Rabaud et Maurice Hewitt.

Marie-Thérèse Ibos, en 1933

Marie-Thérèse Ibos à l'âge de 11 ans, en 1933
( coll. AMATI ) DR
André Tourret, en 1929

André Tourret, professeur au Conservatoire de Paris (photo Christian Duvivier, Paris, 1929) avec dédicace manuscrite à Marie-Thérèse Ibos : à ma chère petite Maïthé avec toute la tendresse de son grand ami, et le grand espoir qu'elle réalise ce qu'il attend d'elle..., André Tourret, janvier 1936
( coll. AMATI ) DR

Classe d'André Tourret, 1936, Conservatoire de Paris
Conservatoire de Paris, rue de Madrid, classe de violon d'André Tourret en 1936 : à droite, assise : Marie-Thérèse Ibos
( coll. AMATI ) DR

Elle fut par la suite membre fondatrice du nouveau Audio lecteur Windows Media Quintette Chailley-Richez pendant les années de guerre et dans l'immédiat après-guerre. Dans les débuts de cette formation, elle partageait le rôle de premier violon avec Ginette Neveu, laquelle à l'âge de 30 ans disparu tragiquement dans un accident d'avion et fut remplacée par Sonia Lovis.

Quintette Chailley-Richez
Marie-Thérèse Ibos et Ina Marika
Quintette Chailley-Richez ; de gauche à droite : Céliny Chailley-Richez (piano), Marie-Thérèse Ibos (violon),
Sonia Lovis (violon), Annick Gelu (violoncelle) et Marie-Thérèse Chailley (alto)
( coll. AMATI ) DR
Marie-Thérèse Ibos et Ina Marika en concert à Sens,
18 octobre 1967
( coll. AMATI ) DR

Plus tard, elle fonda Audio lecteur Windows Media l'Ensemble Marie-Thérèse Ibos, qui se produisit intensivement à la radio dans les années 1950 et 1960, quand les services de la musique de chambre étaient dirigés par Pierre Capdevielle et Henri Barraud. Cette formation, qui évolua au fil du temps, était composée, en plus d'elle et à une certaine époque, de l'altiste Marie-Thérèse Chailley, de la pianiste Ina Marika et de la violoncelliste Reine Flachot. Cet Ensemble devait poursuivre ses activités jusqu'au début des années 1990. Entre temps, Georges Schwartz avait pris la relève de Reine Flachot et Jacques Castérède celle d'Ina Marika. Aux côtés d'interprétations mémorables des classiques, notamment les Quatuors de Fauré, l'Ensemble fut à l'origine de nombreuses créations qui ont contribué à enrichir le répertoire du quintette avec piano (retenons la création du Quintette d'Armand Merck avec Yvonne Loriod au piano, et, à Gaveau, celle du Quintette de Darius Milhaud.)

Ensemble Marie-Thérèse Ibos
Ensemble Marie-Thérèse Ibos en 1960 ; de gauche à droite : Marie-Thérèse Ibos (violon), Ina Marika (piano),
Marie-Thérèse Chailley (alto), Reine Flachot (violoncelle)
( coll. AMATI ) DR

Audio lecteur Windows Media Mendelssohn, Finale du Quatuor pour piano et cordes par l'Ensemble Marie-Thérèse Ibos, 1968
(avec l'aimable autorisation d'AMATI) DR.
Audio lecteur Windows Media Brahms, Scherzo du Quatuor pour piano et cordes n° 3 par l'Ensemble Marie-Thérèse Ibos, 1965
(avec l'aimable autorisation d'AMATI) DR.

Proches des compositeurs de Audio lecteur Windows Media l'Ecole de Paris, les musiciens, en formation de chambre ou en soliste, ont donné, parfois en première audition française, des œuvres de Martinu (Quatuor avec piano), Tansman (Fantaisie pour violon et piano), Tchérépnine (Trio à cordes), Mihalovici (Sonatine pour violon et violoncelle), Conrad Beck (Duo violon et alto) et Tibor Harsanyi (Concerto pour deux violons, par Marie-Thérèse Ibos et Annie Jodry avec l'Orchestre de chambre de l'ORTF.)

Dédicataire du Concerto d'Alfred Désenclos, Marie-Thérèse Ibos a également joué, à Pleyel, le Concerto de Reynaldo Hahn chez Lamoureux, sous la direction du compositeur. Elle déploya par ailleurs une importante activité d'enseignante dans un cadre exclusivement privé. Une association d'anciens élèves, Les Amis de Marie-Thérèse Ibos (AMATI, du nom de la célèbre famille de luthiers de Crémone du XVIe au XVIIIe siècles), a entrepris de publier quelques enregistrements marquants (archives de l'INA) et une plaquette regroupant divers documents iconographiques avec un DVD d'accompagnement contenant une dernière interview de la violoniste (septembre 2008) et retraçant les principales étapes de sa carrière.

Alexis Galpérine


DVD Marie-Thérèse Ibos, un film d'Alexis et Nicolas Galpérine (2008)

Texte de la brochure d'accompagnement, avec en introduction les remerciements de la violoniste

 

Marie-Thérèse Ibos parle du violon

DVD Marie-Thérèse IBOS
 

Marie-Thérèse Ibos parle de Bach

Couverture du DVD "Marie-Thérèse Ibos" (AMATI, 2008, film d'Alexis Galpérine, montage : Nicolas Galpérine, assistant technique : Pierre Mazade) duquel sont extraits les fragments d'interviews et de vidéos en ligne dans cette page
( avec l'aimable autorisation d'AMATI ) DR

Au début de cette brochure, je tiens à remercier de tout mon cœur mes anciens et très chers élèves, Alexis Galpérine, François Lesage, Marie-Hélène Auvray et notre Président Nicolas Duhamel, d'avoir d'abord désiré, puis réussi à créer l'association Amati. Alexis par sa très grande culture musicale, son écoute exceptionnelle, ses échanges spirituels et artistiques avec moi-même.

François, avec ses qualités de musicien et de technicien, a su provoquer les sympathies au sein de l'INA et accéder ainsi aux archives, ce qui lui a permis d'opérer un choix judicieux parmi de nombreux enregistrements.

Marie-Hélène Auvray qui a été aussi à la base de cette réalisation, a toujours apporté des idées pertinentes et veillé scrupuleusement à leur concrétisation dans l'esprit d'Amati. Enfin, c'est notre président Nicolas Duhamel qui a coiffé le tout dans un esprit d'équilibre, d'harmonie et d'amour de la musique.

Ma gratitude pour tout et mon affection profonde pour chacun.

Marie- Thérèse Ibos

* * *

Depuis plusieurs années déjà, l'association des amis de Marie-Thérèse Ibos (AMATI) s'est donnée pour mission de créer une collection de disques qui accueille et préserve la mémoire des enregistrements les plus marquants de l'artiste qu'elle veut honorer. Le succès de l'entreprise a conduit à élargir cette activité et à produire la série des sonates et partitas de Bach ou encore une des rares versions existantes de la Sonate pour deux violons d'Eugène Ysaye. L'idée d'une brochure s'est imposée d'elle-même, au cours d'une réunion de notre bureau au printemps 2002, comme un complément nécessaire à la mise en valeur des archives sonores. À l'origine, un long texte en forme d'interview devait figurer aux côtés des photos, mais le projet a vite été abandonné. Il représentait un travail considérable pour un résultat incertain dû au caractère artificiel du jeu des questions et réponses écrites ou ré-écrites. La verve et le charme qui éclairent les récits de Marie-Thérèse auraient eu certainement à souffrir d'un semblable procédé. Nous avons donc fait le choix d'une autre solution: celle d'un entretien filmé. Certes la présence d'une caméra peut, à son tour, tuer toute spontanéité, mais nous avons fait le pari que tel ne serait pas le cas. De fait, une conversation improvisée et prise sur le vif en septembre 2008 constitue un témoignage riche d'informations et d'une totale vérité d'expression. Déposé sur DVD, il accompagne la présente brochure iconographique.

Marie-Thérèse Ibos en 1946
Marie-Thérèse Ibos en 1946
( coll. AMATI ) DR

Retracer en images une vie et une carrière... Comme toujours, cette ambition se heurte aux décisions sans appel du hasard ou de la chance, et donne à voir une sélection qui est plus souvent le fruit des circonstances que celui de la volonté. Un photographe était là ou n'était pas là en une occasion donnée, et tout album du souvenir n'est, en définitive, que la somme de ce qui reste. C'est l'écume des choses qui affleure à la surface d'une existence dont on prétend garder les traces mais qu'on prend le risque de réduire à quelques visions fugitives. Pourtant il est peut-être possible d'avancer l'hypothèse selon laquelle c'est précisément l'aspect parcellaire de l'objet qui en fait le prix, comme si l'ordre secret qui dessine la trajectoire d'une destinée s'était mêlé également de décréter quels étaient les symboles visuels qui auraient la charge de l'illustrer. Pour incomplète et éclatée que soit la récolte, qui réunit dans un même bouquet des fleurs de serre et des fleurs sauvages, des poses solennisées ou dérobées, sans que personne n'ait pu savoir, à leur époque, lesquelles seraient à terme les plus précieuses, l'âme des êtres et des choses a la faculté de relier des fils épars et de combler des espaces en pointillé, jusqu'à convoquer la mémoire des absents. Le défilé des visages et des lieux, double reflet de réalités intérieures et extérieures, tire sa puissance de l'image fixe, de l'instant figé qui emprisonne l'esprit d'un temps. Il réfute le caractère contingent qu'on lui prête et exige que l'on contemple la part d'éternité qui s'attache à lui. Nous ne pouvons en douter: la pensée a un besoin vital de se fixer sur des signes qui échappent à ce qui lui est directement contemporain, de croiser son regard avec celui d'un autre saisi en un moment différent, par lequel elle s'évade de son temps éphémère. Ainsi un recueil de photos a ceci de dérisoire et de nécessaire qu'il prend acte de ce qui passe, tout en revendiquant la liberté d'abolir les frontières temporelles avec l'aide de ces indispensables représentations qui alimentent la flamme de la fidélité et mettent l'imaginaire en mouvement. C'est sans doute pour cette raison qu'il émeut les proches mais aussi qu'il ne laisse pas insensibles ceux qui sont étrangers à son histoire. La brochure s'adresse en priorité aux premiers, à ceux dont les souvenirs personnels sauront fondre le monde des images et celui des sonorités qu'ils ont connues auprès de Marie-Thérèse, ceux pour qui le pouvoir d'évocation du support visuel rejoint celui, peut-être encore plus fort, de la musique, gardienne incomparable de tous les parfums de la mémoire. Pour les autres le recueil représentera un document sur une personnalité de la scène française de l'après-guerre. Ne concerne-t-il pas une musicienne dont l'activité s'étend sur plusieurs décennies ? Depuis la Libération jusqu'à un dernier concert avec orchestre, donné en 1999 à Levallois, devant une salle comble venue témoigner son admiration et sa gratitude. La ferveur de l'assistance était plus éloquente que tous les discours prononcés ce soir là, et les innombrables élèves ou anciens élèves disséminés dans le public donnaient la mesure de ce que fut également l'œuvre pédagogique de Marie-Thérèse Ibos. Chacun, selon sa propre expérience et à des niveaux variables de profondeur, rendait hommage à une « présence » qui, sur l'estrade comme dans le salon des leçons de musique, avait laissé dans sa vie une empreinte ineffaçable.

Les diverses étapes d'une carrière sont présentées ici, depuis l'époque du Quintette Chailley-Richez, fondé pendant la guerre, jusqu'à l'ensemble Marie-Thérèse Ibos qui cessa ses activités au début des années 90. Une vie artistique essentiellement placée sous le signe de la musique de chambre avec piano, rend compte d'un choix délibéré et d'une longue fidélité à un répertoire de prédilection, choix qui ne fut pas exclusif puisque de nombreuses apparitions comme soliste ou récitaliste jalonnent également ce parcours.

On reverra avec émotion - en pensant que ces partenaires privilégiés ne sont plus en vie aujourd'hui - les violoncellistes Reine Flachot et Georges Schwartz, la pianiste Ina Marika et l'altiste Marie-Thérèse Chailley, fille de Céliny Chailley-Richez et du violoniste Marcel Chailley (grand pédagogue et dédicataire de l'unique pièce pour violon de Satie). Rappelons que Marie-Thérèse Chailley était aussi la sœur du musicologue et compositeur Jacques Chailley dont elle avait créé, et joué tant de fois aux côtés de « notre » Marie-Thérèse, l'improvisation à deux pour violon et alto.

Il est triste de penser qu'aucune photo n'est restée de l'un des tout premiers concerts du quintette Chailley-Richez où Marie-Thérèse Ibos partageait le rôle de premier violon avec une certaine Ginette Neveu alors au début de son fulgurant et trop bref passage sur la scène internationale. Pas d'images non plus de tous les compositeurs avec lesquels les instrumentistes ont travaillé et dont ils ont souvent donné les œuvres en première audition. Rien, par exemple, sur Marika et son ami Bohuslav Martinu, et sur la collaboration exemplaire avec tous les protagonistes de l'École de Paris ; rien sur la création à Gaveau du quintette de Milhaud, sur celle du concerto d'Alfred Desenclos (écrit pour Marie-Thérèse), et rien non plus sur les années de l'ex-ORTF, celles de Pierre Capdevielle, Henri Barraud ou Roland Manuel, quand l'ensemble se faisait entendre sur les ondes au rythme d'un concert toutes les cinq ou six semaines, mêlant dans ses programmes des partitions nouvelles et des œuvres du répertoire.

La liste des manques est interminable et si nous avons pu suggérer que la brochure laissait, pour les initiés, apparaître en filigrane la silhouette des exclus, il n'en est pas moins vrai qu'elle est aussi une sorte de carnet des regrets. On ne peut, en effet, que déplorer l'absence de quelques personnalités retirées d'un paysage dont elles avaient contribué à accentuer le relief. C'est ainsi ; et il faut accepter désormais de s'en remettre aux seuls témoignages oraux, aux faits relatés, pour faire revivre des rencontres et des événements qui furent autant de pierres blanches déposées au bord d'un chemin comme pour mieux en préciser le tracé.

Au nombre des manques, il nous faut signaler la perte de quelques lettres de Reynaldo Hahn à Marie-Thérèse, quand celle-ci préparait une exécution de son concerto pour violon. L'œuvre fut donnée à Pleyel dans le cadre des concerts dominicaux de l'Orchestre Lamoureux, sous la direction du compositeur, peu avant sa mort.

Comment ne pas penser ici au monde de Proust et aux lettres dans lesquelles l'écrivain confiait à Fauré son amour inconditionnel pour sa musique ? Cette même musique où Marie-Thérèse revisitait son arbre généalogique et qui restera pour beaucoup d'entre nous éternellement associée à la couleur de sa sonorité. Arbre généalogique ? Les photos de la famille maternelle de notre violoniste nous ramènent effectivement à l'héritage fauréen.

Henriette Renié
Henriette Renié
( photo Waléry, Paris, coll. AMATI ) DR

On le sait, le frère de sa mère n'était autre que le compositeur Louis Aubert qui créa, enfant, le Pie Jesu du célèbre Requiem de celui qui allait devenir son maître au conservatoire de Paris. Sa propre musique, dont la belle sonate pour violon et piano qu'il joua avec sa nièce, nous fait bien comprendre ce que fut l'environnement de la jeunesse de Marie-Thérèse et les canons esthétiques qui s'attachent à ses années de formation. Du côté paternel, deux frères originaires du Béarn faisaient souffler le vent du midi sur le monde plus réservé de la grande bourgeoisie bretonne dont étaient issus les Aubert. Le père de Marie-Thérèse, élève de Feuillard et remarquable violoncelliste, associe à son souvenir les fantômes de l'Opéra Garnier et tous les admirables musiciens de son orchestre de l'époque, quand l'oncle Georges Ibos, élève de Guilmant et organiste à Saint Honoré d'Eylau, représente, lui, la grande tradition des disciples de César Franck.

On voit se mettre en place un univers musical dominé par les courants post-impressionnistes et post-franckistes, auxquels il faut ajouter le néo-classicisme dont le Groupe des Six et l'École de Paris étaient des figures de proue. Tous ces « -ismes » sont des étiquettes sans doute trop rigides pour rendre compte des multiples passerelles existant alors entre les diverses chapelles de la vie musicale parisienne, mais ils permettent tout de même de repérer trois pôles qui ont contribué à forger la personnalité de Marie-Thérèse Ibos et à nourrir son art, que ce soit dans les interprétations des compositions de son temps ou que ce soit dans sa lecture des grandes oeuvres du passé; et malgré l'incontestable valeur de son approche du répertoire allemand, il est permis de penser qu'elle aura donné à certaines pages de musique française cette sorte de cachet définitif qui doit tout aux origines de sa vocation.

Il faut dire un mot ici sur un personnage dont l'influence fut déterminante et qui n'était pas une violoniste. Il s'agit de la grande harpiste Henriette Renié dont un portrait dédicacé figure en bonne place dans le recueil. Cette femme, d'une rare intégrité morale et artistique, accueillit la famille de Marie-Thérèse dans son hôtel particulier de Passy pendant les heures sombres de l'occupation. Ce fut une occasion extraordinaire pour cette jeune débutante de vivre auprès d'une artiste aussi exceptionnelle, lui offrant la possibilité de l'écouter travailler avec la rigueur et le sens du phrasé qui sont l'apanage des très grands. Quelle émotion pour Marie-Thérèse le jour où elle eut l'honneur de jouer une sonate de Mozart avec elle, suivie d'autres œuvres écrites par Henriette Renié elle-même. Il n'est pas exagéré de dire que cette dernière fut, si ce n'est un modèle, du moins une source de savoir inépuisable qui continue, encore aujourd'hui, à alimenter l'inspiration musicale de notre amie. Signalons qu'il existe une biographie d'Henriette Renié écrite par Françoise des Varennes qui rend justice à la place unique qu'elle occupa dans le Paris de la première partie du XXe siècle, et qui dépasse largement le cadre de son instrument.

Le monde du violon, et plus particulièrement du violon français, n'est pas, Dieu merci, complètement oublié dans notre album.

Les photos de la classe d'André Tourret, rue de Madrid sous le règne d'Henri Rabaud, comptent parmi les plus émouvantes et les plus parlantes de la collection. Ce maître très aimé avait été l'élève de Marsick et le second violoniste du Quatuor Capet. Faut-il préciser que nous nous trouvons là au cœur de l'héritage le plus pur de l'école franco-belge ? On saisit mieux, quand on sait tout ce qui se rattache à cette lignée, d'où vient cette exceptionnelle science de l'archet que possédait, et que possède encore, Marie-Thérèse. Joseph Calvet manque à l'appel ainsi que Georges Enesco qui fut le premier à déceler les dons de la petite fille que lui présenta un jour son élève Madame Ibos.

On aurait aimé être présent quand il se mit au piano pour accompagner l'enfant dans un concerto de Mozart, non sans lui avoir exprimé au préalable, avec cette manière très simple et très douce qui était la sienne, à quel point il se réjouissait de l'entendre dans cette musique. Oui, on aurait voulu être là et peut-être aussi oser photographier cette scène délicieuse.

Henryk Szeryng, élève de Gabriel Bouillon au conservatoire, avait été, en 1937, le premier nommé de la liste des Premiers Prix décernés aux garçons, quand Marie-Thérèse avait décroché chez les filles, cette année-là, la même récompense (savourons ici, en passant, la signification sociologique d'une séparation des sexes devenue impensable de nos jours). Jacques Thibaut présidait le jury et il n'est pas impossible qu'un cliché de cette journée de concours existe quelque part dans des caisses d'archives...

Concert à la SACEM, en 1988
Concert à la Sacem, mai 1988; de gauche à droite : Marie-Thérèse Ibos, Marie-Thérèse Chailley,
Jacques Castérède, Georges Schwartz, Alexis Galpérine
( coll. AMATI ) DR

J'étais présent quand, près de quarante ans plus tard, les deux vainqueurs s'étaient retrouvés au cours d'un dîner à Paris, rue des Dardanelles. Ils devaient se revoir à plusieurs reprises par la suite mais les appareils photos, une fois encore et sans doute par discrétion, étaient restés au fond de leurs étuis. Szeryng fut un des premiers à nous pousser à conserver les enregistrements de Marie-Thérèse, et à ce titre, il est un peu le parrain de notre association, celui qui enveloppa de son ombre protectrice l'acte de naissance d'AMATI.

À cet endroit de la brochure, une photo d'un concert à la SACEM représente le moment où l'Ensemble Marie-Thérèse Ibos accueillit en son sein, pour quelques trop rares occasions, le pianiste et compositeur Jacques Castérède. Il appartenait à ce dernier d'écrire les derniers paragraphes d'une longue histoire et c'est ce qu'il fit avec ce mélange subtil d'autorité artistique et de délicatesse de sentiment qui le caractérise, et qui lui vaut aujourd'hui un respect unanime dans le monde musical.

Quelques lieux et quelques noms qu'une grille de lecture privée a rendu mythiques apparaissent au fil des pages. Ainsi, les « Dardanelles », la « Voile d'or » (Trouville) ou « Soucy » sont des mots codés à usage exclusif des membres d'un cénacle; mais ils sonnent aussi comme de jolis titres de films aux couleurs pastel dont l'action se déroulerait entre Paris et la Normandie ou quelque part dans la campagne de la « douce France » de la chanson de Roland. Les tableaux de famille, les dessins et croquis, les grandes toiles de Barthalot, ou les décors de l'opéra La forêt bleue de Louis Aubert, participent de la reconstitution d'un long métrage dont beaucoup de lecteurs de la brochure furent des acteurs ou des figurants. Les objets sont datés comme les visages sont datés, comme nous l'étions hier et le serons demain, comme le sont les supports photographiques eux-mêmes ; car, par delà la fracture du noir et blanc et de la couleur, les photos ont leur style, leur teinte, leur grain spécifique, qui trahissent leur âge plus que les objets montrés.

Le cours de notre histoire rejoint celui de la grande Histoire et se suit au rythme de l'avancée des techniques en charge d'opérer, jour après jour, la transmutation de l'événement en mémoire de l'événement, en preuve tangible et palpable de la réalité de son existence. Nous laisserons les esprits forts sourire de notre attachement aux icônes du passé et de notre besoin de toucher l'objet qui en a imprimé les contours, et nous continuerons pour nous-même à cultiver cette « faiblesse » qui est commune aux historiens et aux poètes.

Marie-Thérèse a mille fois exprimé sa gratitude envers l'équipe d'AMATI. Elle a aussi manifesté sa surprise devant la volonté qui anime les membres de l'association et surtout la constance dans la mise en oeuvre des projets. Il est vrai qu'il y a lieu de s'interroger sur la disponibilité de gens par ailleurs extrêmement sollicités par leur vie professionnelle. Comment expliquer qu'il ne s'agit pas simplement, dans cette affaire, d'une édifiante parabole de reconnaissance de dette ? Certes chacun désire profondément rendre un peu de ce qu'il a reçu. Certes on ne saurait trop mésestimer la vertu de reconnaissance et surtout les signes « visibles » par lesquels elle doit s'exprimer, mais je crois malgré tout que les vraies dettes ne sont pas remboursables parce qu'elles ne sont pas quantifiables.

En vérité la gratitude appelle le témoignage de gratitude, et surtout la joie de témoigner, plus que la notion de remboursement. Elle n'est pas un fardeau de la conscience dont on se débarrasserait occasionnellement en faisant des virements sur un fonds de pension.

C'est pourquoi les membres de l'association confondent tout naturellement la reconnaissance personnelle et le besoin de faire partager une admiration ; la forme la plus adéquate de la restitution des dons ne pouvant être, dans ce cas précis, que celle de l'hommage. Si Marie-Thérèse s'émeut de l'activisme qui se développe autour d'elle, il lui faut savoir qu'elle ne peut s'en prendre qu'à elle-même, car Amati n'est pas autre chose que le sillage de sa présence, dont les ondes n'en finissent pas de se propager, jusqu'à remuer le tréfonds des âmes qu'elle a su conquérir ; et cette présence défie l'usure du temps plus sûrement que le pauvre désir, qu'elle a pourtant inspiré, de déposer dans un livre la mémoire de son histoire.

Alexis Galpérine


La rédaction de Musica et Memoria remercie vivement M. Alexis Galpérine, ancien élève de Marie-Thérèse Ibos, actuellement professeur au Conservatoire de Paris et à celui de Strasbourg, chambriste et soliste international, d'avoir mis à sa disposition son importante documentation, ainsi que les membres du bureau de l'Association des Amis de Marie-Thérèse Ibos (AMATI) : Mme Marie-Hélène Auvray, MM. Nicolas Duhamel (président) et François Lesage.


 


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